Ce n'est plus le hasard, mais bien l'air du temps. Alors que le président et le vice-président de l'Association Française Transhumaniste (AFT) viennent de publier un essai-manifeste (Technoprog), Franck Damour publie à son tour un petit livre sur le sujet du transhumanisme (Heureux les mortels car ils sont vivants. Lettres à Larry Page et Sergey Brin, Editions de Corlevour / Revue NUNC). Au pages 40-41, F. Damour renvoie au Seigneur des Anneaux :
Quote:L’immortalité semble constituer la réponse à ce que le livre de Job appelle l'ombre de la mort : cette peur qui l'entoure et nous aveugle.
Mais est-ce bien certain ? Cette immortalité n'aura-t-elle pas plutôt pour effet de nous enfermer dans cette ombre sans que la mort, jamais, vienne nous en délivrer ?
Vous me permettrez d'évoquer un grand livre sur cette question : Le Seigneur des anneaux. Cette vaste épopée met aux prises des personnages mortels et immortels (et d'autres encore dont on ne sait à quelle catégorie ils appartiennent au juste) et fait de la question de la mortalité son sujet central. J.R.R. Tolkien y évoque lui aussi « l'ombre de la mort » qui nous recouvre tous : elle affole, sature la pensée et obscurcit la vision. Et pourtant la plupart des personnages forgés par Tolkien n'aspirent pas à l'immortalité (et les immortels laissent le monde aux mortels...). Les mortels qui comme, à des degrés divers, Frodo, Bilbo ou Gollum, ont été tentés par l'immortalité perdent la saveur de la vie. Les autres comprennent que l'immortalité ne leur apportera aucun réconfort. Dans leur quête initiatique, les personnages mortels du Seigneur des anneaux sont conduits à distinguer peu à peu la mort de son ombre, à comprendre que l'ombre de la mort n'a sans doute que peu de rapport avec la mort, qu'elle se développerait même si la mort n'existait pas.
L'immortalité ne guérit pas de l'ombre de la mort : elle guérit seulement de la mort biologique, pour laisser l'ombre de la mort étendre son emprise sur ce qu'il reste de la vie.

