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[Parution 04/01/2016] Pour la gloire de ce monde. Recouvrements...
#56
Il est émouvant pour moi de venir parler ici un peu longuement (j'espère que je ne serai pas ennuyeux, mais le contenu étant si riche, je ne peux me résoudre à être concis!) afin d' évoquer ce livre, que j’attendais depuis de nombreuses années – plus d’une décennie, même – et qui paraît enfin. Voilà quatre mois qu’il est chez moi, et j’ai enfin le temps de m’y plonger. Je livrerai donc ici mes impressions de lecture, article par article. Venant d’achever le premier (dont j’avais déjà lu une première version), je vais me consacrer à sa recension en essayant d'en conserver l'esprit.

Le seuil et le centre

Voilà un long article (presque un court livre à lui seul) qui montre comment une étude structuraliste dans le bon sens du terme peut apporter des éléments de profondeur sémantique au lecteur et enrichir sa lecture. C’est une démonstration de plus - pour ceux qui reprochent aux études structuralistes de vider le sens d’une œuvre en la disséquant telle une grenouille de laboratoire - qu’on peut parfaitement s’attacher à l’étude de la structure d’une œuvre en respectant ce qui fait son essence, sans « quitter les chemin de la raison » au sens où l’entend Gandalf. Son idée principale est que la structure d’organisation textuelle de type A/B/A’ et ses variantes constitue un principe d’écriture généralisée (au contraire de la structure en chiasme, apparemment proche mais en fait fondamentalement différente).
L’analyse détaillée de ces structures concentriques dans le Seigneur des Anneaux, ici magistralement menée, montre combien se limiter à l’observation macroscopiques (trilogie avec effet de miroir, structure en 6 livres minutieusement agencée) ne suffit pas. L’étude de paragraphes-clés comme la tentation de Gandalf au Chapitre II du livre I, ou plus encore l’excipit et l’incipit des chapitres 6 et 7 concernant Tom Bombadil, nous apportent des informations cruciales (que ce soit sur la répartition des chapitres des éditeurs du Livre Rouge ou d’autres sujets).
Cette structure dont Jean Philippe Qadri rappelle qu’elle est très appréciée des cultures antiques (bibliques, grecques, chinoises…) l’est également du Moyen-Age. Et lorsque je lis que la phrase de Tom « Montrez-moi le précieux Anneau ! dit-il brusquement au milieu du récit » (« Show me the precious Ring ! » he said suddenly in the midst of the story ») en plus d’être au milieu du récit de Frodo s’avère être au milieu de la partie du SdA ayant pour centre la « section bombadilienne » (qui va du début du prologue à la phrase d’Elrond « Enfin voilà le Récit fait, du début jusqu’à la fin » ; 60140 mots d’une part, 59340 de l’autre), je ne peux m’empêcher de songer au roman de Jaufré qui voit le dévoilement au héros du Chevalier Noir comme lo majer aversers par la parole d’un ermite (l’adversaire suprême, c’est-à-dire… le Diable ! étonnant parallèle avec l’évocation de l’Anneau !) au vers 5478, soit au centre de gravité de la versification de l’œuvre (10956 vers)… Tout comme l’architecture de ce roman arthurien occitan est basée sur une structure concentrique autour de ce dévoilement qui achève l’initiation du héros, ce sont d’immenses pans de la culture médiévale qui s’organisent selon un tel schéma : le système de composition musicale des troubadours est lui-même de cette nature comme me l’expliquait en 2011 la musicologue Christelle Chaillou.
Comme nous le montre peu à peu Jean-Philippe Qadri en égrenant les exemples argumentés, la structure est porteuse de sens, et elle l’est au niveau philosophique (j’y reviendrai).

Par ailleurs, quand bien même on ne voudrait pas suivre la totalité des structures concentriques soulignées dans cette étude, celles-ci auront systématiquement le mérite de rendre concret l’affirmation de Tolkien selon laquelle il a soupesé chaque mot du SdA. Une expression aussi commune en apparence que « clear voice » apparaît et réapparaît dans des situations qui se répondent, et le lien à la lumière primordiale y est toujours pregnant.

Un élément de l’étude qui est à mes yeux particulièrement beau (et qui souligne, si besoin était, le caractère humaniste de l’écriture du SdA) se trouve être la mise en lumière de l’Anneau caché - miroir positif et opposé de l’Anneau de puissance – que constitue ce lien heureux dans lequel réside beaucoup de la victoire finale : la parole amicale partagée. La Voix divine, qui ne se manifeste que dans la vision de Sam sur Orodruin au climax de l’œuvre, mais qui peut prendre l’apparence d’un silence sans l’être (est-ce que l’ « étrange chance » dont parle Frodo et Gandalf n’est pas une manifestation paradoxalemet silencieuse du Logos à l’œuvre ?), cette Parole est également présente, de manière moins majestueuse mais tout aussi importante pour la réalisation de l’Eucatastrophe finale, dans les paroles amicales échangées : le son de la voix de Frodo (« ring in your voice » dit Baie d’Or ; on trouve la même expression pour évoquer la parole de Tom), mais à travers lui toute manifestation orale de lien aux autres et d’ouverture se rattache à ce lien qui sauve. Les manifestations discrètes de la Parole ne sont pas moins importantes que ses manifestations merveilleuses.

Je ne veux pas décrire ici l’article point par point comme le font les revues critiques détaillées, afin de laisser à chacun d’entre vous un peu du bonheur de la découverte, car on avance dans cet article comme dans le Seigneur des Anneaux, à travers une alternance de forêts (de structures) et de clairières (de sens) bien agencées : le déroulement sherlockholmesque des premières (où intuition et logique s’entrelacent) aboutissant à l’éclaircissement dans la profondeur, éclair dans un ciel serein, puits ramenant l’eau transparente de la source à la surface.

Le projet de l’article est mené à bien. Après sa lecture, on comprend mieux que la structure concentrique joue non seulement à toutes les échelles dans le SdA comme procédé architectural, mais aussi que cette structure est porteuse de sens : la mise en valeur d’un centre est en effet philosophique. Comme la maison de Tom Bombadil à l’égard des épreuves du monde qui l’entoure (Vieille Forêt et Haut des Galgals), le centre de l’homme, est sa seule manière d’affronter le vaste monde qui l’entoure. Je digresse sans doute trop, mais j’ajouterai ceci : l’homme sans centre intérieur peut-il aimer son prochain ? S’il doit l’aimer comme lui-même, il l’aimera fort mal. Voilà le recouvrement majeur que nous apporte cet article : dans notre société actuelle de l’extrême solitude, où la destruction du lien social sous ces diverses formes (au profit de réseaux sociaux, mais un réseau, qui plus est virtuel, n’est pas un lien !) a créé des humains « électrons-libres » sans centre « atomique » en eux-mêmes, la maison de Tom agit comme un contre-modèle à ce que l’on nous vend : loin d’être simple poncif d’une vie arcadique hors du monde, cette maison est le symbole d’une unité intérieure de deux cœurs pour affronter la complexité de notre monde.

Je ne voudrais pas clore sans citer – si Jean-Philippe Qadri me le permet – la merveilleuse réflexion de Catherine Chalier sur la signification de l’appellation Lieu (en hébreu) pour désigner Dieu qu'on trouve à la fin de l'article :

« Dieu ne (vient) pas s’installer dans tel ou tel lieu particulier, (mais c’est la notion même de lieu qui prend sens grâce à Lui. Ce qui est très précisément dire qu’un lieu (…) a besoin que celui qui le contemple, l’arpente (…) ou simplement y respire, debout et émerveillé, le fasse dans une allégeance à l’infini qu’il manifeste, à l’Invisible d’où vient sa clarté et son énigme, pour mériter le nom de Lieu (…). Or cette obligation de fidélité se fraye une voie là seulement où l’homme n’observe pas l’espace dans l’arrière-pensée de s’en saisir, par la représentation, par le concept ou plus banalement, par les haies dressées et fermées de ses domaines privées, mais où il se tient en arrêt devant l’énigme d’une signifiance que nulle parole n’épuise et qui éclipse la sereine ou troublante clarté des phénomènes. »

En dix lignes inspirées de l’enseignement du sage de Troyes, cette Dame philosophe exprime une pensée qui tend à se rapprocher au moins partiellement de l’expérience poétique d’Yves Bonnefoy lequel a cherché à cerner dans toute sa poésie (et en particulier dans L’Arrière-Pays) et à exprimer l’essence du « Vrai Lieu » à travers l’expérience poétique de lieux réels (à ceci près que Bonnefoy, qui refuse l’espérance, ne nomme pas Dieu l’expérience du Vrai Lieu). Il y aurait à creuser, en suivant les sentiers débroussaillés ici par notre cher Sosryko, si l’on voulait s’intéresser aux description poétiques de certains autres lieux de Terre du Milieu (ou plus largement d’Arda) en analysant les marques d’un regard narratif placé « dans une allégeance à l’Infini ». Pierre Jourde l’a semble-t-il fait à sa manière, mais sans doute bien des lieux d’Arda méritent encore d’être explorés avec ce regard, qui n’est autre que celui de l’enfant.

Círdan


PS : J’aurai encore mille choses à dire, mais si je ne devais en rajouter qu’une dernière, ce serait que les nombreuses notes apportent des informations de première importance à tout bon tolkiendil. Qu’on songe par exemple au recensement exhaustif des types de ruptures entre fin d’un chapitre et incipit du suivant ! - nous en sommes presque venus à nous habituer sur ce forum à l’immense capacité de travail de notre cher Sosryko, et à son regard acéré pouvant traiter une somme monumentale de détails d’un bout à l’autre du SdA, mais c’est bien dommage car c’est un privilège rare pour lequel notre émerveillement ne devrait pas s’émousser! Pour ça et pour bien d’autres choses, cent fois merci Jean-Philippe Qadri.
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