Elendil Wrote:Hyarion Wrote:sans certitude toutefois, car la croyance en des idées absolues me semble rendre a priori difficile la recherche d'un équilibre dans le développement et l'expression d'un savoir censé se distinguer de la foi, et je t'avoue que je ne suis pas sûr qu'une compartimentation théorique entre domaines intérieur et extérieur puisse forcément suffire dans la pratique. Ne m'avais-tu pas dit également, sur le forum de Tolkiendil, que la foi "ne peut pas véritablement relever de la seule intimité dès lors qu'elle infuse l'être et l'attitude de chacun envers la vie et la compréhension qu'on en a, ou qu'on cherche à en avoir" ?
Et pourtant, ce n'est pas un problème particulièrement prégnant. Jung a écrit quelques pages très intéressantes à ce sujet, mais hélas les livres sont pour l'instant chez mes parents. Je pourrais revenir avec quelques citations plus tard si nécessaire.Quand à mes deux affirmations, elles sont simultanément vraies, mais sur des plans différents : la science et la morale sont deux domaines bien distincts. Il n'ont guère de raison de rentrer en conflit, à moins justement que l'on fasse preuve d'hybris.
Distinguer des modèles est possible en théorie, mais je ne crois pas que notre esprit soit a priori docile vis-à-vis de ce genre de distinction. Il faut faire un certain effort pour le "cadrer", quelle que soit notre prétention à être raisonnables et raisonnants. Gaston Bachelard, influencé par Jung, disait, je crois (je n'ai pas la référence sous la main), qu'il fallait effectuer ce qu'il appelait une "psychanalyse", c'est à dire détecter des valeurs inconscientes de nature à entraver le savoir scientifique, soit donc un inconscient de l'esprit scientifique avec lequel il faudrait prendre du recul. Cet inconscient est traditionnellement associé à la libido, à la pulsion sexuelle, mais il serait intéressant de voir quelle place peut occuper au juste la foi religieuse dans tout cela... Encore un vaste sujet, en tout cas. En dehors de généralités sur les concepts de psychologie analytique qui y sont associés, je ne connais pas l'œuvre de Carl Gustav Jung de manière très approfondie : c'est une œuvre riche, mais pas forcément très facile d'accès. Je ne doute pas que tu aies pu trouver dans son œuvre des choses intéressantes pour ce qui est de faire la part des choses entre notre ego, l'image sociale que nous entendons donner de nous (ce que Jung appelait la "persona"), ce que l'on est vraiment sans que nous en soyons conscient de prime abord, et tout ce qui relève de "l'ombre" pour Jung et que le plus souvent nous ignorons. Mais voila bien encore un domaine dont nous ne sommes pas prêts d'avoir fait le tour...
J'ai revu ce dimanche soir Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick sur ARTE, un film que d'ailleurs je me souviens être allé voir en première séance le jour de sa sortie en salles, en 1999 : le titre du long métrage, "les yeux grands fermés" me parait en fait assez bien résumer l'impression que j'ai quant à notre prétention à véritablement percevoir la réalité censée nous entourer... J'en profite pour recommander La Nouvelle rêvée (Traumnovelle) d'Arthur Schnitzler, récit dont s'est inspiré Kubrick pour son film, et que j'ai justement eu l'occasion de relire dernièrement cet été.
Elendil Wrote:Tant que nous y sommes et pour revenir au point d'origine du fuseau, quels sont les éléments de la Chute qui te paraissent avoir eu une influence notable chez Moorcock ?
Le sujet est arrivé de façon périphérique dans mon champ de recherche, et je n'ai donc pas eu l'occasion de beaucoup approfondir, même si j'en parle un petit peu dans mon étude. Moorcock a raconté avoir trouvé dans la Chute de Camus (paru en français en 1956 et traduit rapidement en anglais), alors qu'il était adolescent et s'intéressait notamment à l'existentialisme français, une même sensation de stimulation de son imaginaire qu'il a également trouvé à la même époque en lisant L'Heure du Dragon de Howard, chose qu'il ne retrouva pas un peu plus tard avec sa découverte du Seigneur des Anneaux, qui fut une déception pour lui en comparaison. Moorcock semble assimiler pleinement Albert Camus à l'existentialisme, auquel celui-ci peut certes être apparenté dans une certaine mesure, mais alors même que la genèse de la Chute se trouve dans la querelle intellectuelle qui opposa précisément ledit Camus à la revue Les Temps modernes dirigée par Jean-Paul Sartre et aux existentialistes en France, dans les années 1950. Cette "confusion" relative, vue de France, s'explique peut-être par le contenu du roman, notoirement pessimiste, dans lequel on peut considérer que Camus exprime à travers le monologue du personnage principal le point de vue d'un existentialiste, mais avec une forme de distance ironique dont on ne sait pas forcément au juste si c'est ou non celle de l'auteur.
Sans être un grand connaisseur de l'œuvre de Moorcock, il me semble que cet écrivain a été réceptif à des thèmes que l'on retrouve aussi bien chez Camus que chez Howard, à savoir le caractère apparemment dérisoire et absurde de la vie humaine, confrontée à l'indifférence de l'univers, mais aussi l'importance de l'engagement en faveur d'une cause juste déterminé par la liberté et le choix individuels, toutes choses que l'on retrouve plus généralement dans la philosophie existentialiste. Sans doute peut-on notamment voir quelque-chose de camusien dans le personnage et l'univers d'Elric de Melniboné, ce qu'ont d'ailleurs fait un certain nombre de lecteurs du Cycle d'Elric, plutôt encouragés en ce sens par l'auteur lui-même d'ailleurs. Cela transparait dans certaines critiques mises en ligne, où Camus fait souvent partie des références citées, par exemple ici : http://salon-litteraire.linternaute.com/...eur-arioch
Il y a là, à mon avis, naturellement matière pour des travaux de recherche sur Camus et Moorcock dans une perspective comparatiste... s'il n'en existe pas déjà.
Amicalement,
Hyarion.


Quand à mes deux affirmations, elles sont simultanément vraies, mais sur des plans différents : la science et la morale sont deux domaines bien distincts. Il n'ont guère de raison de rentrer en conflit, à moins justement que l'on fasse preuve d'hybris.