Concernant une présentation de la position d’Ellul par rapport à Heidegger et son propos sur la Technique, voir « Jacques Ellul ou l’impasse de la technique » (par Jean-Pierre Jézéquel, un de ses anciens étudiants, qui cherche à repenser la critique ellulienne en termes purement laïques -- ce qui n'est ni mon intention pour Ellul comme pour Tolkien dans ce qui précède ou ce qui suit).
Je reprends juste une de tes remarques (à laquelle répond JP Jézéquel d’ailleurs, mais pour faire le lien avec Tolkien et mentionner des textes posthumes publiés récemment) :
« Bientôt » peut-être pas, mais oui, c’est la conclusion de la croyance d’Ellul :
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 317]
« Il faut donc […] affirmer l’impossibilité de vivre ensemble et même de vivre tout court, […] Tant que l’homme sera orienté par l’esprit de puissance et vers l’acquisition de la puissance […] ; ou plutôt, une seule chose est certaine : la fin du monde. »
[/citation]
Ailleurs encore :
[citation=Ellul, Ce que je crois, Grasset, 1987, p. 248]
« Ceux qui n’acceptent pas ce transcendant comme réalité dernière au-delà de notre connaissance et de notre expérience, doivent admettre qu’il n’y a aucun autre avenir que la fin technicienne, dans tous les sens de ce terme et la fin de l’humain dans le seul sens de l’élimination. »
[/citation]
Comme le titre du livre de 1987 d’où est tiré cette citation l’indique, il s’agit bien d’une « croyance » – fondée sur une foi chrétienne personnelle. Cela ne nous « éloigne » finalement que très « peu de Tolkien », voire aucunement puisque cette croyance était celle de Tolkien :
[citation=Tolkien, Mythopoeia, FAT, p. 310]
I will not walk with your progressive apes,
Erect and sapient. Before them gapes
The dark abyss to which their progress tends –
If by God’s mercy progress ever ends […]
[/citation]
Le problème de la Machine ne va pas sans la Puissance qu’elle procure et qui nous pousse à la Mort. L’unique moyen de vaincre l’Anneau, la [emphase]« Machine suprême »[/emphase] et la [emphase]« Machine ultime »[/emphase] (Christopher Tolkien), c’est de ne pas l’employer. L’unique moyen de ne pas éveiller l’esprit de machine qu’est l’Anneau c’est pour Galadriel, Gandalf ou Elrond de ne pas utiliser les anneaux elfiques éternellement ou même dès que l’on estime le moment fatidique.
Dans le Seigneur des Anneaux, si Sauron l’emporte, ce sera la fin de Bombadil comme des collines. Pour Ellul, si le Système technicien se ferme sur lui-même, ce sera la fin de l’humanité comme du monde. D’un point de vue existentiel et immanent, une résistance possible (avec tous les dangers et les risques que cela comporte) est celle du [emphase]« vœu de pauvreté »[/emphase] (Bombadil) – qui rejoint la voie de la [emphase]« non-puissance »[/emphase] pour Ellul (sur le modèle de Christ – [emphase]« s’il y a une imitation de Jésus à accepter »[/emphase]).
Toutefois :
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315, 314]
« Ceci suppose que l’on comprenne bien de quoi il s’agit. La non-puissance n’est pas l’Impuissance […] : l’Impuissance, c’est ne pas pouvoir à cause des circonstances de fait, à cause des limitations de notre nature, à cause de notre condition… […] La non-puissance, c’est pouvoir et ne pas vouloir faire. C’est choisir de ne pas faire. Choisir de ne pas exercer de domination, d’efficacité, choisir de ne pas se lancer vers la réussite. C’est abandonner sa puissance. C’est alors attester que la dimension de la puissance et de la réussite n’a pas le dernier mot, n’a pas le droit de juger la vie humaine, n’est pas le dernier mot de notre condition humaine.
[…] il suffit de penser que l’on ne choisirait plus, pour consommer, ce qui est le plus rapide, le plus efficace, le plus perfectionné. Je ne dis pas que l’on choisirait systématiquement le moins rapide, le moins efficace, etc., mais simplement on cesse d’être intéressé par ces qualités.
[…] Il ne s’agit dès lors pas de refuser l’objet technique, l’emploi de telle ou telle technique, mais de récuser existentiellement ce qu’ils signifient ou induisent. »
[/citation]
En terme tolkieniens :
[citation=Tolkien, Mythopoeia, FAT, p. 310]
I bow not yet before the Iron Crown,
Nor cast my own small golden scepter down
[/citation]
Dans la pratique, c’est Ellul qui n’a jamais conduit de voiture, qui n’a jamais pris l’avion, qui s’opposait au nucléaire civil, qui écrivait souvent à la bougie, qui chauffait très peu sa maison, qui œuvrait dans diverses associations pour accompagner les premiers malades du Sida, les jeunes filles mères, réfléchir au système médical qui fait de l’homme malade un objet technique, aider les jeunes bordelais en rupture avec la société technicienne (les « blousons noirs », les jeunes qui vivaient dans la rue…) non pas à s’y conformer mais à trouver une autonomie qu’elle ne leur avait jamais donnée puisque son but a toujours été l’assimilation, et qui prônait l’unique [emphase]« révolution de notre siècle »[/emphase] méritant d’être qualifiée de « révolution » en ce sens qu’elle aurait été [emphase]« la seule révolution qui consiste à s’emparer non pas du pouvoir mais des potentialités positives des techniques modernes et à les orienter dans le sens unique de la libération de l’homme. »[/emphase] (Changer de révolution, p. 256).
Voir dans ce même livre les pages 247-256 qui décrivent les 5 points de cette révolution [emphase]« nécessaire »[/emphase] mais pourtant au point mort – non pas à cause de [emphase]« l’outil technique [qui] rend tout possible »[/emphase] ([emphase]« l’automatisation et l’informatique donnent exactement toutes les possibilités pour faire une révolution totale, radicale et actuelle »[/emphase]), pas même [emphase]« tellement par la force du capitalisme mais par la qualité de l’aliénation moderne et par l’erreur sur les objectifs poursuivis (colonialisme traditionnel, impérialisme, capitalisme, etc.) »[/emphase] (Ibid., p. 261) :
[citation=Ellul, Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, Seuil, 1982, p. 262-263]« Ce ne sont pas seulement les puissants et les détenteurs des richesses qui font obstacles. […] La résistance à un changement révolutionnaire vient avant tout de l’existence de satisfactions de consommation indéniables (que l’on n’est pas prêt à abandonner, même pour un temps passager) et, pour ceux qui ne les ont pas, elles restent exactement la visée de tout ce que l’on peut espérer [– alors même] qu’en voulant obtenir cette consommation, ils développent leur aliénation. »[/citation]
Car
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315]« Le système technicien ne peut strictement pas supporter une attitude de vie de non-puissance, ce serait sa ruine […]. »[/citation]
On retrouve les risques et les dangers que comporte toute résistance au système, ainsi que sa fin (l’échec) en ce monde. On retrouve donc Tolkien qui considère sinon l’inéluctable, du moins le possible (the dark abyss) comme probable : [emphase]« I bow not yet… »[/emphase], ce qui n’est pas sans rappeler : [emphase]« None has ever caught him yet […] »[/emphase] (SdA, I.8). Demeure la suite – [emphase]« None has ever caught him yet, for Tom, he is the master »[/emphase] – que Mythopoeia éclaire en retour : la maîtrise dont il s’agit est le pouvoir (autorité) sur la puissance, un pouvoir tellement indépendant de la puissance qu’il ne fait pas de la puissance le critère de ses décisions :
[citation=SdA, II.2, p. 294]« – Ne prendrait-il pas l’Anneau, afin de le garder là à jamais inoffensif ?
– […] Il pourrait le faire si tous les gens libres du monde le suppliaient, mais il n’en comprendrait pas le besoin. Et si on lui donnait l’Anneau, il l’oublierait bientôt ou plus vraisemblablement le jetterait. Pareille chose n’ont aucune prise sur son esprit. »[/citation]
Tom Bombadil accepterait l’Anneau si [emphase]« tous les gens libres du monde le suppliaient »[/emphase] – mais si un tel miracle arrivait, [emphase]« il n’en comprendrait pas le besoin »[/emphase], car alors, [emphase]« tous les gens libres du monde »[/emphase] manifesteraient la liberté véritable qui serait la leur à l’égard de l’Anneau et il ne resterait plus qu’à le [emphase]« jeter »[/emphase] !
Seulement, il suffit d’un Boromir pour briser une Compagnie. Et donc parce que la décision de ne pas employer l’Anneau ne pourra jamais être prise par [emphase]« tous les gens libres du monde »[/emphase], il faut attendre des temps apocalyptiques, c’est-à-dire une [emphase]« grâce divine »[/emphase] (by God’s mercy, nous dit Tolkien) pour que l’Esprit de puissance soit jeté dans l’étang de feu.
En attendant, l’Anneau demande à être utilisé, se présentant comme unique solution efficace à nos problèmes immédiats.
Ce qui, par exemple, a permis à Ellul (il y a plus d’un demi-siècle) d’envisager (à défaut d’« anticiper ») « le fait que la Chine allait devenir le géant économique du XXIè siècle » :
[citation=Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, Seuil, 1982, p. 140-141, 145]« La Révolution chinoise a donc été vaincue par l’impératif technicien. La voie chinoise a disparu. La grande mutation débouche exactement dans le chemin collectif de l’industrialisation d’abord avec la visée d’une réalisation de la technique avancée. Il se réalise ainsi exactement ce que j’écrivais en 1954 sur la Chine à savoir que celle-ci entrerait inévitablement dans la voie de la technicisation (et il n’y en a pas deux !) si elle voulait survivre et subsister, et que “actuellement les États-Unis nous donnent le modèle de ce que l’URSS sera peut-être dans trente ans, et la Chine dans quatre-vingts ans peut-être.” Il me paraissait impossible d’évacuer le poids décisifs de la technique sur les régimes communistes, les amenant à réaliser un type social et économique n’ayant plus rien à voir avec l’idéal communiste. […] La Chine […] est ramenée à une concurrence mesurable, quantifiable, à la fois par la pression de son opinion publique qui ne peut pas comprendre que l’on consomme moins et que l’on vive plus mal en pays socialiste qu’en pays capitaliste et par l’évidence technicienne qui s’est imposée à ses élites. La réussite économique est un élément irréformable de l’appréciation du socialisme. Or, maintenant cette réussite est liée à la croissance technique. Et ici encore on ne peut pas prendre son temps. La technique est rapide. Il faut la saisir. »[/citation]
Je reprends juste une de tes remarques (à laquelle répond JP Jézéquel d’ailleurs, mais pour faire le lien avec Tolkien et mentionner des textes posthumes publiés récemment) :
Semprini Wrote:Réaction un peu bête de ma part devant la citation d’Ellul : si chaque fois, le progrès technique crée plus de problèmes qu’il n’en résout, nous devrions aujourd’hui faire face à beaucoup plus de problèmes que les hommes préhistoriques. De façon exponentielle, nous devrions faire face à tellement de problèmes que ce serait bientôt la fin de l’humanité, non ?
« Bientôt » peut-être pas, mais oui, c’est la conclusion de la croyance d’Ellul :
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 317]
« Il faut donc […] affirmer l’impossibilité de vivre ensemble et même de vivre tout court, […] Tant que l’homme sera orienté par l’esprit de puissance et vers l’acquisition de la puissance […] ; ou plutôt, une seule chose est certaine : la fin du monde. »
[/citation]
Ailleurs encore :
[citation=Ellul, Ce que je crois, Grasset, 1987, p. 248]
« Ceux qui n’acceptent pas ce transcendant comme réalité dernière au-delà de notre connaissance et de notre expérience, doivent admettre qu’il n’y a aucun autre avenir que la fin technicienne, dans tous les sens de ce terme et la fin de l’humain dans le seul sens de l’élimination. »
[/citation]
Comme le titre du livre de 1987 d’où est tiré cette citation l’indique, il s’agit bien d’une « croyance » – fondée sur une foi chrétienne personnelle. Cela ne nous « éloigne » finalement que très « peu de Tolkien », voire aucunement puisque cette croyance était celle de Tolkien :
[citation=Tolkien, Mythopoeia, FAT, p. 310]
I will not walk with your progressive apes,
Erect and sapient. Before them gapes
The dark abyss to which their progress tends –
If by God’s mercy progress ever ends […]
[/citation]
Le problème de la Machine ne va pas sans la Puissance qu’elle procure et qui nous pousse à la Mort. L’unique moyen de vaincre l’Anneau, la [emphase]« Machine suprême »[/emphase] et la [emphase]« Machine ultime »[/emphase] (Christopher Tolkien), c’est de ne pas l’employer. L’unique moyen de ne pas éveiller l’esprit de machine qu’est l’Anneau c’est pour Galadriel, Gandalf ou Elrond de ne pas utiliser les anneaux elfiques éternellement ou même dès que l’on estime le moment fatidique.
Dans le Seigneur des Anneaux, si Sauron l’emporte, ce sera la fin de Bombadil comme des collines. Pour Ellul, si le Système technicien se ferme sur lui-même, ce sera la fin de l’humanité comme du monde. D’un point de vue existentiel et immanent, une résistance possible (avec tous les dangers et les risques que cela comporte) est celle du [emphase]« vœu de pauvreté »[/emphase] (Bombadil) – qui rejoint la voie de la [emphase]« non-puissance »[/emphase] pour Ellul (sur le modèle de Christ – [emphase]« s’il y a une imitation de Jésus à accepter »[/emphase]).
Toutefois :
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315, 314]
« Ceci suppose que l’on comprenne bien de quoi il s’agit. La non-puissance n’est pas l’Impuissance […] : l’Impuissance, c’est ne pas pouvoir à cause des circonstances de fait, à cause des limitations de notre nature, à cause de notre condition… […] La non-puissance, c’est pouvoir et ne pas vouloir faire. C’est choisir de ne pas faire. Choisir de ne pas exercer de domination, d’efficacité, choisir de ne pas se lancer vers la réussite. C’est abandonner sa puissance. C’est alors attester que la dimension de la puissance et de la réussite n’a pas le dernier mot, n’a pas le droit de juger la vie humaine, n’est pas le dernier mot de notre condition humaine.
[…] il suffit de penser que l’on ne choisirait plus, pour consommer, ce qui est le plus rapide, le plus efficace, le plus perfectionné. Je ne dis pas que l’on choisirait systématiquement le moins rapide, le moins efficace, etc., mais simplement on cesse d’être intéressé par ces qualités.
[…] Il ne s’agit dès lors pas de refuser l’objet technique, l’emploi de telle ou telle technique, mais de récuser existentiellement ce qu’ils signifient ou induisent. »
[/citation]
En terme tolkieniens :
[citation=Tolkien, Mythopoeia, FAT, p. 310]
I bow not yet before the Iron Crown,
Nor cast my own small golden scepter down
[/citation]
Dans la pratique, c’est Ellul qui n’a jamais conduit de voiture, qui n’a jamais pris l’avion, qui s’opposait au nucléaire civil, qui écrivait souvent à la bougie, qui chauffait très peu sa maison, qui œuvrait dans diverses associations pour accompagner les premiers malades du Sida, les jeunes filles mères, réfléchir au système médical qui fait de l’homme malade un objet technique, aider les jeunes bordelais en rupture avec la société technicienne (les « blousons noirs », les jeunes qui vivaient dans la rue…) non pas à s’y conformer mais à trouver une autonomie qu’elle ne leur avait jamais donnée puisque son but a toujours été l’assimilation, et qui prônait l’unique [emphase]« révolution de notre siècle »[/emphase] méritant d’être qualifiée de « révolution » en ce sens qu’elle aurait été [emphase]« la seule révolution qui consiste à s’emparer non pas du pouvoir mais des potentialités positives des techniques modernes et à les orienter dans le sens unique de la libération de l’homme. »[/emphase] (Changer de révolution, p. 256).
Voir dans ce même livre les pages 247-256 qui décrivent les 5 points de cette révolution [emphase]« nécessaire »[/emphase] mais pourtant au point mort – non pas à cause de [emphase]« l’outil technique [qui] rend tout possible »[/emphase] ([emphase]« l’automatisation et l’informatique donnent exactement toutes les possibilités pour faire une révolution totale, radicale et actuelle »[/emphase]), pas même [emphase]« tellement par la force du capitalisme mais par la qualité de l’aliénation moderne et par l’erreur sur les objectifs poursuivis (colonialisme traditionnel, impérialisme, capitalisme, etc.) »[/emphase] (Ibid., p. 261) :
[citation=Ellul, Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, Seuil, 1982, p. 262-263]« Ce ne sont pas seulement les puissants et les détenteurs des richesses qui font obstacles. […] La résistance à un changement révolutionnaire vient avant tout de l’existence de satisfactions de consommation indéniables (que l’on n’est pas prêt à abandonner, même pour un temps passager) et, pour ceux qui ne les ont pas, elles restent exactement la visée de tout ce que l’on peut espérer [– alors même] qu’en voulant obtenir cette consommation, ils développent leur aliénation. »[/citation]
Car
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315]« Le système technicien ne peut strictement pas supporter une attitude de vie de non-puissance, ce serait sa ruine […]. »[/citation]
On retrouve les risques et les dangers que comporte toute résistance au système, ainsi que sa fin (l’échec) en ce monde. On retrouve donc Tolkien qui considère sinon l’inéluctable, du moins le possible (the dark abyss) comme probable : [emphase]« I bow not yet… »[/emphase], ce qui n’est pas sans rappeler : [emphase]« None has ever caught him yet […] »[/emphase] (SdA, I.8). Demeure la suite – [emphase]« None has ever caught him yet, for Tom, he is the master »[/emphase] – que Mythopoeia éclaire en retour : la maîtrise dont il s’agit est le pouvoir (autorité) sur la puissance, un pouvoir tellement indépendant de la puissance qu’il ne fait pas de la puissance le critère de ses décisions :
[citation=SdA, II.2, p. 294]« – Ne prendrait-il pas l’Anneau, afin de le garder là à jamais inoffensif ?
– […] Il pourrait le faire si tous les gens libres du monde le suppliaient, mais il n’en comprendrait pas le besoin. Et si on lui donnait l’Anneau, il l’oublierait bientôt ou plus vraisemblablement le jetterait. Pareille chose n’ont aucune prise sur son esprit. »[/citation]
Tom Bombadil accepterait l’Anneau si [emphase]« tous les gens libres du monde le suppliaient »[/emphase] – mais si un tel miracle arrivait, [emphase]« il n’en comprendrait pas le besoin »[/emphase], car alors, [emphase]« tous les gens libres du monde »[/emphase] manifesteraient la liberté véritable qui serait la leur à l’égard de l’Anneau et il ne resterait plus qu’à le [emphase]« jeter »[/emphase] !
Seulement, il suffit d’un Boromir pour briser une Compagnie. Et donc parce que la décision de ne pas employer l’Anneau ne pourra jamais être prise par [emphase]« tous les gens libres du monde »[/emphase], il faut attendre des temps apocalyptiques, c’est-à-dire une [emphase]« grâce divine »[/emphase] (by God’s mercy, nous dit Tolkien) pour que l’Esprit de puissance soit jeté dans l’étang de feu.
En attendant, l’Anneau demande à être utilisé, se présentant comme unique solution efficace à nos problèmes immédiats.
Ce qui, par exemple, a permis à Ellul (il y a plus d’un demi-siècle) d’envisager (à défaut d’« anticiper ») « le fait que la Chine allait devenir le géant économique du XXIè siècle » :
[citation=Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, Seuil, 1982, p. 140-141, 145]« La Révolution chinoise a donc été vaincue par l’impératif technicien. La voie chinoise a disparu. La grande mutation débouche exactement dans le chemin collectif de l’industrialisation d’abord avec la visée d’une réalisation de la technique avancée. Il se réalise ainsi exactement ce que j’écrivais en 1954 sur la Chine à savoir que celle-ci entrerait inévitablement dans la voie de la technicisation (et il n’y en a pas deux !) si elle voulait survivre et subsister, et que “actuellement les États-Unis nous donnent le modèle de ce que l’URSS sera peut-être dans trente ans, et la Chine dans quatre-vingts ans peut-être.” Il me paraissait impossible d’évacuer le poids décisifs de la technique sur les régimes communistes, les amenant à réaliser un type social et économique n’ayant plus rien à voir avec l’idéal communiste. […] La Chine […] est ramenée à une concurrence mesurable, quantifiable, à la fois par la pression de son opinion publique qui ne peut pas comprendre que l’on consomme moins et que l’on vive plus mal en pays socialiste qu’en pays capitaliste et par l’évidence technicienne qui s’est imposée à ses élites. La réussite économique est un élément irréformable de l’appréciation du socialisme. Or, maintenant cette réussite est liée à la croissance technique. Et ici encore on ne peut pas prendre son temps. La technique est rapide. Il faut la saisir. »[/citation]

