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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#53
sosryko Wrote:C'est ainsi que "les effets néfastes de la Technique sont inséparables des effets positifs" ou "que le progrès technique soulève plus de problèmes qu'il n'en résout" (Ellul). Or
[citation=Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle, Economica, p. 399]
ce qui rend la constatation difficile, c'est que généralement le problème soulevé n'est pas du même ordre que le problème résolu : il se situe dans un autre domaine de la vie de l'homme. On aperçoit mal dès lors la relation [normal][ou bien après le bénéfice immédiat][/normal].
[/citation]

Merci de ta réponse Sosryko ! Le "plaisir" dont tu parles est réciproque. Smile

Je voudrais réagir à ta citation d'Ellul, même si cela va nous éloigner un peu de Tolkien. Je n'ai jamais lu Ellul (quel livre de lui me conseillerais-tu, si je devais n'en lire qu'un, Le Système Technicien ?) A vue de nez, il parait se situer dans la filiation d'un Heidegger dans son approche de la technique (pour Heidegger, l'homme moderne est sous l'emprise de la technique, sous son pouvoir). Je rajouterais que cela fait 130 ans que l'on écrit en France pour dénoncer les ravages de la technique, qu'on appelait "américanisation des esprits" dans les textes nationalistes français de la fin du XIXe siècle (voir la réédition d’un livre de Michel Winock, sur ce sujet) qui refusaient que le changement du monde soit initié ailleurs qu’en France. Cette petite introduction pour dire que n'ayant jamais lu Ellul, je vais peut-être mal interpréter la citation que tu fais de lui disant "le progrès technique soulève plus de problème qu'il n'en résout", d’autant que je ne connais pas le contexte, ou le raisonnement dans lequel elle s’insère. Mais tant pis, un forum est un endroit où les bétises sont permises.

Que [emphase]« le progrès technique soulève plus de problèmes qu'il n'en résout »[/emphase] me parait relever d'un postulat, d'un concept, du point de départ d'une vision du monde, ou pour le dire autrement, d'une croyance. Je ne pense pas que ce postulat soit vrai. D’ailleurs, la citation d'Ellul qui suit reconnait "que le constat est difficile", qu'il est difficile de comparer l’avant et l’après, ce qui nuance fortement l’assertion première déclarant que la technique crée plus de négatif que de positif. Cela va plus loin que de dire que la technique est « ambivalente » (déclaration dans laquelle pour le coup, je me retrouve très bien). Réaction un peu bête de ma part devant la citation d’Ellul : si chaque fois, le progrès technique crée plus de problèmes qu’il n’en résout, nous devrions aujourd’hui faire face à beaucoup plus de problèmes que les hommes préhistoriques. De façon exponentielle, nous devrions faire face à tellement de problèmes que ce serait bientôt la fin de l’humanité, non ? (mais après tout, Stephen Hawkins a bien déclaré récemment que l'intelligence artificielle, une fois délivrée de toutes entraves, pourrait mettre fin à l'humanité).

Je redeviens plus sérieux avec une autre réaction possible, en partant de l’école des Annales en Histoire. Fernand Braudel, en étudiant le temps long, a raconté comment les progrès techniques, les systèmes techniques, ont permis le développement et l’avènement de l’occident : la technique en tant qu’élément consubstantiel de notre civilisation occidentale. Max Weber, dans Le Savant et le Politique, ne dit pas le contraire (et même s'il s'inquiétait de la "spécialisation" des savants, il disait qu'il fallait faire avec). Pour lui, le savant est celui qui cherche au-devant de lui. Weber rappelle que pour les grands génies de la Renaissance, la technique était libératoire, elle était créatrice d’Art, elle donnait à voir le réel dans sa vérité (ils prenaient vraiment le contre-pied de la caverne de Platon où la vérité était ailleurs). Certes, la science en tant que vocation produit nécessairement « le désenchantement du monde » (la formule est de Weber) car elle contribue à crée un rapport de fidélité aux principes de la sciences incompatibles avec, dit Weber en guise d’exemple, le Sermon sur la montagne. La contradiction est patente ici entre le réel et les injonctions évangéliques. Qui ici a déjà tendu sa joue après avoir été frappé ? A nouveau, c’est l’esprit qu’il faut retenir et non la lettre. « Entre principe et réalité, il y a contradiction », dit justement Hyarion (merci également pour ton intervention, Hyarion Smile ). Max Weber résout la contradiction avec une pirouette : il dit que c’est « la probité intellectuelle » qui nous sauvera (en nous permettant d’examiner les choses au cas par cas – l’impératif catégorique moral kantien étant une étoile, un but extérieur, mais non une réalité descendant des cieux pour transcender la réalité).

C'est également dans ce texte que Weber établit sa fameuse distinction entre "éthique de conviction" et "éthique de responsabilité". L'éthique de responsabilité consiste à examiner au cas par cas, dans le réel, les conséquences possibles ou à venir d'une prise de position et de s'en sentir responsable si ces conséquences adviennent. L'éthique de conviction, c'est simplement suivre ses principes, ses convictions abstraites, et si dans le réel, ils produisent les effets contraires de ce qu'on voulait, et bien c'est la faute du réel et on ne s'en sent pas responsable (en fait, "c'est s'en remettre à Dieu pour le résultat", ce qui est évidemment bien trop facile - par exemple, voir la réaction de Cécile Duflot devant les effets catastrophiques sur la construction en France de sa loi sur le logement par trop bureaucratique: "ce n'est pas ma faute, car ce ne sont pas les effets que je recherchais !"). La sympathie de Weber va naturellement à l'éthique de responsabilité. On ne peut pas se laver les mains de "l'irrationalité éthique du monde". Il faut regarder les conséquences minutieusement. La technique n'est pas mauvaise en soit, on y revient. Tout dépend de nous-mêmes, pas de la machine seule. Saruman, esprit machinesque. Saruman est un esprit.

Mais pour revenir au solde négatif selon Ellul du progrès technique : Les chinois, les africains, les sud-américains, qui sont sortis de la pauvreté grâce au progrès technique (je ne parle même pas des européens qui en ont évidemment aussi bénéficié - sans progrès technique, plusieurs principes des Lumières seraient restés lettre morte) ne se préoccupent aucunement de savoir s’il vivent maintenant "à l’occidental". Je pense d'ailleurs que si on leur posait la question, ils la trouveraient insultante en croyant qu'elle présuppose que vivre dans le confort de la société de consommation ou accéder aux produits de première nécessité leur est culturellement interdit. Ils veulent juste mieux vivre. Ils décident par eux-mêmes d'ailleurs aujourd'hui, depuis longtemps ce n’est plus l’occident qui décide à leur place (même si l’Afrique et le Moyen-Orient doivent encore gérer les conséquences des frontières absurdes (car non concordantes avec les tribus) que leur a légué il y a plusieurs décennies la colonisation occidentale passée). Quand on va en Chine, on observe un modèle de développement fondé sur une abnégation au travail, une fierté nationale (il y a l’idée d’une revanche sur l’occident) qui m’ont paru pour ma part assez inquiétantes et très éloignées de nos scrupules sur notre modèle économique. Le solde du progrès technique est pour eux bien entendu positif. Mais Ellul ne pouvait sans doute pas anticiper le fait que la Chine allait devenir le géant économique du XXIè siècle (comme dirons-nous, "chinasation des esprits" ?... :p ).

Comparons les chiffres de la population mondiale passée et présente : 300 millions en l’An Mille. 7 milliards aujourd’hui. Cela suffit pour permettre de voir ce que le progrès technique a réalisé : il a multiplié les hommes. C’est la réalisation première du progrès technique. La technique a beau être « ambivalente », le solde, si on le transforme en rapport (7 milliards/300 millions) semble largement positif. Cette multiplication a eu des conséquences immenses. Il a fallu inventé des systèmes techniques, économiques, sociaux, pour faire vivre cette masse ensemble. Cela a tout changé. Dans l’antiquité, la question du travail avait été réglée ainsi : Le travail est une nécessité, mais c’est une nécessité selon les philosophes grecs qui asservit les hommes et empêche de penser, de profiter du monde. Donc, on va créer une civilisation esclavagiste, on va mettre en coupe réglée la moitié de la population qui travaillera à la places et pour les maitres, pour permettre à ces derniers de vivre pleinement leur humanité…. C’était le raisonnement que tenait un Aristote. Un raisonnement et une conclusion très légitimes pour lui, car il réglait cette question cruciale de la nécessité du travail. Hannah Arendt le rappelle dans sa Condition de l’Homme Moderne. On perçoit à nouveau l'écart entre les grands principes grecs et la réalité au sein de laquelle il paraissait tout à fait normal aux citoyens grecs d'avoir droit de vie et de mort sur des esclaves qui leur appartenaient comme des "biens".

Ensuite, très schématiquement, le judéo-christianisme est arrivé et a mis en exergue l’idée d’égalité, a produit la masse, en disant qu’il était anormal qu’il y ait des esclaves, que chaque homme était libre de choisir. Et donc, il a fallu la technique pour répondre aux exigences d'organisation et de rendement d'une société de masse (avec comme corollaire, quoiqu'on en dise, la disparition dans l' occident d'aujourd'hui de l'esclavagisme). La technique a répondu à une question pratique : comment nourrir des millions de bouches. Elle dérive de l'action, elle est arrivée avant la réflexion, avant que son principe même ne soit remis en question par certains penseurs (elle a d'ailleurs permis elle-même ce questionnement collectif par ses propres inventions : imprimerie, transports, internet, etc.). Elle est l'outil de l'action. Arendt, s’éloignant de son maitre Heidegger, et refusant la solution atroce du malthusianisme consistant à limiter la population volontairement, dit la chose suivante : l’action, permise par la technique, est un fait humain (propre à l'homme et à son don d'invention) qui crée le danger suivant : l’imprévisibilité des choses, notamment dans une société de masse. Les conséquences de la technique sont « imprévisibles ». Cela est vrai (de même que sont justes plusieurs de tes citations et remarques sur la société de techniques où nous vivons, et sur la technique s'auto-alimentant). Mais contrairement à ce qui serait si l'on tirait toutes les conséquences de la citation d'Ellul (à savoir, si le solde de la machine était négatif, il faudrait de toutes forces se débarrasser de la machine), Arendt ne remet pas en cause la civilisation occidentale, elle propose les solutions suivantes : Face à l’imprévisibilité, il y a deux remèdes : le premier est la capacité de pardon. Par le pardon, par la compréhension de ce qui mût des hommes qui veulent simplement vivre, on peut casser le fil de l’imprévisibilité, on peut casser l’œil pour œil, dent pour dent, qui trouve son origine dans les années passées et continue son chemin vers l’avenir. D'ailleurs, n'est-ce pas le pardon de Frodo à Gollum qui a permis la destruction de l'Anneau ? [emphase]« Mais te rappelles-tu les mots de Gandalf : Même Gollum peut avoir encore quelque chose à faire ? Sans lui Sam, je n'aurais pu détruire l'Anneau. La quête aurait été vaine, même à la fin des fins. Pardonnons-lui donc ! »[/emphase] (ce sont les mots les plus importants du livre et Peter Jackson, tout à son ivresse guerrière, a trouvé le moyen de les oublier dans son adaptation de 10h du Seigneur des Anneaux.... voilà quelqu'un qui ne comprend rien à l'esprit d'un livre et ne voit que les lettres). Il est quand même très fort ce Tolkien, son livre est tellement riche, tellement fécond, tellement plastique qu'il nous permet ici de faire le grand écart entre la pensée d'Ellul et celle Arendt. Smile Arendt identifie un deuxième remède : ce remède, c’est la promesse de la naissance. Puisque la population est en expansion, chaque nouvelle naissance est la promesse possible d’une nouvelle façon de voir les choses, un renouvellement, la promesse d'une revivification. On va trouver cela bien optimiste, mais je me retrouve assez bien dans cette vision du monde - je suis plus curieux qu'inquiet du futur - et dans le principe d'éthique de responsabilité de Max Weber : chaque question doit être examinée, avec la "tension" permanente dont parlait Camus entre des objectifs contradictoires, dans la réalité de ses conséquences (idéalement bien sûr, car dans la vraie vie, il faudrait ne plus du tout dormir pour parvenir à étudier chaque facette de chaque question - déjà que je te soupçonne, Sosryko, de ne pas beaucoup dormir Smile ). Arendt, intellectuelle juive, va même jusqu'à écrire, parlant de la "bonne nouvelle", de cette promesse du monde futur, "un enfant nous est né".

Désole pour le HS.

PS: A propos de Ford, il est actuellement au programme de la cinémathèque à Paris. Plusieurs films rares à ne pas rater pour les parisiens fordiens (et les autres). Smile
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