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Albert Camus (1913 - 1960)
#3
Elendil Wrote:Puisque personne n'a encore répondu ici et qu'il serait bien dommage d'accréditer le mythe selon lequel les lecteurs de Tolkien n'oseraient parler que de leur idole...

Oh, mais j'aimerai avoir davantage tort quant au fait qu'il s'agirait d'un mythe... Et aussi bien on pourra me dire ou me répéter que je me fais des idées, mais c'est un fait : dès que l'on s'éloigne de Tolkien, il n'y a bien souvent plus grand monde pour s'exprimer ou, dans le meilleur des cas, ne serait-ce que pour essayer de dépasser un peu l'habituelle dichotomie "j'aime / j'aime pas" que l'on trouve un peu partout dans le cyber-espace... J'ai déjà, par exemple, proposé par le passé de parler de Jorge Luis Borges dans un fuseau dédié, sans beaucoup de succès jusqu'ici... Mais bon, on ne va pas forcer les gens à s'exprimer s'ils n'ont pas envie de le faire ou, pire, s'ils n'ont "pas le temps" (c'est l'excuse "officielle" habituelle... mais pour mémoire, le temps, ça se prend, alors en fait le problème n'est probablement pas là, tout du moins à moyen ou long terme)... Merci à toi, en tout cas, d'avoir pris le temps de répondre.

Elendil Wrote:Sur le premier texte, je crois certain qu'en l'absence d'espérance (au sens théologique du terme), l'époque actuelle est fort propice à la désespérance ou à l'escapisme, quelles que soient les formes que l'une ou l'autre prennent. En cela, il y a sans doute des points communs avec la période que décrit Camus. Et parfois on est en droit de se demander si l'adoption de certitudes toutes faites ne constitue pas aussi une forme d'escapisme... une idôlatrie de l'idée, si l'on veut. Le communisme soviétique en était un excellent exemple, au demeurant.

Un autre excellent exemple me parait être, à cette aune, le dogmatisme catholique actuellement à l'œuvre par exemple en Pologne, tel que cela est évoqué dans l'article du Monde que je m'étais permis de discrètement signaler dans un de mes messages de cet autre fuseau dont j'ai précédemment parlé en ouvrant la discussion ici. Là encore, on pourrait peut-être parler d'une forme d'escapisme, puisqu'en voulant soumettre le réel à l'idéal, au nom d'idées absolues, on en arrive finalement, quelque part, à fuir le réel (fusse pour mieux le voir vous exploser in fine à la figure, comme de juste). Mais ainsi que Camus le dit lui-même dans le deuxième extrait, "l'honnêteté consiste à juger une doctrine par ses sommets, non par ses sous-produits", et de même que je ne crois pas que les errements, passés et actuels, de certains se disant "vrais chrétiens" valent condamnation du christianisme, je ne crois pas que le bilan négatif du communisme soviétique puisse valoir condamnation ni de la pensée marxienne (plutôt que marxiste), ni du socialisme.

Elendil Wrote:Sur le deuxième, cela donne envie de lire l'intégralité du texte dont il est extrait. La pensée de Camus est effectivement stimulante, et à plus forte raison sur un sujet aussi vaste, je me garderai bien de croire que j'ai pu la saisir pleinement au travers d'un aussi court extrait.

L'ensemble du texte mérite effectivement d'être lu. Camus l'a prononcé dans le contexte difficile de l'après-guerre, en tant que personnalité invitée, parmi d'autres, à s'exprimer sur le thème "Ce que les incroyants attendent des chrétiens", par les dominicains du couvent Saint-Dominique du boulevard de La Tour-Maubourg, aujourd'hui supprimé, qui était à l'époque et est longtemps resté le siège parisien des Éditions du Cerf.

Elendil Wrote:Quant au troisième extrait, je partage pleinement l'impression de Camus à propos du christianisme : espérance tragique, c'est pour moi un bon résumé. Je soupçonne que St Jean de la Croix — entre autres — n'aurait pas désapprouvé. Toutefois, s'il y a bien des différences profondes entre le christianisme et la religion grecque, je crois que Camus a tout de même méconnu une bonne part de cette dernière : bien que les Grecs aient considéré que des dieux comme Poseïdon ou Athéna eussent leurs limites naturelles, qu'ils ne devaient pas plus franchir que les hommes, il n'en allait pas de même du principe supérieur agissant. Qu'il ait été nommé Zeus par certains ou Destin (Ananké) par d'autres, cela reste une force universelle, auquel tous et tout étaient soumis, qu'ils y consentent ou non. C'était une conception fermement ancrée dans la mentalité grecque, et qui est d'ailleurs à l'origine de cette admiration des Grecs pour l'équilibre qu'appréciait tant Camus. En cela tout au moins, la religion des Grecs était totale, comme l'est d'ailleurs toute religion tant qu'elle reste prise au sérieux par ceux qui s'en réclament.

Mais qu'est-ce qu'au juste prendre une religion "au sérieux par ceux qui s'en réclament" ? La réponse est loin d'être évidente, et cela me fait naturellement penser à l'ouvrage de Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, dans lequel l'historien s'interroge sur l'évolution des rapports qu'ont entretenus les anciens Grecs avec leurs mythes dès lors que se posaient à eux la question de la vérité historique et des explications rationnelles des phénomènes naturels. Quand les Grecs en venaient in fine à considérer les mythes comme ni vrais ni faux, ce qui nous invite à nous interroger d'ailleurs sur la notion de vérité, si chère à tous les dogmes, on peut se demander comment en fait parler ici de religion, et a fortiori de "religion totale" au sens où l'entend Albert Camus. Là encore, je crois que nous nous heurtons à un problème de définition, cette fois-ci donc vis-à-vis du mot "religion". Quand Camus parle de "religion totale" à propos du christianisme, il met naturellement le doigt sur le problème central qu'est la pensée dogmatique et sa visée pour le moins totalisante au nom d'idées absolues. Le Destin des anciens Grecs, mal défini et inquiétant, devant lequel leurs dieux eux-mêmes devaient s'incliner, n'est pas exactement la même chose que le Dieu auquel croient les chrétiens ou les musulmans et auquel tout le monde devrait absolument croire selon les plus rigoristes d'entre eux. On peut certes parler de religion grecque, mais toujours en précisant dès lors qu'elle ne comprend ni croyance obligatoire bien définie, ni livre fondamental comme la Bible ou le Coran, ni organisation générale et hiérarchisée comme l'Église des chrétiens. En fait, on se heurte ici à un postulat récurrent : le fait que la notion de religion, telle qu'on l'entend généralement en Occident, a été défini en se référant au seul christianisme, soit la "vraie religion" d'Augustin d'Hippone, qui se trouve s'être d'abord définie en opposition aux diverses formes de spiritualité dites païennes existantes au début de notre ère dans ce que Paul Veyne a appelé l'Empire gréco-romain. Est-il bien opportun dès lors de parler de religion à propos des anciens Grecs, si c'est dans un sens chrétiennement orienté ? Il est permis d'en douter, et j'approuve globalement ce qu'a écrit à ce propos Philippe Borgeaud (cité par Henri Atlan dans son livre Croyances) :

Dans "Aux origines de l'histoire des religions", Philippe Borgeaud Wrote:Du côté des historiens des religions, un consensus semble en train de s'établir, depuis quelque temps, sur le fait que la religion comme catégorie désignant un ensemble de phénomènes homogènes et spécifiques est une invention occidentale, chrétienne, et relativement récente. C'est ainsi que les sociétés polythéistes impliquent une pluralité de relations qui compromettent notre sens de la classification. Les rites et les croyances, la politique, l'économie s'y trouvent confondus dans un seul ensemble complexe et touffu, inextricable. Parler de religion dans le domaine de l'Antiquité reviendrait à projeter sur celle-ci un concept inopportun. Mais cela ne concerne pas seulement l'Antiquité. Les pratiques et les croyances que nous avons qualifiées et qualifions parfois encore de "primitives", de "naturelles', d'"animistes", ou que sais-je, sont aussi concernées. L'histoire des religions ne commencerait-elle qu'à partir du moment où des religions apparaissent, sous le regard du christianisme, puis de l'islam, comme des objets distincts, bien séparés les uns des autres, suggérant la possibilité d'un choix, d'une hérésie ? Le christianisme est devenu la vera religio en s'opposant à l'ensemble polymorphe des cultes, des magies et des croyances de l'Empire ; en s'opposant tout autant au judaïsme qui est devenu lui aussi, du même coup, une religion. [...] Dans ces conditions, on peut se demander si l'on n'aurait pas dû préférer, et c'eût été peut-être plus sage, garder pour l'histoire des religions non pas le sens chrétien, dont semblent malheureusement se satisfaire les organisations internationales, les journalistes et les pouvoirs publics, mais bien le sens plus ancien : histoire des relectures et des choix (élections), histoire des scrupules, des hésitations ; histoire des rites et des discours tâtonnants qui les accompagnent. Ce genre d'objet, qui ne présuppose aucune élection, est assurément aussi répandu que la lumière naturelle.

Au moins tout le monde pourra-t-il éventuellement tomber d'accord pour ce qui est de qualifier de plus ou moins totale la diffusion de la lumière naturelle sur l'ensemble de notre planète. ;-)

Amicalement,

Hyarion[small]... devant retourner à la table d'écriture (après avoir un peu dormi, quand même)...[/small]
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