12-12-2014, 07:27
sosryko Wrote:Il se trouve que j'ai lu en son temps (avant même de connaître Ellul) Du mode d'existence des objets techniques... si cela ne m'a pas laissé un souvenir inoubliable, faut-il en conclure que tu n'accrocheras pas avec Ellul ? ;-)
D'ailleurs comment en serait-il autrement puisque nous retrouvons, entre nous deux comme entre Simondon et Ellul, la ligne de partage dont je parlais et que tu souligne ici-même comme alors ?
Je ne sais pas si tu reliras Simondon avec intérêt, mais je l'espère. Car oui, Simondon est sûrement un anti-Ellul : pour lui la technique n'est aucunement aliénante du moment qu'on est en mesure de la comprendre. Non pas comprendre le détail de chaque système technologique, mais en comprendre les principes et les objectifs. Et j'ai bel et bien tendance à lui donner raison, car c'est l'absence de compréhension qui génère l'aliénation, de même que l'écriture est aliénante pour celui qui est illettré.
Quant à moi, j'avoue avoir mis Ellul loin dans ma liste de priorités, car j'éprouve de forts doutes sur la valeur qu'on puisse accorder à un raisonnement économique et social basé sur les analyses de Marx : j'ai lu un certain nombre de livres des pères fondateurs du marxisme et je crois comprendre là où leurs raisonnements pèchent et où leurs postulats se sont avérés inexacts — sans même parler de la mise en pratique, qui s'est inévitablement montrée au moins aussi nocive, et souvent bien plus, que les systèmes politiques qu'elle a remplacée. [small]Ce qui est amusant, si l'on s'en tient aux conclusions des marxistes de toutes obédiences, c'est que les échecs afférents relèvent toujours de la contingence des choses ou d'une mise en pratique imparfaite plutôt que de problèmes dans la théorie elle-même. À ce compte-là on devrait également pouvoir exonérer le capitalisme de tout défaut (ce qui n'est évidemment pas le cas non plus) puisque sa théorie n'a jamais été mise en pratique de manière parfaite.[/small] Mais je suivrai tes recommandations et vais chercher à me procurer un exemplaire du Système technicien.

Quote:Le problème de la Machine ne va pas sans la Puissance qu’elle procure et qui nous pousse à la Mort. L’unique moyen de vaincre l’Anneau, la [emphase]« Machine suprême »[/emphase] et la [emphase]« Machine ultime »[/emphase] (Christopher Tolkien), c’est de ne pas l’employer. L’unique moyen de ne pas éveiller l’esprit de machine qu’est l’Anneau c’est pour Galadriel, Gandalf ou Elrond de ne pas utiliser les anneaux elfiques éternellement ou même dès que l’on estime le moment fatidique.
Dans le Seigneur des Anneaux, si Sauron l’emporte, ce sera la fin de Bombadil comme des collines. Pour Ellul, si le Système technicien se ferme sur lui-même, ce sera la fin de l’humanité comme du monde. D’un point de vue existentiel et immanent, une résistance possible (avec tous les dangers et les risques que cela comporte) est celle du [emphase]« vœu de pauvreté »[/emphase] (Bombadil) – qui rejoint la voie de la [emphase]« non-puissance »[/emphase] pour Ellul (sur le modèle de Christ – [emphase]« s’il y a une imitation de Jésus à accepter »[/emphase]).
Toutefois :
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315, 314]
« Ceci suppose que l’on comprenne bien de quoi il s’agit. La non-puissance n’est pas l’Impuissance […] : l’Impuissance, c’est ne pas pouvoir à cause des circonstances de fait, à cause des limitations de notre nature, à cause de notre condition… […] La non-puissance, c’est pouvoir et ne pas vouloir faire. C’est choisir de ne pas faire. Choisir de ne pas exercer de domination, d’efficacité, choisir de ne pas se lancer vers la réussite. C’est abandonner sa puissance. C’est alors attester que la dimension de la puissance et de la réussite n’a pas le dernier mot, n’a pas le droit de juger la vie humaine, n’est pas le dernier mot de notre condition humaine.
[/citation]
L'exigence de la non-puissance (les bouddhistes et les taoïstes parleraient du non-agir : les deux conceptions sont assez proches) est assurément primordiale pour permettre la vie en société. Mais renoncer à un confort ou à une technique sans contrepartie évidente à cette renonciation a longtemps été l'apanage d'une minorité, généralement ceux qui choisissaient de se retirer du « Monde », les moines et les anachorètes. On se souvient que l'appel de l'Église à abandonner l'usage de l'arbalète (IIe concile de Latran) n'a guère été suivi d'effet. C'est justement l'avènement de la société technicienne et la réflexion philosophique qui l'a accompagnée qui a permis de se rendre compte que certaines techniques devaient être contrôlées et qu'il était dangereux d'en faire usage (la question de la guerre nucléaire a longtemps eu une actualité qui n'est plus guère compréhensible aujourd'hui ; on pourrait également revenir sur la question des mines antipersonnel, des armes à sous-munitions et autres joyeusetés du même ordre). Même si le chemin reste encore long, je verrais plutôt cela d'un œil optimiste, tant qu'il existe des lieux où il est possible de choisir de renoncer entièrement à la technique pour ceux qui le souhaitent.
Quote:Car
[citation=Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315]« Le système technicien ne peut strictement pas supporter une attitude de vie de non-puissance, ce serait sa ruine […]. »[/citation]
Là, il est possible de montrer qu'Ellul se plante royalement : les technicistes ne peuvent peut-être pas comprendre cette attitude de non-puissance, mais il leur est possible de la respecter. Certainement, celui qui exploite la technique dans le seul but de satisfaire une soif de puissance inexhaustible ne supportera pas une telle attitude (et les exemples de persécution de cet ordre ne manquent pas), mais celui qui, sans renoncer au monde, n'a pas perdu tout sens moral, peut parfaitement reconnaître la valeur intrinsèque d'un choix de vie radicalement différent du sien. Et je crois que nos sociétés occidentales ont justement su préserver ou réinventer une attitude respectueuse envers ceux qui ne souhaitent pas employer la technique. Ce n'est sûrement pas un hasard si les Amish se sont implantés aux États-Unis et s'ils y sont aussi respectés.
Quote:Il est encore une fois notable de voir Tolkien tenir un discours en partie équivalent à la fin de On fairy-stories, l’image ellulienne de la [emphase]« synthèse »[/emphase] faisant place à l’image tolkienienne de la [emphase]« fusion »[/emphase], celle paulinienne de la [emphase]« récapitulation »[/emphase] (Éphésien 1, 10) faisant place à celle tout aussi paulinienne (à trois versets d’écart !) de la [emphase]« rédemption »[/emphase] (Éphésiens 1, 7) :
[citation=FAT, p. 141]« Dieu est le Seigneur des anges et des hommes – et des elfes. Légende et Histoire se sont rencontrées et ont fusionné.
Mais dans le royaume de Dieu […] l’Homme racheté est encore homme. L’histoire, la fantaisie continuent et devraient se poursuivre. [Aussi] le chrétien […] peut maintenant percevoir que tous ses penchants et ses facultés ont un but, qui peut être racheté. […] Tous les contes peuvent devenir vrais ; et pourtant, en fin de compte, rachetés, ils seront peut-être semblables et dissemblables aux formes que nous leur donnons que l’Homme, finalement racheté, sera semblable et dissemblable aux déchus que nous connaissons. »[/citation]
Évidemment, en partie équivalent seulement, puisque ce que Tolkien envisage ici est la rédemption de la fantasy, non celle des machines. Toutefois, ce n’est pas pour rien que le Seigneur des Anneaux place le pouvoir royal au cœur d’une Ville blanche, où se trouve un arbre et un Grand Roi capable d’apporter la guérison par l’application de simples feuilles (Ap 22, 2)...
Le parallèle me parait un peu spécieux quand même : cette théorie est un courant de fond qui traverse toute la philosophie chrétienne, puisqu'elle trouve sa source dans la réinterprétation de l'Ancien Testament à la lumière du message christique afin de montrer que l'Ancienne Alliance tout entière n'était qu'une longue annonce de Jésus. On retrouve cette conception de la rédemption de l'histoire humaine chez de nombreux auteurs et à propos d'un nombre considérable de sujets : pas plus tard qu'avant-hier, je lisais justement la conclusion d'Images et symboles de Mircea Eliade, qui aborde la question de la réutilisation et de la revivification des symbolismes religieux anciens au sein du christianisme.
Amicalement,
Elendil

