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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#56
Semprini Wrote:Je n'ai jamais lu Ellul (quel livre de lui me conseillerais-tu, si je devais n'en lire qu'un, Le Système Technicien ?)

Le Système technicien (1977), oui, assurément, si tu ne devais en lire qu'un au sujet de la Technique.
Il est le cœur d'un trio de livres dont le premier (La Technique ou l'enjeu du siècle, 1954) est important et le troisième plus dispensable dans une première approche (Le Bluff technologique, 1988) (Changer des révolution [1982], même s'il ne concerne pas la Technique en général mais la notion du prolétaire et de la révolution, est plus important à mon sens, mais non disponible actuellement).

La Parole humiliée qui a été présentée par Hyarion est un très beau livre, plus du côté de l’œuvre théologique de Jacques Ellul que du coté sociologique comme le Système technicien.
Si tu devais explorer un seul livre du versant théologique qui traite frontalement la question de la Technique, ce pourrait être Théologie et technique (livre posthume, 2014) mais surtout Sans feu ni lieu, qui est une théologie biblique de la Ville, la Ville représentant pour Ellul le milieu technicien : c’est dans ce livre qu'on découvre qu’Ellul, tout en posant un regard lucide sur le monde (bien loin d’être le réactionnaire technophobe et nostalgique d’un passé enjolivé ou une caricature d’écologiste qui mépriserait toute invention de l’homme et souhaiterait vivre dans la seule « Nature ») est aussi cet homme animé de [emphase]« l’authentique pensée chrétienne »[/emphase] et hébraïque : [emphase]« l’attente d’une ville nouvelle »[/emphase] (p. 286) :

[citation=Ellul, Sans feu ni lieu, La Table Ronde no191, 2003 (1975), p. 289-290, 314-315]« Dans les mythes courants, nous avons un retour en arrière. Ce qui a été bon reviendra comme cela fut. Il s’agit donc de refuser ce qui existe, de nier le “progrès” (au sens de l’évolution et non d’amélioration) de l’homme ; il s’agit […] de revenir à la pureté primitive, qui s’inscrit dans l’innocence première de la vie animale. […] Avec la notion hébraïque, nous avons tout autre chose : dans la mesure où il [la Jérusalem Céleste] s’agit d’une ville, il s’agit de toute l’œuvre de l’homme et de toute l’histoire de l’homme. Bien loin d’être un retour en arrière, c’est une marche en avant ; c’est la volonté de ne rien perdre de ce que l’homme a fait. […] Dieu a formé le dessein “de réunir toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre” [Éphésiens 1, 10]. Les choses qui sont sur la terre ! Ce n’est pas seulement les choses naturelles, cette création même. Il n’est pas fait de distinction. Ce sont aussi bien les choses que l’homme invente, ce qu’il met péniblement bout à bout d’expérience et de douleur. Ce sont aussi bien les techniques de mort que son émerveillement de son habileté. Tout cela, récapitulé en Christ. C’est-à-dire résumé, repris en charge, dans une fulgurante transfiguration, c’est tout le travail des hommes qui se trouve en Christ, synthétisé […] Que retiendra [Dieu] ? Cela, nous ne pouvons le mesurer. […] Mais parce que Christ est le Sauveur et le Seigneur, de la création et des hommes, il l’est aussi de l’œuvre de ces hommes. »[/citation]

Il est encore une fois notable de voir Tolkien tenir un discours en partie équivalent à la fin de On fairy-stories, l’image ellulienne de la [emphase]« synthèse »[/emphase] faisant place à l’image tolkienienne de la [emphase]« fusion »[/emphase], celle paulinienne de la [emphase]« récapitulation »[/emphase] (Éphésien 1, 10) faisant place à celle tout aussi paulinienne (à trois versets d’écart !) de la [emphase]« rédemption »[/emphase] (Éphésiens 1, 7) :

[citation=FAT, p. 141]« Dieu est le Seigneur des anges et des hommes – et des elfes. Légende et Histoire se sont rencontrées et ont fusionné.
Mais dans le royaume de Dieu […] l’Homme racheté est encore homme. L’histoire, la fantaisie continuent et devraient se poursuivre. [Aussi] le chrétien […] peut maintenant percevoir que tous ses penchants et ses facultés ont un but, qui peut être racheté. […] Tous les contes peuvent devenir vrais ; et pourtant, en fin de compte, rachetés, ils seront peut-être semblables et dissemblables aux formes que nous leur donnons que l’Homme, finalement racheté, sera semblable et dissemblable aux déchus que nous connaissons. »[/citation]

Évidemment, en partie équivalent seulement, puisque ce que Tolkien envisage ici est la rédemption de la fantasy, non celle des machines. Toutefois, ce n’est pas pour rien que le Seigneur des Anneaux place le pouvoir royal au cœur d’une Ville blanche, où se trouve un arbre et un Grand Roi capable d’apporter la guérison par l’application de simples feuilles (Ap 22, 2)...

Bonne nuit les amis,

S.
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