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Galadriel est-elle la plus puissante?
#4
Bonjour ! Au fur et à mesure mon message a pris un peu l'allure d'un brouillon de Tolkien ou de Proust, avec des excroissances et des paperolles numériques, peut-être parce que ça fait du bien d'écrire sur Tolkien, mais du coup c'est un peu long et je divague !

Galadriel est un personnage auquel Tolkien a conféré une importance considérable une fois qu'il l'a développé durant l'élaboration du Seigneur des Anneaux et subséquemment - à part au Premier Âge où son importance est moindre (excepté le massacre d'Alqualondë - auquel elle s'est vigoureusement opposée selon une version - et son rôle dans la révélation à Melian et Thingol de ces événements - pour le reste Tolkien dit peu de choses, et il est un peu surprenant de la voir vraiment resurgir seulement au Deuxième Âge).
Sa seule situation familiale est déjà signifiante (quelle famille que la famille des hauts rois des Noldor !), elle est de la même fratrie que Finrod, qui est capable de tenir tête momentanément mais de manière remarquable à Sauron dans une confrontation directe, le combat de chant et de mots de pouvoir à Tol-in-Gaurhoth (une scène belle et frappante, comme tout l'épisode de la compagnie de Finrod et Beren), qu'Aegnor et Angrod, qui pour leur part sont caractérisés par de hauts faits guerriers* ; leur père, Finarfin, est plutôt caractérisé par la sagesse (il fait demi-tour après avoir entendu la prophétie de Mandos) ; de sa mère Eärwen dont on sait peu de choses Galadriel tire peut-être sa proximité avec la nature et un éventuel goût pour les cygnes ; de sa grand-mère Vanya, la couleur de ses cheveux et sa beauté ; et bien sûr à l'origine on trouve Finwë qui est tout sauf n'importe qui.

Tolkien souligne la beauté de Galadriel, notamment celle de ses cheveux. Elle refuse d'en donner ne serait-ce qu'un à Feänor, ce qui rend, des millénaires après, son don à Gimli presque incroyable. C'est une preuve de son indépendance d'esprit et de sa très forte volonté : la force de volonté, pour ainsi dire, est un élément déterminant chez Tolkien ; Galadriel y associe une grande pénétration d'esprit. C'est le désir de royauté, pourrait-on dire, qui la motive à quitter Aman. Mais il est intéressant de constater qu'elle le tempère durant tout son long exil en ne revendiquant pas pour elle-même un véritable statut de reine, signe de sa sagesse : si elle fait preuve d'orgueil envers les Valar, elle ne choit pas dans une véritable hybris. Ce qui lui permet, lorsque la tentation de l'Anneau Unique se présente enfin face à elle comme une sorte de test final (qu'elle considère comme tel et à l'issue duquel elle accepte le pardon des Valar et un retour qui signifie une diminution de son pouvoir effectif), d'y résister plus fortement.

Si ce long drame de Galadriel apparaît comme très personnel, il ne faut pas, je pense, diminuer l'influence qu'a pu avoir sur elle son époux Celeborn (quoique Tolkien n'ait jamais vraiment réussi à singulariser ce personnage, qui a pâti de la croissance en importance de Galadriel), qui a peut-être joué un rôle dans la "modération" de ce goût pour le fait de régner sur des terres et un peuple. L'autre influence déterminante me semble être celle de Melian la Maia (et peut-être Galadriel a-t-elle pu s'inspirer, mais plutôt a contrario sur certains points, de Thingol). En tout cas, c'est de Melian que Galadriel s'inspire en tant que Dame de Lothlórien, et la protection qui entoure le pays grâce à sa possession de Nenya est une forme de réplique, à une échelle moindre, du pouvoir protecteur de la Ceinture de Melian qui protégeait Doriath.

En ce qui concerne la prise de Dol Guldur, Galadriel réitère en quelque sorte l'action de Lúthien à Tol-in-Gaurhoth. Un peu de la même façon que, une fois Sauron vaincu sous l'effet du pouvoir de Huan et de Lúthien, celle-ci le force à lui céder la domination de la forteresse, qu'elle fait s'écrouler, Galadriel, une fois Sauron vaincu et les Nazgûl disparus, peut rompre les "sortilèges" ou les débris de pouvoir sur lesquels reposaient au moins partiellement le pouvoir de la forteresse. La différence réside dans le fait que la difficulté semble moindre du côté de l'acte de Galadriel, tandis que Lúthien fait preuve de son ascendance maia à travers une confrontation plus directe à Sauron. Galadriel est l'une des plus grandes Eldar, mais elle n'a pas ce "plus" qui est présent chez Lúthien, qui lui permet de se confronter à Sauron, de jeter Morgoth dans d'indicibles transports, et de fléchir Mandos.

A l'époque du Seigneur des Anneaux Galadriel fait en effet partie des très rares elfes encore présents en Terre du Milieu qui ont connu l'époque d'avant la Soleil et le Lune, et plus précisément de ceux qui ont vu Valinor et les Arbres. Glorfindel est un cas particulier étant donné qu'il est revenu en Terre du Milieu dans le cadre de sa seconde vie et comme envoyé des Valar, d'où un surcroît de "puissance" qui explique que les Nazgûl le redoutent ; mais en terme de puissance "native" Galadriel semble supérieure. Concernant Gildor, je ne sais pas, j'ai toujours eu du mal à le placer, pour ainsi dire : est-ce que son propos doit être interprété au sens propre (dans ce cas il serait lui-même membre de la génération des exilés) ou plus généralement (il ferait alors référence au statut général des Noldor, mais pourrait être des générations suivantes, né au Beleriand voire au Second Âge durant la période faste) ? Mais ce n'est pas l'un des Sages.

Une fois Gandalf revenu en Terre du Milieu en tant que Gandalf le Blanc, il n'est peut-être pas à égalité avec Sauron (ou plutôt avec un Sauron recouvrant l'Anneau), mais il est après lui l'être le plus puissant hors d'Aman (Bombadil est un cas particulier, donc je le mets de côté).

Concernant le pouvoir de Valar/Maiar et des elfes : il faut considérer plusieurs éléments. D'abord, Tolkien indique qu'il existe un grand nombre de Maiar, c'est-à-dire d'Ainur "mineurs" descendus en Eä puis en Arda. Certes, les Valar et Maiar se caractérisent tous par leur nature spirituelle et leur "immortalité" (différente de celle des elfes), mais leur pouvoir, leur influence et leur importance varient considérablement. Les Valar représentent grosso modo les principales "forces" tandis que les Maiar sont plus "spécialisés" et assistent (normalement) un Vala (ou plusieurs). Pour prendre un exemple : vu son rôle, Estë est un esprit ayant une influence globale beaucoup plus importante que Mairon (le futur Sauron). Quoique Vána n'intervient pour ainsi dire pas physiquement/directement en Terre du Milieu, du moins après la formation de Valinor, c'est un esprit essentiel parce qu'elle représente la beauté, l'éternelle jeunesse... Elle a donc sans doute un "pouvoir" plus grand que celui de Melian, qui la sert (avec Estë), au moins dans ce cadre général. Mais Melian, parce qu'elle va agir directement en Terre du Milieu, nous paraît plus "puissante", du point de vue effectif, parce que son pouvoir est plus directement sensible (la Ceinture de Melian, par exemple) ; pourtant, c'est un esprit moins "essentiel" que Vána, moins puissant et moins important au niveau cosmique dans l'absolu (avec cette réserve que Melian occupe une place essentielle dans le cadre du plan d'Eru, puisqu'elle impulse la lignée suprême des Enfants d'Eru, où se lient Elfes, Hommes et une partie d'origine Ainu).

Pour revenir au Maiar, il y a donc cette différence "d'amplitude" par rapport aux Valar, mais dans mon interprétation il n'y a pas sinon de "fossé" par rapport aux "petits" Valar comme Vána en ce qui concerne les plus grands des Maiar. Ossë et Uinen, par exemple, sont des esprits beaucoup plus "régionaux", spécialisés, qu'Ulmo qui peut étendre son pouvoir à tous les flots, jusqu'au moindre ruisseau, mais ils disposent d'un vaste pouvoir. Dans mon interprétation, je distingue de "grands" Maiar - Eonwë, Melian, Mairon/Sauron, Ossë, Uinen, Gothmog, Ilmarë, Arien, et peut-être Tilion (présenté explicitement comme "less mighty than Arien") -, des Maiar "intermédiaires" - les autres balrogs, Alatar, Pallando, Curumo/Saruman (qui est inférieur à Mairon/Sauron, "puissant dans le peuple d'Aulë" et sans doute parmi les tous premiers Maiar en général - Tolkien note qu'en se frottant à Sauron, il s'est confronté à bien plus grand que lui), Olórin/Gandalf (qui prend du grade après son retour, égalant le Saruman originel ou bien le dépassant), Aiwendil/Radagast, Salmar et Thuringwethil (peut-être dans ces derniers cas) ; enfin des Maiar "moindres", parmi lesquels on pourrait trouver les boldogs (catégorie que Tolkien conçoit tardivement), les esprits divers qui assistent les Valar ou Melkor/Morgoth, mais qui sont d'un tout autre niveau.

Le point où je veux en venir est le suivant : les Ainur ne sont pas, malgré leurs spécificités et le fait qu'ils existaient avant le monde, tous supérieurs aux Enfants d'Eru par nature ; une Elda comme Galadriel peut sans problème avoir une force intérieure, une volonté, un "pouvoir", supérieur à celui de nombreux Maiar, quoiqu'il y ait des différences entre les deux. L'exemple éclairant de Feänor le prouve, même s'il est une exception parmi les incarnés. Si les Valar et les Maiar enseignent beaucoup aux Eldar et s'il y a collaboration entre les trois catégories, c'est Feänor qui forge les Silmarilli, et le goût et le talent des Noldor pour les joyaux est bien rapporté à eux-mêmes.
Il suffit de considérer le cas de Sauron, le plus grand serviteur d'Aulë à l'origine, puis de Melkor : malgré ce statut, il ne peut pas créer les Anneaux seul ; ce n'est pas possible sans les Gwaith-i-Mírdain et Celebrimbor (dans la conception et la mise en oeuvre des idées). Certes, il est leur grand inspirateur, mais eux-aussi l'inspirent, et Celebrimbor va le surpasser avec les Trois (en ce qui concerne les pouvoirs spécifiques de ces Anneaux). De même, Sauron se trouve en quelque sorte limité, malgré toute sa science et son ingéniosité, au Second Âge : lorsque Ar-Pharazôn vient l'humilier en Terre du Milieu, Sauron est forcé de constater qu'il est inférieur aux Númenóréens (certes déjà engagés sur la voie de la corruption) ; mais avec l'aide des Númenóréens noirs, alors et par la suite, il va pouvoir réaliser de plus grandes choses qu'auparavant. Dans le même ordre d'idées, Tolkien précise bien qu'Ar-Pharazôn est devenu à son époque le tyran le plus puissant d'Arda depuis la chute de Morgoth, ce qui signifie qu'il dépasse Sauron en la matière (en intensité durant son règne, puisque évidemment la tyrannie de Sauron occupe de bien plus longues périodes).

Pour faire la boucle et revenir à Galadriel : elle n'est peut-être pas aussi "puissante" qu'un Sauron vraiment en forme (= ayant recouvré l'Anneau), mais constitue l'un de ses principaux adversaires, même en faisant abstraction de Nenya. Cependant, Sauron, même sans l'Anneau, serait vainqueur au bout du compte, grâce à sa force militaire et à son pouvoir propre (cependant ce dernier point imposerait effectivement de venir en personne, ce que Sauron ne ferait sans doute qu'avec l'Anneau ou la certitude de vaincre). Toutefois, Galadriel cédant à la tentation de l'Anneau deviendrait rapidement aussi nocive que Sauron, voire plus (peut-être à un degré un peu inférieur que Gandalf ou Saruman).

Quote:Je conclurais donc en faisant remarquer que tout cela dépend de ce qu'on entend par "puissance" : j'ai l'impression que pour Tolkien, la puissance n'est pas une question technique, mais une question de force morale.

Les différents points coexistent, se complètent, ou bien l'un vient compenser l'autre : Frodo ne vaut apparemment rien face à un Maia tel que Sauron, mais il fait preuve durant sa quête d'une immense force morale (qui échoue, mais parce que la victoire était surhumaine, sur-elfique, voire sur-maia dans ce cas-là).

* Ah si Tolkien avait eu plus de temps, avait pu continuer d'élaborer encore plus en profondeur le Premier Âge, pour en dire plus sur de tels personnages... A chaque fois que je lis l'Athrabeth Finrod ah Andreth et les différents textes relevant de la composition tardive du Silmarillion, je me le dis... J'avoue que même si j'aime bien les arbres généalogiques des hobbits, je les aurais volontiers troqués contre cela... Certes, il y aurait toujours eu le problème de l'éternel inachèvement inhérent à ce genre de création pour le plaisir, mais s'il avait pu aller encore plus loin...
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