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[Parution 04/01/2016] Pour la gloire de ce monde. Recouvrements...
#59
Splendide poème, Sosryko, et tu me fais découvrir ce merveilleux auteur que je vais m'empresser d'approfondir. Merci pour la seconde citation également!

Sur cette foi en la parole littéraire comme porteuse d'un message d'amour, plus puissant que l'écriture de l'Histoire, parole des vainqueurs, il existe là aussi un splendide témoignage. Un témoignage de l'efficacité de la parole poétique. Le grand poète russe Evgeni Evtouchenko a écrit ce poème après un voyage à Kiev où il découvrit horrifié, en 1961, que le lieu où se déroula le massacre de Babi Yar (il faut absolument lire sur ce massacre sans nom...) ne portait la trace d'aucun témoignage, d'aucun monument. L'oubli. C'est sous la pression de ce poème écrit par un grand poète déjà reconnu (un véritable scandale à l'époque) que les autorités soviétiques y feront construire un monument en 1966 (mais sans les victimes juives). Et même s'il faudra attendre 1991 (!!) pour qu'un monument spécifiquement juif soit accepté (réalisé seulement en 2001), le poème d'Evtouchenko a sans doute été un doigt de vérité pointé sur ce vide, et ayant contribué à ce travail de mémoire.


Non, Babi Yar n'a pas de monument.
Le bord du ravin, en dalle grossière.
L'effroi me prend.
J'ai l'âge en ce moment
Du peuple juif. Oui, je suis millénaire.
Il me semble soudain-
l'Hébreu, c'est moi,
Et le soleil d'Egypte cuit ma peau mate;
Jusqu'à ce jour, je porte les stigmates
Du jour où j'agonisais sur la croix.
Et il me semble que je suis Dreyfus,
La populace
me juge et s'offusque;
Je suis embastillé et condamné,
Couvert de crachats
et de calomnies,
Les dames en dentelles me renient,
Me dardant leurs ombrelles sous le nez.
Et je suis ce gamin de Bialystok ;
le sang ruisselle partout. Le pogrom.
Les ivrognes se déchaînent et se moquent,
Ils puent la mauvaise vodka et l'oignon.
D'un coup de botte on me jette à terre,
Et je supplie les bourreaux en vain-
Hurlant ''Sauve la Russie, tue les Youpins!''


Un boutiquier sous mes yeux viole ma mère.
– Mon peuple russe ! Je t'aime, je t'estime,
Mon peuple fraternel et amical,
Mais trop souvent des hommes aux mains sales
firent de ton nom le bouclier du crime!
Mon peuple bon! Puisses-tu vivre en paix,
Mais cela fut, sans que tu le récuses:
Les antisémites purent usurper
Ce nom pompeux :''Union du Peuple Russe''...


Et il me semble:
Anne Franck, c'est moi;
Transparente comme en avril les arbres,
J'aime.
Qu'importent les mots à mon émoi:

J'ai seulement besoin qu'on se regarde.
Nous pouvons voir et sentir peu de choses-
Les ciels, les arbres, nous sont interdits :
Mais nous pouvons beaucoup, beaucoup- et j'ose
T'embrasser là, dans cet obscur réduit.
On vient, dis-tu ? N'aie crainte, c'est seulement
Le printemps qui arrive à notre aide...
Viens, viens ici. Embrasse-moi doucement.
On brise la porte ? Non, c'est la glace qui cède...
Au Babi Yar bruissent les arbres chenus ;
Ces arbres nous sont juges et témoins.
Le silence ici hurle.
Tête nue
Je sens
mes cheveux grisonnent soudain.
Je suis moi-même
silencieux hurlement
Pour les milliers tués à Babi Yar ;

Je suis moi-même
chacun de ces enfants,
Je suis moi-même
chacun de ces vieillards.
Je n'oublierai rien de ma vie entière ;
Je veux que l'Internationale gronde
Lorsqu'on aura enfin porté en terre
Le dernier antisémite du monde !
Dans mon sang, il n'y a pas de goutte juive,
Mais les antisémites, d'une haîne obtuse
comme si j'étais un Juif, me poursuivent-
Et je suis donc un véritable Russe!



Evgueni EVTOUCHENKO - BABI YAR
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