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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#66
Yyr Wrote:Aller, je glisse tout de même une référence importante, qui devrait pouvoir donner quelques éléments aussi bien pour la question de ce que l'on met derrière la Technique (ou le système technicien, ou la Machine ...) que pour dire à partir d'où on ne peut plus suivre Simondon.

Je ne suis pas d'accord pour suivre Olivier Rey jusqu'au bout de son raisonnement. Il a certes raison de dire qu'actuellement la plupart des machines destinées au grand public sont conçues de manière à ne pas pouvoir être maintenues, mais remplacées (souvent intégralement) dès la première panne. Mais il se trompe gravement quand il attribue une part du problème à la sophistication desdits objets : j'en veux pour preuve que toutes les machines industrielles modernes, tous les systèmes d'une sophistication extrême qu'on retrouve en aéronautique et dans les autres milieux hostiles (spatial, sous-marin) peuvent se réparer et se réparent effectivement. Un des rares contre-exemples serait l'atterrisseur Philae de la sonde Rosetta, pour la simple raison que nous ne disposons pas des moyens d'envoyer un autre engin spatial sur la comète. Pour le reste, dès lors qu'il est possible de concevoir et de produire une machine, il est possible de la réparer. Certes, il faut faire appel à des spécialistes hautement qualifiés pour la maintenance lourde, mais un avion comme une machine de découpe à grande vitesse doivent aussi recevoir une maintenance légère de manière régulière, de sorte qu'ils continuent à fonctionner correctement. Et les utilisateurs de ces engins sont formés à cela (voir le principe de la Maintenance Productive Totale, entre autres).

Le problème des machines destinées au grand public est effectivement une question de politique commerciale des constructeurs, comme Olivier Rey le souligne : afin de pousser à la consommation, les machines vendues ne sont pas réparables ou bien les pièces de remplacement sont vendues à des prix tels qu'il devient plus économique de racheter un équipement neuf. C'est ce que Simondon appelle le Mal, avec une majuscule : une volonté de maintenir l'homme dans une dialectique maître-esclave avec les objets techniques qui forment son quotidien. Cette tendance est renforcée par le fait qu'aujourd'hui les objets produits ne le sont pas à leur juste coût, car les externalités générées par leur production ne sont souvent pas prises en compte. En particulier, les frais de transport sont largement sous-estimés, car la pollution qu'ils occasionnent (et qui constitue une externalité sur le reste du monde) n'est pas payée par ceux qui la génèrent, ce qui viendrait mécaniquement augmenter le coût des objets fabriqués de l'autre côté du globe. On peut toutefois noter qu'Olivier Rey a tort d'être entièrement pessimiste et de reléguer la vision de Simondon au rang des chimères (ce qui évite il est vrai de s'y confronter concrètement), car il existe de plus en plus d'initiatives, tant publiques que privées, afin de pénaliser l'obsolescence programmée, de favoriser la réutilisation des objets techniques, de faciliter leur maintenance et même de tenir compte des externalités environnementales. On en trouve un bon exemple dans les téléphones portables (incidemment un des objets les plus complexes que nous utilisions, comme quoi...) : sous la pression du public, Apple a été obligé de permettre le remplacement des batteries de son iPhone, alors que ces batteries étaient scellées sur les premiers modèles, nécessitant le remplacement complet du téléphone quand les batteries étaient hors-service. De plus en plus d'amateurs compétents récupèrent les smartphones en panne pour réparer ceux qui peuvent l'être en piochant des pièces dans ceux qui sont définitivement hors-service, avant de les revendre par internet pour un prix modique. Enfin, sous la pression d'ONG, la plupart des fabricants de smartphones ont dû s'engager à la transparence sur les conditions de productions de leurs appareils et à mettre en place un programme robuste de recyclage. Le principal groupe qui n'ait rien fait dans ce domaine est... Apple.

Amicalement,
Elendil
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