09-03-2015, 22:04
On m'avait offert le premier tome il y a quelques années et je viens de faire l'acquisition du second.
Il n'y a effectivement que très peu de rapport avec Tolkien dans l'esprit, même s'il y a certains rapprochements possibles sur la forme. Ce n'est pas de la fantaisie, mais, si l'on peut dire, de la <b>philologie-fiction</b>. Certes, il y a invention de langue, mais elle est d'un tout autre objet et présentée tout à fait différemment. La dimension linguistique est omniprésente chez Werst et elle est la raison d'être de ses livres. Il y a un élément évident de jeu érudit dans la présentation des formes littéraires de la langue, de leur évolution, des influences respectives des auteurs. La construction du monde secondaire n'est à côté qu'un pré-texte (au sens étymologique !), parce qu'un langue a besoin d'un contexte culturel pour s'exprimer ; mais je ne sens pas l'ardeur de l'auteur à le construire que l'on observe chez Tolkien avec son légendaire (malgré ses affirmations que ses langue étaient premières et que les histoires en ont découlé). Et surtout, les ouvrages sont dépourvus de toute dimension narrative : l'auteur ne se présente que comme traducteur et commentateur. De sorte que si l'on veut à toute force rapprocher Werst de Tolkien, ce serait d'une Tolkien qui du <i>Seigneur des anneaux</i> n'aurait écrit que les Appendices...
L'ouvrage se présente comme une introduction linguistique et culturelle, avec chrestomathie, grammaire, lexique, chronologie, notices sur les auteurs et personnages... Dans le second tome, il y a aussi des éléments sur le système et les supports de l'écriture, avec dessins à la clé. Exactement comme il existe, par exemple, des introductions à la langue et la culture sanskrites. Il s'ensuit que ce n'est pas un livre qui se lit d'une seule traite, mais qui se parcourt par fragments. Sa logique est d'ailleurs tout à fait celle du fragment : de texte, de culture, de système linguistique.
La langue est un vrai système ayant sa logique propre et pas du tout un décalque du français ni d'une autre langue (ou si c'est le cas, ce n'est pas évident et il ne s'agit pas d'une langue de grande diffusion). Elle est présentée in extenso par un lexique et une grammaire, et tous les textes sont bilingues. Il me semble percevoir quelques vagues influences arabes ou persanes dans la phonétique : présence de consonnes comme q, kh, gh, d'un â postérieur, emploi assez important d'alternances vocaliques dans la morphologie ; mais ce qui est surtout frappant, c'est l'omniprésence de la voyelle a. Le système nominal comporte un système assez complexe d'articles, mais employé de façon assez erratique ; pas vraiment de genre (mais des distinctions de sexe) ; et un système de pluriel assez déroutant, où seuls certains noms sont susceptibles d'un pluriel, lequel n'est pas prévisible à large échelle (il existe des régularités pour de petits sous-ensembles de noms). Rien de très exotique dans le système pronominal. Werst a l'air d'avoir eu plus de mal à inventer le verbe, son système est un peu trop schématique pour être crédible. La plupart des verbes sont en deux parties, un auxiliaire et un participe, qui se partagent le marquage des temps, personnes et nombres (ce qui rappelle un peu le système du basque). La syntaxe fait une grande place aux constructions nominales (il n'y a d'ailleurs pas de verbe être) et est essentiellement organisée par diverses particules qui marquent les rapports entre les syntagmes. Cette partie syntaxique est assez brève et très "traditionnelle" - je veux dire par là que ça ressemble aux chapitres syntaxe d'une grammaire scolaire traditionnelle du latin ou du grec, plutôt qu'à une présentation plus moderne. Il n'y a très peu de chose dans la grammaire sur la formation des mots, c'est donc au lecteur intéressé de parcourir le lexique pour les rassembler en familles... Enfin, la langue comporte plusieurs normes et dialectes : la norme la plus usuelle est celle de Mazrâ, une des capitales historiques des Wards, mais il y a aussi la norme cléricale de Kanamarkan et le dialecte de la cité d'Aên.
Le contenu des "extraits" de textes est très classique : chroniques historiques, littérature religieuse, poèmes de tous styles, un peu de théâtre, des bouts de traités médicaux et "scientifiques", réflexions sur la langue et l'esthétique... Tout cela fait très manuel de grec ancien. (Peut-être aussi parce que l'amour dit grec a une place importante, notamment dans la poésie !) Etant moins porté sur le sujet, je ne me suis pas allé chercher quels auteurs Werst est allé pasticher, mais j'imagine que l'exercice a été ou sera fait un jour. L'histoire fictive est celle de la migration du peuple ward du continent de Boran vers le Nentan, de sa conversion au culte du dieu Parathôn et de l'édification puis de l'évolution de leur royaume appelé Aghâr. Il y a des crises dynastiques, une révolution, des guerres... mais racontées de très loin, et j'ai trouvé ça assez plat ; ou plus exactement, il n'y a guère là qu'un cadre pseudo-historique pour les textes.
C'est un ouvrage des plus singuliers et il est assez remarquable qu'il ait trouvé un éditeur... quoique le parcours de normalien de l'auteur l'aie sans doute aidé. Je dirais que c'est une curiosité intrigante, un jeu de l'esprit pour érudits ; mais j'aurais plus de mal à dire que je l'ai aimé. Ce n'est pas écrit du tout pour que l'on puisse avoir le moindre rapport d'émotion avec ce que l'on lit, on reste toujours à distance ; et si j'ai assez apprécié le jeu intellectuel pour avoir envie d'en voir plus (j"ai bien acheté le deuxième tome...), les Wards manquent par trop de substance pour marquer profondément. Ils ont une histoire, une culture, mais pas de personnages.
Je le rapprocherais à cet égard de l'ouvrage d'Ursula K. Le Guin : <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Vall%C3%A9e_de_l%27%C3%A9ternel_retour" target="_new">La Vallée de l'éternel retour</a>, qui est construit selon les même principes, mais du point de vue de l'ethnologue plutôt que du philologue. J'ai eu peine à le lire, malgré mon intérêt, alors que d'habitude j'apprécie beaucoup tant la science-fiction que la fantaisie d'Ursula Le Guin... mais sans doute me faut-il qu'elle raconte une histoire !
Il n'y a effectivement que très peu de rapport avec Tolkien dans l'esprit, même s'il y a certains rapprochements possibles sur la forme. Ce n'est pas de la fantaisie, mais, si l'on peut dire, de la <b>philologie-fiction</b>. Certes, il y a invention de langue, mais elle est d'un tout autre objet et présentée tout à fait différemment. La dimension linguistique est omniprésente chez Werst et elle est la raison d'être de ses livres. Il y a un élément évident de jeu érudit dans la présentation des formes littéraires de la langue, de leur évolution, des influences respectives des auteurs. La construction du monde secondaire n'est à côté qu'un pré-texte (au sens étymologique !), parce qu'un langue a besoin d'un contexte culturel pour s'exprimer ; mais je ne sens pas l'ardeur de l'auteur à le construire que l'on observe chez Tolkien avec son légendaire (malgré ses affirmations que ses langue étaient premières et que les histoires en ont découlé). Et surtout, les ouvrages sont dépourvus de toute dimension narrative : l'auteur ne se présente que comme traducteur et commentateur. De sorte que si l'on veut à toute force rapprocher Werst de Tolkien, ce serait d'une Tolkien qui du <i>Seigneur des anneaux</i> n'aurait écrit que les Appendices...
L'ouvrage se présente comme une introduction linguistique et culturelle, avec chrestomathie, grammaire, lexique, chronologie, notices sur les auteurs et personnages... Dans le second tome, il y a aussi des éléments sur le système et les supports de l'écriture, avec dessins à la clé. Exactement comme il existe, par exemple, des introductions à la langue et la culture sanskrites. Il s'ensuit que ce n'est pas un livre qui se lit d'une seule traite, mais qui se parcourt par fragments. Sa logique est d'ailleurs tout à fait celle du fragment : de texte, de culture, de système linguistique.
La langue est un vrai système ayant sa logique propre et pas du tout un décalque du français ni d'une autre langue (ou si c'est le cas, ce n'est pas évident et il ne s'agit pas d'une langue de grande diffusion). Elle est présentée in extenso par un lexique et une grammaire, et tous les textes sont bilingues. Il me semble percevoir quelques vagues influences arabes ou persanes dans la phonétique : présence de consonnes comme q, kh, gh, d'un â postérieur, emploi assez important d'alternances vocaliques dans la morphologie ; mais ce qui est surtout frappant, c'est l'omniprésence de la voyelle a. Le système nominal comporte un système assez complexe d'articles, mais employé de façon assez erratique ; pas vraiment de genre (mais des distinctions de sexe) ; et un système de pluriel assez déroutant, où seuls certains noms sont susceptibles d'un pluriel, lequel n'est pas prévisible à large échelle (il existe des régularités pour de petits sous-ensembles de noms). Rien de très exotique dans le système pronominal. Werst a l'air d'avoir eu plus de mal à inventer le verbe, son système est un peu trop schématique pour être crédible. La plupart des verbes sont en deux parties, un auxiliaire et un participe, qui se partagent le marquage des temps, personnes et nombres (ce qui rappelle un peu le système du basque). La syntaxe fait une grande place aux constructions nominales (il n'y a d'ailleurs pas de verbe être) et est essentiellement organisée par diverses particules qui marquent les rapports entre les syntagmes. Cette partie syntaxique est assez brève et très "traditionnelle" - je veux dire par là que ça ressemble aux chapitres syntaxe d'une grammaire scolaire traditionnelle du latin ou du grec, plutôt qu'à une présentation plus moderne. Il n'y a très peu de chose dans la grammaire sur la formation des mots, c'est donc au lecteur intéressé de parcourir le lexique pour les rassembler en familles... Enfin, la langue comporte plusieurs normes et dialectes : la norme la plus usuelle est celle de Mazrâ, une des capitales historiques des Wards, mais il y a aussi la norme cléricale de Kanamarkan et le dialecte de la cité d'Aên.
Le contenu des "extraits" de textes est très classique : chroniques historiques, littérature religieuse, poèmes de tous styles, un peu de théâtre, des bouts de traités médicaux et "scientifiques", réflexions sur la langue et l'esthétique... Tout cela fait très manuel de grec ancien. (Peut-être aussi parce que l'amour dit grec a une place importante, notamment dans la poésie !) Etant moins porté sur le sujet, je ne me suis pas allé chercher quels auteurs Werst est allé pasticher, mais j'imagine que l'exercice a été ou sera fait un jour. L'histoire fictive est celle de la migration du peuple ward du continent de Boran vers le Nentan, de sa conversion au culte du dieu Parathôn et de l'édification puis de l'évolution de leur royaume appelé Aghâr. Il y a des crises dynastiques, une révolution, des guerres... mais racontées de très loin, et j'ai trouvé ça assez plat ; ou plus exactement, il n'y a guère là qu'un cadre pseudo-historique pour les textes.
C'est un ouvrage des plus singuliers et il est assez remarquable qu'il ait trouvé un éditeur... quoique le parcours de normalien de l'auteur l'aie sans doute aidé. Je dirais que c'est une curiosité intrigante, un jeu de l'esprit pour érudits ; mais j'aurais plus de mal à dire que je l'ai aimé. Ce n'est pas écrit du tout pour que l'on puisse avoir le moindre rapport d'émotion avec ce que l'on lit, on reste toujours à distance ; et si j'ai assez apprécié le jeu intellectuel pour avoir envie d'en voir plus (j"ai bien acheté le deuxième tome...), les Wards manquent par trop de substance pour marquer profondément. Ils ont une histoire, une culture, mais pas de personnages.
Je le rapprocherais à cet égard de l'ouvrage d'Ursula K. Le Guin : <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Vall%C3%A9e_de_l%27%C3%A9ternel_retour" target="_new">La Vallée de l'éternel retour</a>, qui est construit selon les même principes, mais du point de vue de l'ethnologue plutôt que du philologue. J'ai eu peine à le lire, malgré mon intérêt, alors que d'habitude j'apprécie beaucoup tant la science-fiction que la fantaisie d'Ursula Le Guin... mais sans doute me faut-il qu'elle raconte une histoire !

