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J'ai eu l'occasion, ces derniers temps, dans le cadre de mes recherches, de "revenir" à Albert Camus, après avoir notamment constaté un peu par hasard que la Chute avait fait partie des lecture de jeunesse de Michael Moorcock dans les années 1950, au même titre que le roman l'Heure du Dragon de Robert E. Howard - auteur qu'il avait apprécié au même titre que Camus - ou que le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien - roman que Moorcock n'aima pas dès le début et sans que cela change par la suite comme on le sait. Il pourra bien sûr être question ici de vos impressions personnelles concernant Albert Camus et son œuvre, en allant éventuellement un peu plus loin que les quelques allusions ou évocations succinctes que l'on peut trouver ici ou là dans les échanges passés sur JRRVF, mais j'avoue que l'ouverture aujourd'hui du présent fuseau est d'abord l'occasion pour moi d'évoquer un texte de Camus que j'ai lu récemment, et qui résonne en moi à la lumière - sinistre - de toutes ces guerres dont j'entends parler depuis le début de ce siècle, qu'il s'agisse de la "guerre contre la terreur" - source de terreur mondiale elle-même - et de toutes ces attaques terroristes de fanatiques/ratés censées la justifier, ou qu'il s'agisse de cette "guerre métaphysique totale" dont il a été question il y a quelque temps dans un autre fuseau et vis-à-vis de laquelle il faudrait, parait-il, choisir son "camp" en voyant, là encore, le monde en noir et blanc au nom d'idées absolues...
En cette époque difficile, où le monde va si mal, je me permets donc de partager ici le début d'un texte de Camus, « Le siècle de la peur », premier article de la série Ni victimes ni bourreaux, republié dans le recueil d'écrits politiques Actuelles I en 1950 et initialement paru dans Combat en novembre 1946 (et non 1948, comme cela est curieusement indiqué dans Actuelles). Comme dirait JR, l'emphase (en italique et colorée) dans le texte est mienne. Le contexte géopolitique et idéologique de l'époque où Camus a écrit ce texte, vers le milieu du siècle dernier, a évidemment son importance, d'autant plus si on prend la peine de le lire en entier, mais cependant, il n'échappera à personne, je pense, à quel point notre sensibilité actuelle peut être réceptive à la réflexion de l'auteur vis-à-vis du monde comme il va.
<p><div class="refTexte">« Le XVIIe siècle a été le siècle des mathématiques, le XVIIIe celui des sciences physiques, et le XIXe celui de la biologie. Notre XXe siècle est le siècle de la peur. On me dira que ce n'est pas là une science. Mais d'abord la science y est pour quelque chose, puisque ses derniers progrès théoriques l'ont amenée à se nier elle-même et puisque ses perfectionnements techniques menacent la terre entière de destruction. De plus, si la peur en elle-même ne peut être considérée comme une science, il n'y a pas de doute qu'elle soit cependant une technique.
Ce qui frappe le plus, en effet, dans le monde où nous vivons, c'est d'abord, et en général, que la plupart des hommes (sauf les croyants de toutes espèces) sont privés d'avenir. Il n'y a pas de vie valable sans projection sur l'avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c'est la vie des chiens. Eh bien! Les hommes de ma génération et de celle qui entre aujourd'hui dans les ateliers et les facultés ont vécu et vivent de plus en plus comme des chiens.
Naturellement, ce n'est pas la première fois que des hommes se trouvent devant un avenir matériellement bouché. Mais ils en triomphaient ordinairement par la parole et par le cri. Ils en appelaient à d'autres valeurs, qui faisaient leur espérance. Aujourd'hui personne ne parle plus (sauf ceux qui se répètent), parce que le monde nous paraît mené par des forces aveugles et sourdes qui n'entendront pas les cris d'avertissements, ni les conseils, ni les supplications. Quelque chose en nous a été détruit par le spectacle des années que nous venons de passer. Et ce quelque chose est cette éternelle confiance de l'homme, qui lui a toujours fait croire qu'on pouvait tirer d'un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l'humanité. Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n'était pas possible de persuader ceux qui le faisaient de ne pas le faire, parce qu'ils étaient sûrs d'eux, et parce qu'on ne persuade pas une abstraction, c'est-à-dire le représentant d'une idéologie.
Le long dialogue des hommes vient de s'arrêter. Et, bien entendu, un homme qu'on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur. C'est ainsi qu'à côté des gens qui ne parlaient pas parce qu'ils le jugeaient inutile, s'étalait et s'étale toujours une immense conspiration du silence, acceptée par ceux qui tremblent et qui se donnent de bonnes raisons pour se cacher à eux-mêmes ce tremblement, et suscitée par ceux qui ont intérêt à le faire. "Vous ne devez pas parler de l'épuration des artistes en Russie, parce que cela profiterait à la réaction". "Vous devez vous taire sur le maintien de Franco par les Anglo-Saxons, parce que cela profiterait au communisme." Je disais bien que la peur est une technique.
Entre la peur très générale d'une guerre, que tout le monde prépare et la peur toute particulière des idéologies meurtrières, il est donc bien vrai que nous vivons dans la terreur. Nous vivons dans la terreur parce que la persuasion n'est plus possible, parce que l'homme a été livré tout entier à l'histoire et qu'il ne peut plus se tourner vers cette part de lui-même, aussi vraie que la part historique, et qu'il retrouve devant la beauté du monde et des visages; parce que nous vivons dans le monde de l'abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances. <font color=darkred>Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées.</font> Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l'amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.
Pour sortir de cette terreur, il faudrait pouvoir réfléchir et agir suivant la réflexion. Mais la terreur, justement, n'est pas un climat favorable à la réflexion. Je suis d'avis, cependant, au lieu de blâmer cette peur, de la considérer comme l'un des premiers éléments de la situation, et d'essayer d'y remédier. Il n'est rien de plus important. Car cela concerne le sort d'un grand nombre d'Européens qui, rassasiés de violences et de mensonges, déçus dans leurs plus grands espoirs, répugnant à l'idée de tuer leurs semblables, fût-ce pour les convaincre, répugnent également à l'idée d'être convaincus de la même manière. [...] »<div class="refTitre">(Albert Camus, « Le siècle de la peur », in Actuelles I. Chroniques 1944-1948, Gallimard, 1950, rééd. "Folio essais" 1997-2009, p. 117-119)</div></div><br>
<p>Lorsque j'ai écrit ce que j'ai écrit dans l'autre fuseau, je n'avais même pas en tête Camus, mais ces mots, ma foi, expriment assez bien ce que je ressens à l'heure actuelle : une pénible sensation d'étouffement face aux guerres que l'on vous met sous le nez, avec force images chocs ou force citations érudites, et vis-à-vis desquelles on vous oblige à prendre je-ne-sais quel parti, alors que vous ressentez instinctivement, au fond de vous-même, que tout cela est avant tout, et peut-être même seulement, l'affaire de gens pour lesquels seules comptent leurs certitudes, idéologiques, religieuses, toutes sans nuances, et qui sont voués donc ni plus ni moins à se planter contre le mur du réel en croyant « avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées », comme le dit Camus. Je ne prétend pas faire parler Camus à ma place, et me cacher derrière un "maître à penser" quel qu'il soit n'est pas, du reste, ma tasse de thé, qui plus est en des lieux où, trop souvent, nous avons tendance à nous regarder, derrière nos écrans, en espérant ne pas nous retrouver dans le rôle du "non-initié" soudain pris en faute. Mais les mots de Camus que je viens de citer m'apparaissent aujourd'hui d'une si singulière résonance, toutes proportions gardées vis-à-vis de la distance historique (mais l'époque où Camus a écrit n'est pas si lointaine toutefois : si je compte à l'envers l'âge que j'aurai cette année, j'arrive à l'année... 1946) que les partager m'a paru a minima intéressant, même si je ne sais pas si cela intéressera quelqu'un d'autre (j'ai remarqué depuis longtemps que dès que l'on s'éloigne de Tolkien, ici ou ailleurs sur la planète dédiée, les gens ont tendance à devenir, hélas, de plus en plus muets... et on se demande d'ailleurs pourquoi : ne me dites pas que vous n'êtes pas "qualifiés pour"... etc. Ce n'est pas ce que l'on vous demande, et encore heureux. Chacun devrait d'ailleurs savoir combien une "expertise" est par essence limitée).
Dans le même recueil Actuelles figure également d'autres textes d'Albert Camus qui peut-être intéresserons aussi quelqu'un ici, tels ces fragments d'un exposé fait au couvent des dominicains de Latour-Maubourg en 1948, intitulé « L'incroyant et les chrétiens », dans lesquels Camus évoque notamment l'espérance chrétienne censée se distinguer de l'incroyance - voire de l'agnosticisme, pourrait-on éventuellement ajouter - par son optimisme :
<p><div class="refTexte">« [...] Et maintenant que peuvent faire les chrétiens pour nous ?
D'abord en finir avec les vaines querelles dont la première est celle du pessimisme. Je crois par exemple que M. Gabriel Marcel aurait avantage à laisser la paix à des formes de pensée qui le passionnent en l'égarant. M. Marcel ne peut pas se dire démocrate et demander en même temps l'interdiction de la pièce de Sartre (*). C'est une position fatigante pour tout le monde. C'est que M. Marcel veut défendre des valeurs absolues, comme la pudeur et la vérité divine de l'homme, alors qu'il s'agit de défendre les quelques valeurs provisoires qui permettront à M. Marcel de continuer à lutter un jour, et à son aise, pour ces valeurs absolues...
De quel droit d'ailleurs un chrétien ou un marxiste m'accuserait-il par exemple de pessimisme ? Ce n'est pas moi qui ai inventé la misère de la créature, ni les terribles formules de la malédiction divine. Ce n'est pas moi qui ai crié ce Nemo bonus, ni la damnation des enfants sans baptême. Ce n'est pas moi qui ai dit que l'homme était incapable de se sauver tout seul et que du fond de son abaissement il n'avait d'espérance que dans la grâce de Dieu. Quant au fameux optimisme marxiste ! Personne n'a poussé plus loin la méfiance à l'égard de l'homme et finalement les fatalités économiques de cet univers apparaissent plus terribles que les caprices divins.
Les chrétiens et les communistes me diront que leur optimisme est à plus longue portée, qu'il est supérieur à tout le reste et que Dieu ou l'histoire, selon les cas, sont les aboutissants satisfaisants de leur dialectique. J'ai le même raisonnement à faire. Si le christianisme est pessimiste quant à l'homme, il est optimiste, quant à la destinée humaine. Eh bien ! je dirai que pessimiste quant à la destinée humaine, je suis optimiste quant à l'homme. Et non pas au nom d'un humanisme qui m'a toujours paru court, mais au nom d'une ignorance qui essaie de ne rien nier.
Cela signifie donc que les mots pessimisme et optimisme ont besoin d'être précisés et qu'en attendant de pouvoir le faire, nous devons reconnaître ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous sépare. [...] »<div class="refTitre">(Albert Camus, « L'incroyant et les chrétiens », in Actuelles I., op. cit., p. 174-175)</div></div><br><div class="refTexte">(*)[small] : Il s'agit de la pièce Huis clos, dans laquelle Gabriel Marcel prétendait avoir vu un « principe luciférien ».[/small]</div><br>
<p>Le recueil contient également des entretiens, dont un initialement publié par Émile Simon dans la Reine du Caire en 1948, entretien dans lequel Camus évoque notamment l'esprit des anciens Grecs vis-à-vis de l'idée de bonheur, et au sujet de la doctrine et de la foi chrétiennes, cette dernière étant décrite par Émile Simon comme une démission et un acte de fuite face à une réalité faite de souffrance et d'injustice (l'emphase est de l'auteur) :<br>
<p><div class="refTexte">« L'erreur vient toujours d'une exclusion, dit Pascal. Si on ne recherche que le bonheur, on aboutit à la facilité. Si on ne cultive que le malheur, on débouche dans la complaisance. Dans les deux cas, une dévaluation. Les Grecs savaient qu'il y a une part d'ombre et une part de lumière. Aujourd'hui, nous ne voyons plus que l'ombre et le travail de ceux qui ne veulent pas désespérer est de rappeler la lumière, les midis de la vie. Mais c'est une question de stratégie. Dans tous les cas, ce à quoi il faut tendre, ce n'est pas à l'achèvement, mais à l'équilibre et à la maîtrise.
[...] Ma position personnelle, pour autant qu'elle puisse être défendue, est d'estimer que si les hommes ne sont pas innocents, ils ne sont coupables que d'ignorance. Ceci serait à développer.
Mais je réfléchirais avant de dire comme vous que la foi chrétienne est une démission. Peut-on écrire ce mot pour un saint Augustin ou un Pascal ? L'honnêteté consiste à juger une doctrine par ses sommets, non par ses sous-produits. Et du reste, bien que je sache peu sur ces choses, j'ai l'impression que la foi est moins une paix qu'une espérance tragique.
Ceci dit, je ne suis pas chrétien. Je suis né pauvre, sous un ciel heureux, dans une nature avec laquelle on sent un accord, non une hostilité. Je n'ai donc pas commencé par le déchirement, mais par la plénitude. Ensuite... Mais je me sens un cœur grec. Et qu'y a-t-il donc dans l'esprit grec que le christianisme ne puisse admettre ? Beaucoup de choses, mais ceci en particulier : les Grecs ne niaient pas les dieux, mais ils leur mesuraient leur part. Le christianisme qui est une religion totale, pour employer un mot à la mode, ne peut admettre cet esprit où l'on fait seulement la part de ce qui doit, à son sens, avoir toute la place. Mais cet esprit-là peut très bien admettre, au contraire, l'existence du christianisme. N'importe quel chrétien intelligent vous dira qu'à ce compte, il préfèrerait le marxisme, si seulement le marxisme le voulait bien.
Ceci pour la doctrine. Reste l'Église. Mais je prendrai l'Église au sérieux quand ses chefs spirituels parleront le langage de tout le monde et vivront eux-mêmes la vie dangereuse et misérable qui est celle du plus grand nombre. »<div class="refTitre">(Albert Camus, « Trois Interviews », I (entretien avec Émile Simon), in Actuelles I., op. cit., p. 181-183)</div></div><br>
<p>Bien entendu, même si j'avoue reconnaitre - très modestement - ma propre opinion en lisant que dans tous les cas « il faut tendre à l'équilibre », et que le passage évoquant « une religion totale, pour employer un mot à la mode » a, quand même, quelque-chose de piquant quand j'entends par ailleurs parler de "guerre métaphysique totale", il serait dommage de tirer des conclusions hâtives sur ce que je pense après avoir lu ces extraits, y compris bien entendu en matière de spiritualité. Je ne me sers pas de Camus comme d'autres peuvent se servir d'autres écrivains, y compris de Tolkien, pour une cause quelconque, ou pour donner je-ne-sais quelle leçon à je-ne-sais qui. J'ai relu dernièrement de vieilles discussions où chacun avait tendance, sous des dehors cordiaux, à se pointer avec ses petites convictions toutes faites comme si elles étaient une évidence et devaient naturellement refléter l'objet de leurs partages en ces lieux. La plupart des participants étaient encore jeunes, certes, et je me compte volontiers dans le lot d'ailleurs, mais, tout de même, on sent encore aujourd'hui, à relire les uns et les autres, toute la difficulté pour chacun à appréhender autrui le plus justement possible, que ce soit dans l'image que l'on donne de soi et dans celle que peuvent en retenir les autres. Mais toujours est-il que la pensée de Camus est décidément stimulante, et que si mon message vous pousse à lire ou relire ce grand auteur, et que vous y trouviez, vous aussi, si ce n'est déjà fait, matière (et invitation) à réflexion (et méditation), peut-être n'aurai-je pas perdu mon temps à écrire ce que j'ai écrit ce soir.
Amicalement,
Hyarion.
[small][EDIT: mise à jour de l'affichage de l'image de la couverture du livre Actuelles][/small]

