Elendil Wrote:Hyarion Wrote:Mais bon, on ne va pas forcer les gens à s'exprimer s'ils n'ont pas envie de le faire ou, pire, s'ils n'ont "pas le temps" (c'est l'excuse "officielle" habituelle... mais pour mémoire, le temps, ça se prend, alors en fait le problème n'est probablement pas là, tout du moins à moyen ou long terme)...Le temps, ça se prend dans l'ordre des priorités.Et si pour quelqu'un lire et répondre sur les forums ne constitue pas la plus haute des priorités, alors encore bien moins quand un fuseau ne touche que de façon tangentielle son sujet de prédilection ou quand répondre nécessiterait une réflexion et une structuration de la réponse qui demanderait trop de temps. Du moins est-ce ainsi que je le vois... Et c'est pour cela que je ne vais pas sur les forums consacrés à Camus (je suis sûr qu'il en existe), car bien que je sois prêt à parier que cela soit intéressant, il faut bien établir un ordre de priorité...
Oui... je pense que c'est pareil pour tout le monde, Elendil, et lire ainsi que répondre sur les forums ne constitue pas, pour moi non plus, la plus haute des priorités, ce pourquoi d'ailleurs je ne réponds que maintenant, et non hier ou avant-hier. :-)
J'ajouterais cependant qu'ici, comme ailleurs, quelles que soient les priorités en matière d'emploi du temps des uns et des autres, le fait est tout le monde est plus ou moins planqué derrière son écran, en ayant trop souvent tout simplement peur de "se mouiller" pendant que les autres peuvent regarder, en silence et bien cachés, tandis que d'autres viendront éventuellement distribuer bons et mauvais points, tout cela conditionnant beaucoup de choses quant à la qualité des échanges et à l'envie d'y participer. Nihil novi sub sole, ceci dit.
Elendil Wrote:Sur cette affaire polonaise, je me garderais bien de juger, ne connaissant pas le contexte. Et le Monde est tout sauf objectif en la matière.Je ne suis sans doute pas très objectif moi-même pour avoir ainsi mis en avant, fusse discrètement, cet article écrit par un parent que je crois cependant substantiellement renseigné sur la vie politique et culturelle d'un pays qu'il connait bien, ce pourquoi l'article me parait pertinent sur le fond comme sur la forme, sans prétention à l'exhaustivité évidemment. J'ai signalé cette affaire parce qu'elle me parait tristement exemplaire des errements de certains prétendus "vrais chrétiens", mais on pourrait évidemment citer d'autres cas récents, plus près de nous, mais qui nous amènerait sans doute trop près d'une vie politique franco-française qu'il ne vaut mieux pas, on le sait, aborder sur le présent forum, tant les "sujets qui fâchent" à ce propos ne manquent pas.
[small]Précisons tout de même le contexte dans lequel j'en suis venu à aborder en ces lieux cette affaire polonaise : dans l'autre fuseau du présent forum, je n'en aurai probablement pas parlé, de même que de la question plus générale de l'avortement qui y est directement associée, si je n'en étais pas arrivé à un point de débordement de vase, au bout de toutes ces années, en voyant en particulier l'attachement réaffirmé de Yyr à une pensée globale (ou totale) au nom d'idées absolues le pousser jusqu'à notamment qualifier ma modeste pensée de "circulaire", chose qui sonna sur le moment comme une forme de mépris assez insultante tout en produisant un ironique effet de miroir compte tenu de ce qu'il écrit, lui, ici et ailleurs, et que j'ai longtemps pris la peine de lire (voire de relire) sans pour autant le critiquer publiquement comme il le mériterait sans doute ("mais cela lui serait-il utile ?" me suis-je souvent dit). Yyr et moi-même avons tenté de discuter de tout ça de vive voix depuis, quoique ce fut en une occasion privée qui ne m'a pas paru idéale pour cela et sans que j'en retienne pour ma part de véritable clarification dans un sens positif, s'il devait y en avoir une un jour. Je n'ai pas été amené à finalement remettre en cause le bien fondé de ce que j'ai écrit dans l'autre fuseau, même si Yyr m'a signifié sa désapprobation, les idées absolues restant pour moi un problème central, toujours à discuter pour qui voudra, et sachant qu'il est aussi heureusement possible de parler d'autres choses, ce que nous avons fait (encore heureux). Ceci étant dit simplement pour préciser que les portes ne sont pas fermées et que c'est dans cet esprit que nous avons conclu la rencontre.[/small]
Pour en revenir au fait d'être objectif, je me permets d'ajouter que je ne crois pas que tu le sois davantage que moi, de toute façon : est-il possible en fait d'être bien objectif sur de tels sujets, en particulier pour qui croit "que la vérité existe bel et bien, qu'il convient de la rechercher et de mettre en pratique ce que nous en comprenons, aussi bien que nous en sommes capable", comme tu me l'as écrit un jour sur le forum de Tolkiendil pour définir ta foi ? Cela n'interdit pas de discuter, de chercher, d'essayer de comprendre, voire de tendre éventuellement à "l'amélioration" - souhaitée par Sosryko quand il cite Joseph Joubert dans le fuseau déjà mentionné -, mais il faut quand même rester conscient, je pense, des limites de nos conceptions en matière de vérité, quelles que soient nos convictions. Sans quoi, il ne peut y avoir de discussion, mais juste des querelles à base d'ego, que nous devons éviter. La spiritualité nous concerne tous, et nous pouvons tous, qui que nous soyons, et quoi que nous pensions, être confrontés à une expérience de l'immanence, sur ce qu'il m'arrive d'appeler le chemin vers la Conscience. Mais cela doit-il conduire vers ce que tu appelles "la vérité" ou que d'autres appellent la Vérité avec un grand "V" ? Qu'en sais-tu ? Qu'en savons-nous ? Si cela se trouve, c'est l'intuition de Lovecraft qui est la bonne, avec sa vision non-anthropocentrique du cosmos dont l'immensité et la nature ne peuvent que dépasser l'entendement des êtres humains, leur savoir et leurs croyances, notamment religieuses. Mais encore une fois, qu'en savons-nous ? Ma vision des choses est que les certitudes sont mauvaises conseillères, que ce soient pour ceux qui se disent "croyants" (mais qu'est-ce qu'être croyant au juste ? Est-ce forcément "croire en Dieu" ?) ou pour ceux qui se disent athées (sont-ils si sûrs qu'il n'y a rien au-dessus de nous et/ou au-delà de notre mort ?).
Elendil Wrote:Je te suis, mais jusqu'à un certain point seulement : certes, les religions monothéistes ont innové en établissant un dogme précis auquel tous les croyants sont supposés souscrire (en pratique, ont observe toujours des variations). Toutefois, ce n'est certes pas une innovation chrétienne. Borgeaud (j'ignore ses qualifications) se plante dans les grandes longueurs en la matière : certes la liste des ouvrages canoniques juifs s'est figée en réaction au christianisme au tout début de notre ère, mais le Pentateuque formait déjà un ensemble dogmatique plusieurs siècles auparavant. Par ailleurs, la même notion de croyance et de dogme se retrouve chez les mazdéens d'obédience zoroastrienne encore longtemps avant — pas étonnant, puisqu'il s'agit du premier monothéisme attesté. Et pour les bouddhistes, je pense qu'il conviendrait d'investiguer ce qui constitue un dogme ou non.
Ainsi, pour toi, dis-tu, Philippe Borgeaud "se plante dans les grandes longueurs" ? Vraiment ? Ne le prend pas mal, mais il me semble que dans ta hâte à vouloir justifier ta vision des choses, un brin orientée quoi que tu en dises, tu te montres bien sûr de toi quant à tes affirmations, qui plus est en revendiquant ignorer les qualifications de Borgeaud, toi qui, d'ordinaire, accorde pourtant bien plus d'importance que moi au degré d'expertise et de savoir spécialisé des gens, sachant bien que, comme je l'ai déjà dit et répété ailleurs, la compétition intellectuelle ne m'intéresse pas. Il se trouve que j'ai eu assez récemment l'occasion d'évoquer Philippe Borgeaud en ces lieux, dans un autre fuseau, en signalant alors le fait qu'il s'agit d'un helléniste et d'un historien des religions suisse, auteur notamment de Recherches sur le dieu Pan (1979), qui est en fait sa thèse de doctorat. Une consultation de ce que Didier le Dragon appelle "l'ami Google" t'apprendrait également que les travaux de Borgeaud concerne les religions de l'Antiquité et leur réception, l'historiographie de l'histoire des religions et ainsi que le comparatisme dans ce domaine, et qu'il a notamment étudié auprès de Mircea Eliade à l'université de Chicago avant de devenir plus tard professeur d'histoire des religions antiques à l'Université de Genève. Tu conviendras ainsi, je pense, que dans son domaine, ce n'est pas un perdreau de l'année. Et comme il parle d'histoire des religions, je ne crois pas, non, qu'il "se plante dans les grandes longueurs en la matière" comme tu l'écris : il parle de la notion de religion telle qu'elle s'est constituée en Occident, dès lors qu'il s'est agi de faire d'une "science" des religions un objet d'étude et d'enseignement, dans une perspective évolutionniste chrétiennement orientée qui, depuis quelque temps, se trouve être remise en cause, à juste titre selon moi compte tenu notamment des arguments avancés par Borgeaud. Tu peux ne pas être d'accord avec cette remise en cause, mais j'avoue qu'en l'état, il m'est difficile de voir, derrière ton argumentation aussi érudite qu'hélas péremptoire, autre chose qu'une volonté de justifier a posteriori une vision de l'histoire des religions définie par référence à ce qui se trouve être ta vision de la foi. Ce n'est pas un drame, et encore une fois, avoir raison et/ou a fortiori avoir raison de l'autre dans une discussion ne m'intéresse pas, mais je crois que ce que tu dis est tout de même un peu léger pour prétendre pouvoir balayer les propos de Borgeaud d'un revers de la main comme tu as apparemment voulu le faire. :-)
Elendil Wrote:Enfin, il ne faut pas oublier que la religion chrétienne (notamment dans ses composantes orthodoxe ou catholique) comporte tout autant une part qu'on peut considérer au même titre que les mythes de la religion grecque sur le plan anthropologique. Bien des éléments de la Bible peuvent être considérés et interprétés sur le plan mythique, dans la mesure où ils ne sont pas articles de foi. Quid de l'existence du diable ? du passage du Jourdain à pied sec ? de la destruction de Jéricho au son des trompettes ? du combat de David et d'un géant nommé Goliath faisant environ 3 mètres de haut ? Est-ce vrai ? est-ce faux ? À ce titre, on observe des convergences notables entre la notion de religion au sens chrétien et celles des croyances polythéistes. Et ce n'est pas un hasard si on trouve des éléments empruntés au mythe akkadien d'Ut-napishtim dans le récit du Déluge, pour citer un exemple bien connu.
Tu oublie le premier exemple qui pourrait venir à l'esprit à ce propos : le récit des premiers chapitres du livre de la Genèse, celui de la Création, de l'Éden, d'Adam et Ève et de la Chute de l'Homme. J. R. R. Tolkien considérait l'histoire du Christ comme un "mythe vrai", mais il en était en fait de même pour l'histoire de l'Éden et de la Chute, l'intéressé répétant volontiers à l'un de ses fils combien selon lui, fervent catholique, nous vivrions dans un "monde déchu" (Lettre 43, mars 1941 : [emphase]“[...] « l'âpre esprit de concupiscence » erre dans toutes les rues et est resté à lorgner dans chaque maison depuis la chute d'Adam”[/emphase]). C'est un exemple intéressant d'un élément mythique de la Bible hébraïque que les Judéens ou Juifs d'avant notre ère n'étaient pas obligés de tenir absolument pour "vrai" en "y croyant", et pouvant donc être mis par exemple sur le même plan que le mythe grec de Pandore transmis par Hésiode, mais qui pourtant plus tard, dans un contexte chrétien catholique, fut considéré comme "vrai", à la différence d'autres mythes, par quelqu'un comme Tolkien, au point même que ce dernier mette à son propos le mot "mythe" entre guillemets : [emphase]“je ne ressens aujourd'hui ni honte ni doute à propos du « mythe » de l'Éden. Il ne possède bien sûr pas une historicité du même type que le N[ouveau] T[estament], constitué de documents quasiment contemporains, tandis que la Genèse est séparée de la Chute par on ne sait combien de tristes générations d'exilés ; mais il est certain qu'il y a eu un Éden sur cette pauvre terre”[/emphase] (Lettre 96, janvier 1945). Et que dire de ce que pensent les créationnistes à ce sujet, même si c'est là encore toute une autre question ? Dans ces cas-là, il est quand même bien question de foi, d'une croyance affirmée et exclusive, propre à une religion au sens chrétien du terme. Ce pourquoi il me parait pertinent de s'efforcer de faire la part des choses, comme y invite, entre autres, Philippe Borgeaud à travers ce qu'il dit de l'histoire des religions.
En ce qui concerne la question de la part du vrai et du faux dans les récits de la Bible hébraïque, je me permets de recommander ici la lecture des ouvrages d'Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, que tu connais peut-être : La Bible dévoilée, les nouvelles révélations de l'archéologie (2001), et Les Rois sacrés de la Bible, à la recherche de David et Salomon (2006), tous deux parus initialement en anglais avant d'être rapidement traduits en français par Patrice Ghirardi (ces deux livres ont notamment été publiés en poche dans la collection "Folio Histoire" chez Gallimard). Je n'irais naturellement pas jusqu'à dire que l'archéologie biblique, dont parle les auteurs de ces livres, a vocation à définir tout ce qui serait vrai et tout ce qui serait faux par rapport aux représentations et lectures traditionnelles des récits bibliques, mais je constate qu'elle apporte heureusement sa part, dans un contexte de découvertes régulières, à ce nécessaire effort de savoir faire la part des choses, pourvu qu'il s'agisse de ne pas chercher à tirer la couverture (consciemment ou non) dans le sens supposé de ce que l'on croirait être "la vérité".
J'aime bien ce passage du livre de Paul Veyne Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? (1983), dont j'ai déjà parlé précédemment : [emphase]« Ce ne sont pas seulement les "vérités" (ou idées) qui ont une histoire, mais le critère même du vrai et du faux. Ainsi chez les Grecs, il fut une époque où, pour connaître le passé, il suffisait de l'inventer : on n'était pas pour autant un faussaire ; plus tard, la vérité consista à recopier ce qui "se savait" : et Bossuet tiendra encore la Fable pour une vulgate. Ce livre raconte l'histoire - pardon : l'herméneutique - de six ou sept tels "événements de vérité". Chez ces mêmes Grecs en qui les modernes ont la bonté de saluer la naissance de l'Histoire, de la Raison, de la Science. Ces événements, on ne les "expliquera" pas : car ils sont innovation. La causalité historique ou sociologique n'est qu'une illusion rétrospective ; il y a toujours du neuf, et ce neuf n'est ni vrai ni faux. Si non, cinq millénaires de culture universelle seraient faux et nous seuls, en la présente année, aurions le privilège d'être dans le vrai. Mais l'an prochain ? »[/emphase]<br>
![[Image: 1760081020_albert_camus_l-homme_revolte_...323029.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1760081020_albert_camus_l-homme_revolte_folio-essais_9782070323029.jpg)
J'aimerai, pour finir, en revenir à Albert Camus, et partager ici deux extraits de son célèbre essai l'Homme révolté, où transparait une fois encore son attachement et son admiration pour la Grèce ancienne, cette fois dans le cadre de sa réflexion sur la révolte. Les passages qui suivent peuvent permettre d'appréhender davantage la pensée de Camus vis-à-vis de l'esprit des anciens Grecs, pensée dont on a déjà eu un aperçu avec l'extrait de l'entretien de l'écrivain avec Émile Simon que j'ai cité dans mon premier message. L'Homme révolté ayant été publié en 1951, le contexte géopolitique et idéologique de l'époque est évidemment le même que celui des textes du recueil Actuelles I, paru l'année précédente et dont il a été question précédemment.
<p><div class="refTexte">« C'est que les Anciens, s'ils croyaient au destin, croyaient d'abord à la nature, à laquelle ils participaient. Se révolter contre la nature revient à se révolter contre soi-même. C'est la tête contre les murs. La seule révolte cohérente est alors le suicide. Le destin grec lui-même est une puissance aveugle qui se subit comme on subit les forces naturelles. Le sommet de la démesure pour un Grec est de faire battre de verges la mer, folie de barbare. Le Grec peint sans doute la démesure, puisqu'elle existe, mais il lui donne sa place, et par là une limite. Le défi d'Achille après la mort de Patrocle, les imprécations des héros tragiques maudissant leur destin n'entraînent pas la condamnation totale. Œdipe sait qu'il n'est pas innocent. Il est coupable malgré lui, il fait aussi partie du destin. Il se plaint, mais ne prononce pas les paroles irréparables. Antigone elle-même, si elle se révolte, c'est au nom de la tradition, pour que ses frères trouvent le repos dans la tombe, et que les rites soient observés. En un certain sens, il s'agit avec elle d'une révolte réactionnaire. La réflexion grecque, cette pensée aux deux visages, laisse presque toujours courir en contre-chant, derrière ses mélodies les plus désespérées, la parole éternelle d'Œdipe qui, aveugle et misérable, reconnaîtra que tout est bien. Le oui s'équilibre au non. Même lorsque Platon préfigure avec Calliclès le type vulgaire du nietzschéen, même lorsque celui-ci s'écrie : « Mais que vienne à paraître un homme ayant le naturel qu'il faut... il s'échappe, il foule aux pieds nos formules, nos sorcelleries, nos incantations et ces lois qui, toutes, sans exception, sont contraires à la nature. Notre esclave s'est insurgé et s'est révélé maître », même alors, il prononce le mot de nature, s'il refuse la loi.
C'est que la révolte métaphysique suppose une vue simplifiée de la création, que les Grecs ne pouvaient avoir. Il n'y avait pas pour eux les dieux, d'un côté et, de l'autre, les hommes, mais des degrés qui menaient des derniers aux premiers. L'idée de l'innocence opposée à la culpabilité, la vision d'une histoire tout entière résumée à la lutte du bien et du mal leur était étrangère. Dans leur univers, il y a plus de fautes que de crimes, le seul crime définitif étant la démesure. Dans le monde totalement historique qui menace d'être le nôtre, il n'y a plus de fautes, au contraire, il n'y a que des crimes dont le premier est la mesure. On s'explique ainsi le curieux mélange de férocité et d'indulgence qu'on respire dans le mythe grec. Les Grecs n'ont jamais fait de la pensée, et ceci nous dégrade par rapport à eux, un camp retranché. La révolte, après tout, ne s'imagine que contre quelqu'un. La notion du dieu personnel, créateur et donc responsable de toutes choses, donne seule son sens à la protestation humaine. On peut dire ainsi et, sans paradoxe, que l'histoire de la révolte est, dans le monde occidental, inséparable de celle du christianisme. Il faut attendre en effet les derniers moments de la pensée antique pour voir la révolte commencer à trouver son langage, chez des penseurs de transition, et chez personne plus profondément que chez Épicure et Lucrèce. »<div class="refTitre">(Albert Camus, L'Homme révolté, Gallimard, 1951, rééd. "Folio essais" 1985-2012, II. "La révolte métaphysique", p. 46-48)</div></div><br>
<p><div class="refTexte">« En opposition au monde antique, l'unité du monde chrétien et du monde marxiste est frappante. Les deux doctrines ont, en commun, une vision du monde qui le sépare de l'attitude grecque. Jaspers la définit très bien : « C'est une pensée chrétienne que de considérer l'histoire des hommes comme strictement unique. » Les chrétiens ont, les premiers, considéré la vie humaine, et la suite des événements, comme une histoire qui se déroule à partir d'une origine vers une fin, au cours de laquelle l'homme gagne son salut ou mérite son châtiment. La philosophie de l'histoire est née d'une représentation chrétienne, surprenante pour un esprit grec. La notion grecque du devenir n'a rien de commun avec notre idée de l'évolution historique. La différence entre les deux est celle qui sépare un cercle d'une ligne droite. Les Grecs se représentaient le monde comme cyclique. Aristote, pour donner un exemple précis, ne se croyait pas postérieur à la guerre de Troie. Le christianisme a été obligé, pour s'étendre dans le monde méditerranéen, de s'helléniser et sa doctrine s'est du même coup assouplie. Mais son originalité est d'introduire dans le monde antique deux notions jamais liées jusque-là, celles d'histoire et de châtiment. Par l'idée de médiation, le christianisme est grec. Par la notion d'historicité, il est judaïque et se retrouvera dans l'idéologie allemande.
On aperçoit mieux cette coupure en soulignant l'hostilité des pensées historiques à l'égard de la nature, considérée par elles comme un objet, non de contemplation, mais de transformation. Pour les chrétiens comme pour les marxistes, il faut maîtriser la nature. Les Grecs sont d'avis qu'il vaut mieux lui obéir. L'amour antique du cosmos est ignoré des premiers chrétiens qui, du reste, attendaient avec impatience une fin du monde imminente. L'hellénisme, associé au christianisme, donnera ensuite l'admirable floraison albigeoise d'une part, saint François de l'autre. Mais avec l'Inquisition et le destruction de l'hérésie cathare, l'Église se sépara à nouveau du monde et de la beauté, et redonna à l'histoire sa primauté sur la nature. Jaspers a encore raison de dire : « C'est l'attitude chrétienne qui peu à peu vide le monde de sa substance... puisque la substance reposait sur un ensemble de symboles. » Ces symboles sont ceux du drame divin qui se déroule à travers les temps. La nature n'est plus que le décor de ce drame. Le bel équilibre de l'humain et de la nature, le consentement de l'homme au monde, qui soulève et fait resplendir toute la pensée antique, a été brisé, au profit de l'histoire, par le christianisme d'abord. L'entrée, dans cette histoire, des peuples nordiques qui n'ont pas une tradition d'amitié avec le monde, a précipité ce mouvement. À partir du moment où la divinité du Christ est niée, où, par les soins de l'idéologie allemande, il ne symbolise plus que l'homme-dieu, la notion de médiation disparaît, un monde judaïque ressuscite. Le dieu implacable des armées règne à nouveau, toute beauté est insultée comme source de jouissances oisives, la nature elle-même est asservie. [...]
Maistre haïssait la Grèce (qui gênait Marx, étranger à toute beauté solaire) dont il disait qu'elle avait pourri l'Europe en lui léguant son esprit de division. Il eût été plus juste de dire que la pensée grecque était celle de l'unité, justement parce qu'elle ne pouvait se passer d'intermédiaires, et qu'elle ignorait au contraire l'esprit historique de totalité que le christianisme a inventé et qui, coupé de ses origines religieuses, risque aujourd'hui de tuer l'Europe. [...] »<div class="refTitre">(Albert Camus, L'Homme révolté, op. cit., III. "La révolte historique", p. 241-245)</div></div><br>
Pour des admirateurs du rapport conjoint à la nature et au christianisme que privilégiait Tolkien face à ce qu'il appelait la "Machine", il y aurait sans doute beaucoup à dire sur ce passage occidental de la pensée grecque au christianisme dont parle Camus et qu'il juge décisif, avec ce remplacement d'un cycle de la nature sur lequel s'appuyait l'esprit des anciens Grecs par la linéarité historique des chrétiens allant de la création au royaume de Dieu, entrainant une domination de la nature par l'histoire... tendance par la suite accentuée par la philosophie allemande et le marxisme, avec une volonté de soumission de la nature à l'histoire dès lors poursuivie par les totalitarismes et l'industrialisme, mais initiée d'abord par le christianisme selon Camus. Le partage que je me permets de faire ici ne devrait cependant pas, selon moi, servir de prétexte à un étalage de connaissances et/ou à un plaidoyer pro domo qui auraient pour simple but de relativiser la vision de Camus afin de mieux valoriser celle de Tolkien, quand bien même la nature d'un forum comme celui-ci serait censée pousser à cela (on se demande bien pourquoi) à en croire les propos de certains : à tout le moins, de mon point de vue, nous ne serions pas, dans ce cas-là, dans "l'amélioration". Mais j'espère en tout cas in fine qu'il y a dans tous les textes ici cités de la matière pour une réflexion intéressante, sans a priori, et si possible sans fixation à des certitudes. :-)
Amicalement,
Hyarion.
[small][EDIT: mise à jour de l'affichage de l'image de la couverture du livre l'Homme révolté][/small]


Et si pour quelqu'un lire et répondre sur les forums ne constitue pas la plus haute des priorités, alors encore bien moins quand un fuseau ne touche que de façon tangentielle son sujet de prédilection ou quand répondre nécessiterait une réflexion et une structuration de la réponse qui demanderait trop de temps. Du moins est-ce ainsi que je le vois... Et c'est pour cela que je ne vais pas sur les forums consacrés à Camus (je suis sûr qu'il en existe), car bien que je sois prêt à parier que cela soit intéressant, il faut bien établir un ordre de priorité...