jean Wrote:J’ai reçu un coup de pied de cheval...
C'est arrivé à un de mes arrières-grands-pères, sur le front français, en 1917. Heureusement, dans ce cas-là, pas de fracture, simplement une contusion qui ne l'a donc pas empêché de remarcher... et du coup quelques jours de permission accordés loin du merdier des tranchées : la mésaventure aura au moins servi à ça !
Je te souhaite moi aussi un prompt rétablissement, Jean.
jean Wrote:Croyez vous que l’humanité va vraiment vers une « Nazgulisation » généralisée. Jusqu’à présent même dans mes lectures les plus pessimistes de Tolkien je n’y avais pas songé, mais je commence à douter
Même si des discussions qui ont eu lieu sur le présent forum, notamment à propos de Tolkien et la "Machine" dans le fuseau intitulé "La Machine ou la nécessité de raser le monde réel" ont pu pour partie attirer mon attention vers la question du transhumanisme et de ses dérives, celle-ci ne m'a longtemps guère intéressé. Or je me rends compte à présent que, malgré son caractère possiblement anxiogène, voire aussi tout simplement barbant, ce sujet mérite que l'on se penche dessus, ne serait-ce que parce qu'il s'inscrit tout simplement en droite ligne dans l'histoire de l'humanité, humanité dont l'évolution, depuis le Paléolithique, s'est toujours faite, au fond, dans une recherche d'"augmentation" par rapport à la fragile condition originelle de "grand singe nu" qui est celle de l'être humain.
Je ne sais pas si l'humanité va vraiment vers une « nazgulisation » généralisée, Jean, mais d'ors et déjà, je crois qu'il y a en fait un problème aussi bien chez les transhumanistes que chez certains de ceux qui les critiquent, surtout lorsque ces derniers s'appuient sur des certitudes religieuses, éventuellement via des auteurs ayant de telles certitudes. On pourra toujours dire que dans un cas comme dans l'autre, le discours est plus ou moins "minoritaire" vis-à-vis de masses plus ou moins indifférentes à l'une ou à l'autre tendance, mais c'est un fait : dans un cas comme dans l'autre, l'excès me parait hélas prompt à pointer le bout de son nez... sachant que si le Mal existe, il est peut-être devenu plus insidieux que jamais... dans un monde qui restera toujours aussi compliqué quels que soient les points de vue, optimistes ou pessimistes, avec ou sans certitudes...
Sur la question du transhumanisme, j'ai eu l'occasion de lire, il y a quelque temps, au hasard des échanges sur le réseau de Mark Z., un très intéressant entretien accordé à Télérama l'année dernière par Alain Damasio, auteur de SF à l'œuvre duquel un fuseau est par ailleurs dédié sur le présent forum.
L'entretien est accessible en ligne à l'adresse suivante : http://www.telerama.fr/idees/la-liberte-...109555.php
Damasio a raison de dire que nous n'avons pas la liberté aujourd'hui d'utiliser ou de repousser la technologie, a fortiori dans la mesure où la machine n'est plus extérieure à nous, mais que c'est nous qui sommes à l'intérieur d'elle, dans le cadre de ce que Damasio appelle une "machine-monde", un "technococon", le basculement s'étant selon lui produit dans les années 1990 avec l'apparition conjointe du téléphone portable et des réseaux via les ordinateurs devenus accessibles au grand public. C'est dans ce contexte que se développe le "bio-hacking", ces expérimentations des nouvelles technologies sur le corps humain qui peuvent finir par représenter un franchissement de ligne entre la simple expérimentation scientifique, qui n'est pas un problème en soi, et la soumission à un désir d'"augmentation" fonctionnant comme une drogue.
Je rejoins Alain Damasio sur le constat lucide qu'il fait : « De quoi le transhumanisme est-il le nom ? Nietzsche aurait répondu : d'un immense dégoût de vivre. Croire qu'une technologie puisse nous rendre plus heureux traduit une immense fatigue d'être. Il faut réellement mettre à jour l’économie de désir à l’œuvre derrière le transhumanisme. C’est un mouvement morbide. »
Pour autant, je ne crois pas, par exemple, que le "clonage thérapeutique" soit quelque-chose de condamnable en soi, puisque tu sembles, Jean, t'inquiéter que l'on puisse en faire "sérieusement" la "promotion". Si on avait condamné au siècle dernier les greffes d'organes ou le stimulateur cardiaque implantable, au nom d'une critique de la société technicienne, je n'ose imaginer dans quelle société désespérément figée nous vivrions aujourd'hui... Tout est une question de limites, de règles, d'encadrement, à mon avis, et il y a évidemment dans tout cela une dimension éthique incontournable. Mais en tout cas, si la recherche et l'expérimentation scientifiques permettent de soigner des patients sans pour autant chercher à les "augmenter", pourquoi, sur le principe, priver les patients en question de la possibilité d'être soignés, et de choisir ou non de l'être ? La question du choix me parait fondamentale, en particulier s'agissant du droit essentiel pour tout individu de disposer librement de son propre corps. Personnellement, le refus de permettre le choix dans ce domaine me parait toujours condamnable, comme par exemple lorsque certains veulent priver les femmes d'avoir le droit d'avorter et s'opposent à la contraception, ou lorsque d'autres (souvent les mêmes) s'opposent à l'euthanasie.
Voila pourquoi, pour parler de façon générale, je ne pourrais jamais être d'accord avec les esprits religieux qui prônent tout l'inverse que ce que prônent les transhumanistes, en ramenant tout à ce qu'ils estiment être la Vérité notamment en ce qui concerne le rapport de l'être humain à son propre corps. Il est vrai que pour un esprit religieux dogmatique, le monde est finalement simple : tout ce qui n'est pas conforme à ses croyances est une erreur, une hérésie. Voila pourquoi un esprit religieux dogmatique pourra être, par exemple, aussi bien contre les dérives transhumanistes que contre le droit à l'avortement ou contre la contraception, au nom d'un "respect" absolu de la Vie s'appuyant sur une révélation divine... révélation qui, pourtant, n'est pas la parole de Dieu à l'Homme, mais la parole de l'Homme sur Dieu, avec tout l'idéalisme et la faiblesse que cela implique... comme chez les transhumanistes, finalement, aussi idéalistes et faibles que ceux qui les critiquent, car on peut bien dire, après tout, que tous se rejoignent dans la maigreur de leurs savoirs, les limites de leurs croyances... et dans leur volonté de contrôle vis-à-vis de la liberté humaine, dans un sens ou dans l'autre. Cela n'enlève rien à la pertinence, sur le principe, de la critique qu'a pu faire J. R. R. Tolkien de la "Machine" ou de celle qu'a pu faire Jacques Ellul de la société technicienne, critiques longuement évoquées dans le fuseau "La Machine ou la nécessité de raser le monde réel", mais je ne crois pas que les certitudes religieuses dont ces auteurs se prévalaient - et/ou que l'on peut choisir de mettre en avant lorsqu'on convoque lesdits auteurs dans le débat - soient la voie royale pour essayer de trouver le point d'équilibre, celui à rechercher, à mon avis, face à la contradiction entre principe et réalité dont j'ai déjà eu l'occasion de parler dans le fuseau en question - le principe étant celui de la liberté humaine et la réalité étant celle du monde de la technique et des formes d'aliénation qu'il implique... Dans ce monde complexe, si des règles doivent être fixées, et je pense qu'il doit y en avoir, elles ne doivent pas l'être ni au nom d'un "progrès" transhumaniste mue par des désirs de toxicomane, ni au nom d'une croyance religieuse dogmatique prétendant sans doute à l'universalisme mais qui ne saurait pour autant s'imposer à tous.
Il se trouve qu'il y a quelques mois, en mars 2015, un épisode de la deuxième saison de la série d'émissions documentaires BiTS, épisode accompagné de bonus comme à l'accoutumée, a aussi été consacré à cette question. J'avais songé à en parler alors sur le fuseau sur Tolkien et la Machine, avant que cela ne finisse par me sortir de l'esprit... Aussi bien ton message inaugural, Jean, me donne l'occasion de finalement en parler ici [small](maintenant que j'y pense, la dernière fois que j'ai évoqué BiTS sur le présent forum, c'était dans un fuseau créé en avril dernier)[/small].
Dans cet épisode de BiTS, partant d'un constat de convergence entre les spéculations des œuvres de fiction (œuvres littéraires et cinématographiques relevants surtout de la SF, bien sûr, mais pas seulement) et l'actuelle promotion de la philosophie transhumaniste par les multinationales californiennes, Rafik Djoumi posait ainsi la question : la fusion homme-machine est-elle un rêve, un cauchemar, ou un processus qui nous dépasse ?
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Finalement, la réponse est sans doute dans la question posée par Rafik : à travers le transhumanisme, c'est une part de rêve (rêve d'un humain "augmenté" et immortel) qui se fait jour, mais également une part de cauchemar (cauchemar de l'aliénation à travers la technique, cauchemar de l'externalisation du cerveau humain qu'évoque Alain Damasio, cauchemar de l'accaparement oligarchique se cachant derrière le "beau" discours transhumaniste que dénonce justement Bernard Stiegler) et aussi une part de quelque-chose qui tout simplement nous dépasse, nous, humains, avec nos questionnements anthropocentrés notamment sur le rôle de l'âme humaine censée transcender un corps matériel voué à la poussière.
Au fond, on en revient toujours un peu à la même interrogation métaphysique : l'Homme est-il au centre de la Création, et quelles sont les limites de sa condition ?
On pourra toujours citer les Inklings, notamment Tolkien et C. S. Lewis, bien sûr, tant le groupe qu'ils constituaient a été profondément marqué par la question religieuse et la recherche spirituelle sur fond de christianisme occidental, mais je pense aussi à ces mots de Robert E. Howard, qui lui se disait agnostique : « Et l'homme, cette plaisanterie des dieux, aveugle et stupide, avançant obstinément, issu de la poussière et promis à la poussière, suivant la longue piste sanglante qui est celle de sa destinée, ignorant le but de son existence, bestial, tâtonnant, tel un grand enfant aux pulsions meurtrières, sentant cependant quelque part en lui une étincelle de feu divin… » (extrait de la nouvelle « Le Royaume des Chimères » ["The Shadow Kingdom"], in Kull le roi atlante)
En quelques mots, tout est là...
Nous sommes des êtres humains, faillibles, imparfaits, certes créatifs - et c'est heureux - mais aussi stupides comme le dit également Stiegler et encore si ignorants de tant de choses... à commencer par ce qui touche au fonctionnement de nos propres corps, de nos propre cerveaux ! Alors, doit-on se lamenter face aux boniments et délires des transhumanistes de la Silicon Valley ? La question serait plutôt de savoir comment fixer des limites à tout ce phénomène, comme le souhaite à juste titre Bernard Stiegler et comme je le souhaite aussi, ainsi que je l'ai déjà écrit plus haut. Doit-on se réjouir, sous prétexte de "progrès", de la délégation à la technique de toutes nos facultés cognitives automatisables dont parle Damasio ? Ce dernier souligne lui-même le risque réel d'aliénation qu'il y a derrière ce "progrès". Et in fine, au lieu de nous lamenter ou de nous enthousiasmer vis-à-vis de tel ou tel aspect du rapport de l'homme à la technique, ne ferions-nous pas mieux de nous concentrer sur la question de la Conscience de ce qui est en nous, humains créatifs, sans être entravés par des certitudes positivistes, religieuses ou consuméristes ? En guise de conclusion, je citerais volontiers à nouveau Damasio :
« Il est urgent d'apprendre aux gens à aller au bout de ce qu'ils peuvent, avec leur propres forces – intellectuelles, corporelles, spirituelles – leur rappeler que percevoir est un art qui prend des années de minuscules efforts quotidiens. Le transhumanisme est une fermeture frustrée au monde parce que l’humain n’a pas encore livré toute sa saveur, sa grandeur et son intelligence sensible, qui jaillit à la jonction de la chair et de l’esprit. Notre intellect est infini, certes, mais comme le disait Spinoza, il y a plus fascinant encore : « on ne sait pas ce que peut un corps ». Alors apprenons. »
Amicalement,
Hyarion [small]... en train d'écouter les Variations Goldberg de J. S. Bach, jouées au piano sur ARTE.[/small]
P.S. : tant que j'y suis, j'indique des liens vers les bonus vidéo de l'épisode de BiTS qui constituent les quatre parties de l'entretien complet accordé par Bernard Stiegler pour l'émission :
- Bernard Stiegler 1/4 Transhumanisme et business - BiTS - S02E20 : https://www.youtube.com/watch?v=va8fLyyRNVQ
- Bernard Stiegler 2/4 Enjeux de l’automatisation - BiTS - S02E20 : https://www.youtube.com/watch?v=fU1wx5sMwNs
- Bernard Stiegler 3/4 Processus d’intériorisation - BiTS - S02E20 : https://www.youtube.com/watch?v=YcJtHEbPkQg
- Bernard Stiegler 4/4 S’augmenter ou se diminuer - BiTS - S02E20 : https://www.youtube.com/watch?v=w4KngNOQnQQ

