13-12-2014, 21:27
Aller, je glisse tout de même une référence importante, qui devrait pouvoir donner quelques éléments aussi bien pour la question de ce que l'on met derrière la Technique (ou le système technicien, ou la Machine ...) que pour dire à partir d'où on ne peut plus suivre Simondon. Il s'agit du dernier essai d'Olivier Rey (que j'ai déjà cité plus haut). Je cite ici la fin de son introduction, qui évoque justement la pensée de Simondon :
[citation=Olivier Rey, Une Question de taille, Stock, Paris, 2014, p. 32-34]Pour le penseur de la technique qu’est Gilbert Simondon, notre aliénation présente ne trouve pas sa source dans la technique en elle-même, mais dans notre mauvaise façon de l’envisager. Nous entretenons avec elle un rapport inadéquat, de type magique : nous attendons de la machine ce que nous demanderions à un génie sorti d’une lampe merveilleuse — qu’elle accomplisse pour nous certaines taches, sans nous préoccuper davantage de la façon dont elle y parvient. Se rejoue alors la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave: la machine, considérée en esclave qu’on dédaigne de connaître, en vient à asservir le maître qui, ne sachant plus rien de la façon dont les choses s’accomplissent, est obligé de s’en remettre à elle.
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Pourquoi pas. Malheureusement, la mise en œuvre du programme se heurte à d’insurmontables obstacles. Ce que décrit Simondon, on en trouvait naguère l’exemple dans le rapport fait de respect, d’attention, d’intelligence et d’interventions appropriées du bon mécanicien avec son automobile; mais les véhicules d’aujourd’hui sont impossibles à entretenir sans un équipement professionnel sophistiqué, et leur remise en état de marche consiste, dans la quasi-totalité des cas, non pas à réparer ce qui fonctionne mal, mais à remplacer un élément défectueux. De surcroît la plupart des appareils, de nos jours, sont vendus scellés, et l’acquéreur perdrait en les ouvrant tout droit à la garantie du constructeur (warranty void seal is broken, est-il inscrit sur les étiquettes autocollantes) : ce qui est vendu n’est pas un objet technique avec son schéma de principe, mais un service avec son mode d’emploi. Plus la technique gagne en complexité, plus elle se dissimule sous des dehors simples et lisses, sous une « interface » que l’utilisateur, le souhaiterait-il, ne saurait franchir. Dans ces conditions, l’invitation de Simondon à reconnaître en la technique une médiation vraie avec la nature, et à entretenir avec ses objets une relation respectueuse et réciproque, équivaut à demander aux passagers d’une croisière d’abandonner le grand salon, la piscine et le pont promenade pour aller étudier les plans du paquebot et camper auprès des chaudières alors que tout, de l’architecture du navire à l’organisation du voyage, est conçu pour les tenir à l’écart de la salle des machines et leur en interdire l’accès. Quand bien même nous serions décidés à passer outre aux obstacles, les objets techniques qui nous environnent comptent de plus en plus d’éléments qui laissent le plus habile des ouvriers ou le plus polyvalent des ingénieurs sans ressources. Quel autre rapport avoir avec eux que de pure utilisation ? Et, qui plus est, une utilisation dont nous ne saurions nous dispenser car, en même temps qu’elle nous ouvre des possibilités que nous n’avions pas auparavant, la technique contemporaine façonne un monde ou, sans elle, nous nous trouvons réduits à une complète impotence. Simondon ne s’inquiète pas assez du degré de sophistication et d’hégémonie de la technique — comme si, entre la roue de moulin que le courant de la rivière fait tourner et la centrale nucléaire, il n’y avait pas une différence essentielle —, il ne prend pas suffisamment en compte l’existence de seuils au-delà desquels ses recommandations deviennent fantaisistes et inapplicables.[/citation]
L'auteur développera alors, dans cet essai (à partir des travaux d'Ivan Illich, Leopold Kohr, mais aussi ... Galilée, J.B.S. Haldane ou D'Arcy Thompson) la problématique des seuils à partir desquels notre technique n'est plus à hauteur d'homme, et à partir desquels, au-delà même de ses ambivalences, la croissance technicienne devient délétère pour l'homme. Ou comment l'empire de la mesure (numérique) a totalement perdu le sens de la mesure (à garder). C'est un angle d'approche qui n'est pas celui d'Ellul (que l'auteur connaît) ni de Tolkien (qu'il aime beaucoup), mais qui pourrait les compléter. Cet angle-là aura peut-être aussi l'avantage de permettre de mieux sentir la distinction entre la technique (le faire de l'homme) et la Technique / Machine (l'abolition des limites).
Jérôme
@ Damien : je comptais te faire connaître cet essai à sa sortie il y a quelques semaines / mois, et puis ... complètement débordé je n'ai pas pu ; je corrige donc la chose aujourd'hui. Je n'ai pas une bibliothèque ni une pile de livres à lire qui soient comparables aux tiennes, je suppose, mais cet auteur est sans hésitation celui que je placerais au-dessus de tous les autres ouvrages ;).
[citation=Olivier Rey, Une Question de taille, Stock, Paris, 2014, p. 32-34]Pour le penseur de la technique qu’est Gilbert Simondon, notre aliénation présente ne trouve pas sa source dans la technique en elle-même, mais dans notre mauvaise façon de l’envisager. Nous entretenons avec elle un rapport inadéquat, de type magique : nous attendons de la machine ce que nous demanderions à un génie sorti d’une lampe merveilleuse — qu’elle accomplisse pour nous certaines taches, sans nous préoccuper davantage de la façon dont elle y parvient. Se rejoue alors la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave: la machine, considérée en esclave qu’on dédaigne de connaître, en vient à asservir le maître qui, ne sachant plus rien de la façon dont les choses s’accomplissent, est obligé de s’en remettre à elle.
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« La condition première d’incorporation des objets techniques à la culture serait que l’homme ne soit ni inférieur ni supérieur aux objets techniques, qu’il puisse les aborder et apprendre à les connaître en entretenant avec eux une relation d’égalité, de réciprocité d’échanges : une relation sociale en quelque manière. » (Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 88)
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Pourquoi pas. Malheureusement, la mise en œuvre du programme se heurte à d’insurmontables obstacles. Ce que décrit Simondon, on en trouvait naguère l’exemple dans le rapport fait de respect, d’attention, d’intelligence et d’interventions appropriées du bon mécanicien avec son automobile; mais les véhicules d’aujourd’hui sont impossibles à entretenir sans un équipement professionnel sophistiqué, et leur remise en état de marche consiste, dans la quasi-totalité des cas, non pas à réparer ce qui fonctionne mal, mais à remplacer un élément défectueux. De surcroît la plupart des appareils, de nos jours, sont vendus scellés, et l’acquéreur perdrait en les ouvrant tout droit à la garantie du constructeur (warranty void seal is broken, est-il inscrit sur les étiquettes autocollantes) : ce qui est vendu n’est pas un objet technique avec son schéma de principe, mais un service avec son mode d’emploi. Plus la technique gagne en complexité, plus elle se dissimule sous des dehors simples et lisses, sous une « interface » que l’utilisateur, le souhaiterait-il, ne saurait franchir. Dans ces conditions, l’invitation de Simondon à reconnaître en la technique une médiation vraie avec la nature, et à entretenir avec ses objets une relation respectueuse et réciproque, équivaut à demander aux passagers d’une croisière d’abandonner le grand salon, la piscine et le pont promenade pour aller étudier les plans du paquebot et camper auprès des chaudières alors que tout, de l’architecture du navire à l’organisation du voyage, est conçu pour les tenir à l’écart de la salle des machines et leur en interdire l’accès. Quand bien même nous serions décidés à passer outre aux obstacles, les objets techniques qui nous environnent comptent de plus en plus d’éléments qui laissent le plus habile des ouvriers ou le plus polyvalent des ingénieurs sans ressources. Quel autre rapport avoir avec eux que de pure utilisation ? Et, qui plus est, une utilisation dont nous ne saurions nous dispenser car, en même temps qu’elle nous ouvre des possibilités que nous n’avions pas auparavant, la technique contemporaine façonne un monde ou, sans elle, nous nous trouvons réduits à une complète impotence. Simondon ne s’inquiète pas assez du degré de sophistication et d’hégémonie de la technique — comme si, entre la roue de moulin que le courant de la rivière fait tourner et la centrale nucléaire, il n’y avait pas une différence essentielle —, il ne prend pas suffisamment en compte l’existence de seuils au-delà desquels ses recommandations deviennent fantaisistes et inapplicables.[/citation]
L'auteur développera alors, dans cet essai (à partir des travaux d'Ivan Illich, Leopold Kohr, mais aussi ... Galilée, J.B.S. Haldane ou D'Arcy Thompson) la problématique des seuils à partir desquels notre technique n'est plus à hauteur d'homme, et à partir desquels, au-delà même de ses ambivalences, la croissance technicienne devient délétère pour l'homme. Ou comment l'empire de la mesure (numérique) a totalement perdu le sens de la mesure (à garder). C'est un angle d'approche qui n'est pas celui d'Ellul (que l'auteur connaît) ni de Tolkien (qu'il aime beaucoup), mais qui pourrait les compléter. Cet angle-là aura peut-être aussi l'avantage de permettre de mieux sentir la distinction entre la technique (le faire de l'homme) et la Technique / Machine (l'abolition des limites).
Jérôme
@ Damien : je comptais te faire connaître cet essai à sa sortie il y a quelques semaines / mois, et puis ... complètement débordé je n'ai pas pu ; je corrige donc la chose aujourd'hui. Je n'ai pas une bibliothèque ni une pile de livres à lire qui soient comparables aux tiennes, je suppose, mais cet auteur est sans hésitation celui que je placerais au-dessus de tous les autres ouvrages ;).

