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Clark Ashton Smith
#5
"Rééditer Clark Ashton Smith ! Un projet participatif…" : tel est le titre de la conférence animée par Jean-Luc Rivera qui a eu lieu durant le 15ème festival des Imaginales d'Épinal, le 29 mai dernier, durant laquelle Stéphanie Chabert, l'éditrice du projet d'intégrale Smith chez Mnémos, et Julien Bétan, l'un des traducteurs, ont présenté ledit projet dans son ensemble.
La captation audio des échanges est écoutable et téléchargeable sur le site d'ActuSF : http://www.actusf.com/spip/Imaginales-20...22983.html

[Image: reed_smith.jpg]

Philippe Gindre, qui est notamment le traducteur - brillant - des poèmes en prose du recueil Nostalgie de l'Inconnu dont j'ai parlé dans mon précédent message, a donné tout récemment son point de vue - bienveillant - sur ce qui s'est dit lors de cette conférence. La proximité de Philippe Gindre avec l'œuvre de Clark Ashton Smith rend ses impressions, à mon avis, intéressantes pour toute personne amenée à se pencher sur la question de la traduction littéraire de l'anglais au français dans le domaine de l'imaginaire et au-delà (on sait combien le thème est à la mode sur la planète Tolkien, depuis quelques années... ;-) ...), ce pourquoi je me permets de reproduire lesdites impressions ici :

Faisant quelques remarques suite à la conférence des Imaginales, Philippe Gindre Wrote:J’ai noté 2 ou 3 petites choses au passage.

Stéphanie Chabert, la responsable du projet, parle de «se détacher de l’anglais, de la dimension incantatoire du style de Smith, pour rendre quelque chose en français qui rende la dimension symboliste». C’est tout à fait cohérent par rapport à leur approche, mais la formulation va sans doute en heurter certains. «Se détacher de la dimension incantatoire» quant on sait à quel point c’est un aspect des choses qui comptait pour Smith, dit comme ça, c’est un peu abrupt, c’est sûr. Mais c’est toute la difficulté et l'intérêt d’une intégrale qui part sur l’idée d’homogénéiser des textes écrits pour des revues différentes et auxquels Smith avait apporté plus ou moins de soin et d’intérêt. Par exemple, on sent qu’il a davantage travaillé des textes de fantasy où il reprenait des idées déjà abordées dans ses poèmes en vers ou en prose («La fleur-diable», par exemple), que ses textes de SF écrits rapidement et sans réel intérêt pour la chose. L'investissement personnel n'était pas le même.

Stéphanie Chabert parle à un moment du symbolisme et des Décadents. Smith utilise l’imagerie décadente, il avait quelques atomes crochus avec les Symbolistes, mais il ne partageait pas vraiment la vision du monde des Décadents, notamment leur aversion pour la nature. C’est vrai, la manière dont il décrit le jardin d’Adompha peut rappeler superficiellement certaines pages de Huysmans dans À rebours, par exemple, mais les motivations profondes de Smith sont presque à l’opposé de celles de Huysmans. Smith est un Romantique, il se réclame d’une vision de la nature propre aux Romantiques, et pour lui les transgressions des lois naturelles mènent ses personnages à leur perte, tandis que les Décadents ne se privent jamais de violer ces lois de toutes les façons possibles et imaginables, convaincus qu’ils sont de la supériorité de l’homme sur la nature («la nature a fait son temps» écrivait Huysmans).

Il y a quelque chose aussi d’un peu paradoxal dans ce «se détacher de l’anglais» quand on entend juste après Julien Bétan dire que son approche est conditionnée au contraire par la «fidélité à la structure des phrases». Moi, c’est quelque chose qui me gêne toujours un peu dans la mesure où telle structure en anglais sera fréquente, idiomatique, et son équivalent en français plus rare, plus exotique, parfois presque incongru. Julien Bétan explique ensuite que les premières traductions de Smith sont typiques d’une époque où les éditeurs poussaient à adapter au lectorat francophone, à réécrire, presque parfois. C’est vrai, mais il faut se souvenir que cela venait en réaction à la période précédente de l’immédiat après-guerre, sinistrée par des traductions calquées, littérales, presque illisibles parfois. Il fallait qu’on «sente» l’anglais (l’anglais des États-Unis en l’occurrence). En même temps, c’est typique de l’approche sourciste actuelle, ça se défend, surtout quand c’est mis en avant par des gens aussi compétents que cette équipe. Le passage où Julien Bétan parle notamment de l’analyse des motivations de Smith, en amont du travail de traduction, est très intéressant de ce point de vue.
Ceci dit, je ne résiste pas au plaisir narcissique de citer le blog de Jean-Pierre Dionnet pour les besoins de la démonstration : «Ce qui est formidable dans Nostalgie de l’Inconnu, c’est la traduction qui donne l’impression que les textes ont été écrits en français, ce qui n’arrive presque jamais avec les traductions.» C’était le but, je suis un cibliste assumé, mais c’est vrai qu’actuellement ce n’est plus du tout dans l’air du temps, on rase un peu les murs. Mais bon, comme il est écrit dans le Necronomicon, après l'hiver vient le printemps, nous régnerons à nouveau ici-bas. ;)

Il y a aussi cette remarque: «les textes de Smith ne sont pas datés XIXe, il ne faut pas essayer de faire du Baudelaire en le traduisant». C’est tout à fait vrai, c'est le piège à éviter. Pour les nouvelles, en tout cas. Les poèmes en prose, c'est déjà un peu autre chose. Par contre, Smith utilise souvent des termes d’origine latine, de préférence à leurs équivalents d’origine germanique. Un peu pour leur connotation, beaucoup aussi pour leur sonorité (le fameux aspect incantatoire). On ne peut pas dire que ça date les textes, mais ça les inscrit dans un registre particulier qui produit un effet bien spécifique sur le lecteur anglais, plus encore aujourd’hui qu’à l’époque. C’est une chose dont il faut tenir compte.

Bref, tout ça a l’air bien parti, d’autant que le budget suit. Mais quel travail. Le délai paraît court, même à trois traducteurs. Les mois qui viennent vont être bien occupés pour eux.

Je confirme personnellement l'impression de Jean-Pierre Dionnet concernant la traduction de Nostalgie de l'Inconnu par Philippe Gindre, et j'en profite pour poser une question : de façon générale, en tant que lecteur, en matière de traduction, pourriez-vous dire si vous avez une préférence pour une démarche de traducteur "sourciste" ou une démarche de traducteur "cibliste" ?
Il me semble que s'agissant des traductions de l'œuvre de J. R. R. Tolkien, je suppose que Francis Ledoux pourrait être considéré comme plutôt "cibliste" quand Daniel Lauzon serait lui plutôt "sourciste", même s'il faudrait évidemment nuancer, dans les deux cas.
J'aime beaucoup en tout cas pour ma part cette image proposé par David Bellos, traducteur américain de Romain Gary et de Georges Pérec, que j'avais cité dans ma critique du Hobbit annoté dans l'Arc et le Heaume n°4, et qui dans son ouvrage le Poisson et le Bananier écrit qu'« une traduction est plutôt comme un portrait à l’huile. L'artiste peut inventer un pendentif avec une perle, ajouter une touche de carnation à la joue, négliger quelques fils d'argent dans les tempes – et tout de même nous proposer un portrait ressemblant. Il est difficile de dire ce qui autorise les spectateurs à s'accorder sur la qualité d'un portrait restituant l'essentiel – est-ce la forme d'ensemble, cet éclat si particulier du regard ? Les mystérieuses capacités qui nous permettent de reconnaître de bonnes correspondances — un match, un harmonieux "mariage" — en matière visuelle semblent proches des talents requis pour juger de la valeur d'une traduction. »
Difficile donc de dire quelle démarche, "sourciste" ou "cibliste", est la plus à même de proposer un portrait ressemblant. Je crois que cela dépends assurément de beaucoup de choses, du côté du traducteur comme du côté du lecteur, mais que décidément on en revient toujours à cette recherche du point d'équilibre dont je parle souvent, point d'équilibre qui, ici, me parait devoir être recherché entre fidélité au texte original et interprétation réussie dans une autre langue à destination de locuteurs de cette dernière.

Amicalement,

Hyarion.

<small><small>EDIT: correction d'adresse d'image.</small></small>
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