17-08-2016, 22:43
Merci Anthony.
A mon tour, cet extrait de la lettre 163 à W.H. Auden (ce dernier demandait à Tolkien "s’il voulait bien ajouter un peu de « touche personnelle » sous la forme d’anecdotes sur la manière dont le livre en était venu à être écrit") montre le côté architecte mais surtout le jardinier qu'était Tolkien.
De par ma maigre expérience, ce que j'ai pu inventer d'imprévu m'est surtout venu en... écrivant. Comme celui dans son jardin qui commence une tâche et finalement en fait bien plus et arrache une mauvaise herbe ici, retourne la terre là, cueille et plante. Il est bien connu qu'une idée en amène souvent d'autres, pour notre plus grande satisfaction.
Tolkien dit lui-même que certaines idées étaient en "germe", cela ne fait-il pas de lui un jardinier ?
[citation=Tolkien, lettre 163 à W.H. Auden, 7 juin 1955]
Je suis resté bloqué pendant une éternité à la fin du Livre Trois. J’ai écrit le Livre Quatre sous forme de feuilleton et l’ai envoyé à mon fils, soldat en Afrique en 1944. Les deux derniers ont été écrits entre 1944 et 1948. Cela ne signifie pas, bien sûr, que l’idée centrale de cette histoire est un produit de la guerre. On y était déjà arrivé depuis l’un des plus anciens chapitres qui aient été conservés (Livre l, 2). Elle était vraiment là, présente en germe, depuis le début, même si je n’avais pas d’idée consciente de ce que le Nécromancien représentait (hormis le Mal, toujours récurrent) dans Bilbo le Hobbit, ni de son rapport avec l’Anneau. Mais si l’on voulait repartir de la fin de Bilbo le Hobbit, je crois que l’anneau était un choix inévitable pour faire le lien. Si l’on voulait, ensuite, un grand récit, l’Anneau devait tout de suite prendre une majuscule ; et le Seigneur Ténébreux apparaîtrait immédiatement. C’est ce qu’il a fait, de son propre chef, dans l’âtre de Cul-de-Sac, dès que j’en suis arrivé à ce point du récit. La Quête centrale a donc commencé tout de suite. Mais j’ai rencontré en chemin de nombreuses choses qui m’ont étonné. Tom Bombadil, je le connaissais déjà ; mais je n’étais jamais allé à Bree. Voir Grands-Pas assis dans son coin à l’auberge à été un choc, et je n’avais pas plus d’idée que Frodo sur son identité. Les Mines de la Moria n’avaient été jusqu’alors qu’un nom, et au sujet de la Lothlórien rien n’était parvenu à mes oreilles de mortel jusqu’à ce que je m’y rende. Au loin, je savais que vivaient les Seigneurs des chevaux, aux confins d’un ancien Royaume des Hommes, mais la Forêt de Fangorn a été une aventure imprévue. Je n’avais jamais entendu parler de la Maison d’Eorl, ni des Intendants du Gondor. Plus troublant encore, Saruman ne m’avait jamais été révélé, et j’ai été tout aussi perplexe que Frodo lorsque Gandalf a manqué son rendez-vous du 22 septembre. Les Palantiri m’étaient inconnus, même si au moment où la Pierre d’Orthanc a été jetée de la fenêtre, je l’ai reconnue et j’ai compris le sens de la « chanson de la Tradition » qui trottait dans mon esprit : Sept étoiles et sept pierres et un arbre blanc. Ces vers et ces noms ont tendance à surgir, mais ils ne s’expliquent pas toujours. Il me reste encore tout à découvrir sur les chats de la Reine Berúthiel. En revanche, je connaissais plus ou moins tout du rôle de Gollum, et de Sam, et je savais que le chemin était gardé par une Araignée. Et si cela a un quelconque rapport avec la tarentule qui m’a piqué lorsque j’étais un tout jeune enfant, les gens sont libres de le penser (en supposant, ce qui est improbable, que cela intéresse quelqu’un). Je puis seulement dire que je ne m’en souviens absolument pas, que je ne serais pas au courant si on ne me l’avait pas raconté ; que je ne déteste pas particulièrement les araignées, et que je n’ai aucun besoin de les tuer. D’ordinaire, je sauve celles que je trouve dans la baignoire ![/citation]
A mon tour, cet extrait de la lettre 163 à W.H. Auden (ce dernier demandait à Tolkien "s’il voulait bien ajouter un peu de « touche personnelle » sous la forme d’anecdotes sur la manière dont le livre en était venu à être écrit") montre le côté architecte mais surtout le jardinier qu'était Tolkien.
De par ma maigre expérience, ce que j'ai pu inventer d'imprévu m'est surtout venu en... écrivant. Comme celui dans son jardin qui commence une tâche et finalement en fait bien plus et arrache une mauvaise herbe ici, retourne la terre là, cueille et plante. Il est bien connu qu'une idée en amène souvent d'autres, pour notre plus grande satisfaction.
Tolkien dit lui-même que certaines idées étaient en "germe", cela ne fait-il pas de lui un jardinier ?
[citation=Tolkien, lettre 163 à W.H. Auden, 7 juin 1955]
Je suis resté bloqué pendant une éternité à la fin du Livre Trois. J’ai écrit le Livre Quatre sous forme de feuilleton et l’ai envoyé à mon fils, soldat en Afrique en 1944. Les deux derniers ont été écrits entre 1944 et 1948. Cela ne signifie pas, bien sûr, que l’idée centrale de cette histoire est un produit de la guerre. On y était déjà arrivé depuis l’un des plus anciens chapitres qui aient été conservés (Livre l, 2). Elle était vraiment là, présente en germe, depuis le début, même si je n’avais pas d’idée consciente de ce que le Nécromancien représentait (hormis le Mal, toujours récurrent) dans Bilbo le Hobbit, ni de son rapport avec l’Anneau. Mais si l’on voulait repartir de la fin de Bilbo le Hobbit, je crois que l’anneau était un choix inévitable pour faire le lien. Si l’on voulait, ensuite, un grand récit, l’Anneau devait tout de suite prendre une majuscule ; et le Seigneur Ténébreux apparaîtrait immédiatement. C’est ce qu’il a fait, de son propre chef, dans l’âtre de Cul-de-Sac, dès que j’en suis arrivé à ce point du récit. La Quête centrale a donc commencé tout de suite. Mais j’ai rencontré en chemin de nombreuses choses qui m’ont étonné. Tom Bombadil, je le connaissais déjà ; mais je n’étais jamais allé à Bree. Voir Grands-Pas assis dans son coin à l’auberge à été un choc, et je n’avais pas plus d’idée que Frodo sur son identité. Les Mines de la Moria n’avaient été jusqu’alors qu’un nom, et au sujet de la Lothlórien rien n’était parvenu à mes oreilles de mortel jusqu’à ce que je m’y rende. Au loin, je savais que vivaient les Seigneurs des chevaux, aux confins d’un ancien Royaume des Hommes, mais la Forêt de Fangorn a été une aventure imprévue. Je n’avais jamais entendu parler de la Maison d’Eorl, ni des Intendants du Gondor. Plus troublant encore, Saruman ne m’avait jamais été révélé, et j’ai été tout aussi perplexe que Frodo lorsque Gandalf a manqué son rendez-vous du 22 septembre. Les Palantiri m’étaient inconnus, même si au moment où la Pierre d’Orthanc a été jetée de la fenêtre, je l’ai reconnue et j’ai compris le sens de la « chanson de la Tradition » qui trottait dans mon esprit : Sept étoiles et sept pierres et un arbre blanc. Ces vers et ces noms ont tendance à surgir, mais ils ne s’expliquent pas toujours. Il me reste encore tout à découvrir sur les chats de la Reine Berúthiel. En revanche, je connaissais plus ou moins tout du rôle de Gollum, et de Sam, et je savais que le chemin était gardé par une Araignée. Et si cela a un quelconque rapport avec la tarentule qui m’a piqué lorsque j’étais un tout jeune enfant, les gens sont libres de le penser (en supposant, ce qui est improbable, que cela intéresse quelqu’un). Je puis seulement dire que je ne m’en souviens absolument pas, que je ne serais pas au courant si on ne me l’avait pas raconté ; que je ne déteste pas particulièrement les araignées, et que je n’ai aucun besoin de les tuer. D’ordinaire, je sauve celles que je trouve dans la baignoire ![/citation]

