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A la recherche de témoignages: lecteurs de Tolkien pré-internet
#8
Mon tout premier contact avec Tolkien s'est fait vraisemblablement vers 1995, à travers les couvertures et les premières pages d'une série en trois volumes des Contes et légendes inachevés de 1988 éditée chez Pocket, que possédait un de mes cousins, plus âgé que moi. Trouvés en farfouillant dans sa bibliothèque à la recherche de lectures, ces volumes de poche avaient attiré mon attention en raison de leurs couvertures par Marcel Laverdet, que je connaissais déjà pour son travail d'illustrateur des albums jeunesse de la collection « Mythes et légendes » de chez Hachette. Aujourd'hui encore, je me demande quel personnage tolkienien est éventuellement censé représenter la guerrière forestière, court vêtue de bleue et armée d'une longue épée, figurant sur la couverture du volume consacré au « Second Âge »... ;-)

[Image: 1490230558_couv_contes_legendes_inacheve...t_1988.jpg]

Toujours est-il que, dès les premières lignes, je n'avais naturellement rien compris à l'époque au contenu des histoires de ces volumes, et que je me suis vite contenté alors de laisser plutôt vagabonder mon imagination à partir essentiellement des images de couvertures en faisant plus ou moins le lien avec les autres illustrations de Laverdet que je connaissais. En ce temps-là, j'étais déjà très imprégné de culture classique, de littérature du XIXe siècle (je lisais notamment avec beaucoup d'intérêt les classiques signalés à l'école : Dumas père, Vigny, Poe, Sand, Gautier, Flaubert, Maupassant...), de mythologie gréco-romaine (j'emportais notamment partout avec moi le Livre de la mythologie grecque et romaine de Colette Estin et Hélène Laporte, dans la collection « Découverte Cadet » de Gallimard...), ainsi que de romans policiers (Arthur Conan Doyle et Agatha Christie surtout), de romans d'aventure (Jules Verne surtout), de merveilleux animalier (Le Vent dans les saules de K. Grahame, entre autres...), et d'illustrations évocatrices crées par de grands artistes (Gustave Doré notamment). Les jeux de rôle (au sens large) m'étaient largement étrangers. Je connaissais cependant un peu la collection des « Livres dont vous êtes le héros » de chez Gallimard en Folio Junior, mais, là encore, essentiellement par les couvertures des volumes, qui faisaient, là encore, vagabonder mon esprit en stimulant mon imagination, et m'intéressaient finalement peut-être plus que le contenu des livres ou leurs illustrations intérieures : c'est ainsi qu'à travers les couvertures de la série « Quête du Graal », que je me contentais de regarder en librairie, j'ai pu avoir un premier contact avec la peinture de John Howe, qui illustrait les couvertures de cette série... tandis que le seul « Livre dont vous êtes le héros » que j'ai finalement acheté et avec lequel j'ai un peu joué aura été un volume d'une série « Sherlock Holmes ». Bref, tout cela pour dire que lorsque j'ai appris bien plus tard que les « premiers » auteurs de fantasy francophones, présentés comme tels à la fin des années 1990, disaient être venus à l'écriture par le jeu de rôle, je me suis dit que, rétrospectivement, mon rapport au merveilleux et à la fantasy (de même qu'à l'écriture) était décidément issu d'un cheminement sensiblement différent...

Chaque été, largement passé dans une maison de campagne aveyronnaise sans téléphone ni télévision, il me fallait de la lecture entre deux promenades à pied ou à vélo, entre deux parties de jeux de société, ou avant de m'endormir pour la nuit. J'allais m'approvisionner dans des librairies ou dans les coins à livres des supermarchés et des marchands de tabac et/ou de journaux. C'était une époque où je pouvais lire un roman policier par jour et/ou par nuit. Entre deux enquêtes de Sherlock Holmes ou d'Hercule Poirot, il me fallait des récits d'un autre genre, et c'est dans ce contexte que, durant l'été 1998, ma deuxième tentative de lecture de Tolkien fut la bonne, avec l'achat d'un exemplaire de poche du Hobbit, avec alors pour titre Bilbo le Hobbit. La quatrième de couverture m'avait plutôt séduit, d'autant plus que le livre était finalement davantage présenté comme un classique de la littérature « fantastique » que comme le livre pour enfants que d'aucuns ne cessent de prétendre qu'il ne serait que cela, alors que, personnellement, j'étais quand même déjà au lycée quand j'ai fait acquisition de ce premier exemplaire, que j'ai d'ailleurs toujours en ma possession...

[Image: 1490233467_bilbo_le_hobbit_livre_de_poche_1996.jpg]

Je me souviens encore de ma lecture de ce roman, dans le jardin de la maison de campagne, sous un grand noyer m'abritant du soleil... Je n'avais à l'époque rien d'autre que les cartes (dont celle des Terres Sauvages avec la fameuse mention erronée des « Lapins » en bas à gauche) ainsi que la couverture illustrée par Henri Galeron pour faire fonctionner mon imagination, mais c'était suffisant. Feuilletant un peu plus tard en librairie une édition du Hobbit de chez Hachette qui contenait un dessin de Tolkien représentant Bilbo dans le hall de son trou, je constatais avec plaisir que la vision de Tolkien correspondait plus ou moins à ce que j'avais imaginé, ce qui fut aussi le cas concernant les illustrations d'Alan Lee pour le roman que je découvrais encore un peu plus tard. J'ai beaucoup aimé cette première lecture du Hobbit, avec un début et une fin où on retombe bien sur ses pieds, comme en écoutant le Boléro de Ravel... J'avais repéré le Seigneur des Anneaux dans son édition de poche jeunesse de 1988 saucissonnée en 6 volumes (suivant le découpage en livres) chez Folio Junior, car une fois de plus, j'avais été interpellé par les couvertures des volumes, illustrées par Christian Broutin, et que je trouvais assez évocatrices et propices à faire fonctionner l'imagination. Mais tous ces volumes me donnaient une impression de série plutôt longue, comme c'est d'ailleurs toujours et même souvent bien davantage le cas aujourd'hui avec tout un tas de « sagas » de fantasy interminables en je-ne-sais combien de volumes... Néanmoins, après ma lecture du Hobbit, j'ai acheté dans la foulée le Seigneur des Anneaux dans une édition de poche de chez Pocket en trois volumes de 1995, dont les couvertures étaient illustrées par Laverdet (comme pour l'édition de 1986 mais dans une version des images un peu différente)... et j'ai été déçu de constater au fil des pages que Bilbo ne serait pas le héros principal de cette nouvelle histoire... De fait, la lecture de ce deuxième roman m'a moins marqué... Il y avait des longueurs et la fin était plutôt mélancolique alors que j'ai toujours eu un faible pour les « happy ends », y compris quand elles comportent un part d'ironie comme dans le Candide de Voltaire... Je gardais donc en tout cas surtout une bonne impression du Hobbit, grand roman dont je persiste à penser encore aujourd'hui (je l'ai déjà écrit) qu'il n'y manque que deux choses, présentes dans le Seigneur des Anneaux : des personnages féminins et Tom Bombadil. Cherchant à me renseigner sur l'auteur, je sentais simplement chez lui une certaine tendance à l'anglo-centrisme qui me le rendait distant, sans toutefois me douter alors que certaines obsessions des « fans » et des spécialistes avaient tendance à les faire se focaliser sur les langues inventées ou sur le catholicisme de l'écrivain, choses dont je n'ai pris pleinement conscience qu'en débarquant sur JRRVF quelques années plus tard... Je n'ai pas eu beaucoup l'occasion d'échanger des impressions de lecture à cette époque, faute d'interlocuteurs véritablement intéressés par le sujet : on était alors très loin, de mon point de vue, du phénomène culturel dont nous faisons tous plus ou moins nos choux gras aujourd'hui... J'avais été tenté de lire d'autres livres de Tolkien, mais sans que cela aille bien loin alors : il y avait tellement d'autres auteurs à lire et à découvrir...

Tolkien aurait donc pu rester pour moi une référence littéraire parmi beaucoup d'autres mais la première trilogie de Peter Jackson m'y a fait revenir plus tôt que je n'aurai pu peut-être le penser puisque, dès 1999-2000, j'ai entendu parler de la « trilogie du siècle » (©JR) à venir, par un camarade de lycée cinéphile qui lisait alors avec attention les papiers dithyrambiques que le critique de cinéma Rafik Djoumi publiait sur le sujet dans la revue Mad Movies (fervent jacksonophile, Rafik est précisément revenu sur cette période l'année dernière, dans un article publié en ligne sur deux pages dans le « Journal du Geek »). C'est à cette époque seulement que j'ai commencé progressivement à surfer un peu sur Internet (premier courriel envoyé en France durant un séjour dans ma famille aux États-Unis en 1999 ; première boîte à courriels en novembre 2000, au début de mes études supérieures...), lorsque j'avais accès à un poste informatique et que j'avais le temps, mais je ne cherchais pas du tout à me renseigner sur Tolkien par ce biais à ce moment-là, ce pourquoi mon appréhension première de l'écrivain et de l'œuvre ne doivent strictement rien à Internet. Je me souviens avoir anticipé le succès de la trilogie et un fort probable tourbillon médiatique qui m'agaçait déjà à l'avance : cela m'a motivé pour acquérir ma première édition en un volume du Seigneur des Anneaux de chez Christian Bourgois fin 2000 (avec une couverture illustrée par un Gandalf de John Howe) et un peu plus tard mon édition reliée du roman illustrée par Alan Lee, courant 2001... J'ai aussi eu à cœur d'acquérir rapidement une édition compacte du Silmarillion et des Contes et légendes inachevés de chez Bourgois, ayant désormais davantage de cartes en main pour lire et comprendre ces écrits. Ma première version originale du Lord of the Rings de chez HarperCollins a été aussi un de mes premiers achats en ligne, début 2002.
Entre décembre 2001 et décembre 2003, je suis allé voir la première trilogie jacksonienne en salles (parmi évidemment d'autres films, car j'allais très souvent au cinéma à l'époque, bien plus qu'aujourd'hui) et je l'ai appréciée comme on le sait (mais sans en faire pour autant « l'évènement cinématographique du siècle » comme certains, et sachant que j'ai très nettement moins apprécié la deuxième trilogie jacksonienne dix ans plus tard). Et c'est donc pendant et après la sortie de ladite première trilogie que j'ai commencé à me rapprocher d'autres lecteurs de Tolkien, cette fois-ci grâce à Internet, car en particulier je continuai à me poser des questions sur l'auteur, ses sources, sa personnalité et notamment sur son anglo-centrisme (et la francophobie associée). La suite, je l'ai déjà un peu raconté sur le forum de Tolkiendil en 2013, mais je le répète ici : le premier site tolkienien que j'ai vraiment fréquenté a été celui de Vincent (PourTolkien.fr, à l'époque hébergé chez Free), site que j'ai dû découvrir du reste à peu près en même temps que celui de John Howe, vers fin 2002-début 2003. J'avais ensuite rencontré Vincent lors de la semaine littéraire tolkienienne de Rennes en avril 2003 (le premier contact de vive voix s'étant fait, je m'en souviens, devant un des tableaux de John Howe exposés sur place pour l'occasion : Horseman in the Night), et Vincent m'avait plus tard recommandé le forum de JRRVF pour y poser mes questions (à la suite notamment de ma lecture de la Feuille de la Compagnie N°2). Je me suis inscrit sur le forum de JRRVF en janvier 2004 : c'était la première fois que je m'inscrivais sur un forum de discussion, et longtemps ce forum est resté le seul que je fréquentais sur la Toile... J'ai alors appris progressivement à me familiariser avec ce que j'appelle depuis la planète Tolkien, avec ses spécialistes et leur « maniaquerie légendaire » selon le mot de Joseph Altairac... ;-) Cela a coïncidé avec la constitution progressive de la part tolkienienne de ma bibliothèque, en sus des volumes que j'avais déjà acquis avant la sortie des films et mon inscription sur JRRVF... et c'est aussi surtout à cette époque que je me suis mis à lire d'autres auteurs « classiques » de fantasy, via notamment la Grande Anthologie de la Fantasy de chez Omnibus dès 2004.

Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts... et maintenant, j'en suis à étudier J. R. R. Tolkien conjointement avec d'autres écrivains comme Robert E. Howard, et à pondre des écrits qui en parle... Je crois que j'en suis venu à faire ce que j'ai en fait longtemps attendu vainement que d'autres fassent à ma place, un peu comme ces écrivains qui finissent naturellement par écrire les histoires qu'ils ont envie de lire...

Pour essayer de résumer à mon tour, pour Forfi après JR, mon parcours n'est pas celui d'un « fan », ou d'un « geek », ou d'un « nerd », ou de quoi que ce soit du genre... Juste celui d'un lecteur curieux, dont la découverte de Tolkien, juste avant l'arrivée progressive d'Internet dans ma vie personnelle, aura été également plutôt solitaire, avec très peu d'intermédiaires et d'interlocuteurs, et sans aucune influence médiatique (alors que, par exemple, c'est en regardant à la télé, un jour de septembre 2000, un numéro de l'émission « Un siècle d'écrivains » que j'ai découvert l'œuvre de Pierre Louÿs). Je ne sais pas si mon témoignage sera très intéressant par rapport au sujet de la thèse, mais bon, le voila. ^^

Amicalement,

Hyarion.

[small]P.S.: en ce qui concerne l'arrivée de l'ère Internet, je ne sais pas comment tu comptes présenter la chose, Forfi, mais de mon point de vue, je n'ai pas eu vraiment l'impression d'entrer dans une nouvelle ère avant les toutes dernières années du XXe siècle (qui s'est terminé non pas le 1er janvier 2000 mais le 1er janvier 2001, contrairement à ce que presque tout le monde a cru à l'époque semble-t-il, on ne sait trop pourquoi). Il y a eu un contexte de généralisation croissante en Occident, dans les années 1990, de l'usage civil des ordinateurs individuels, aussi bien chez les particuliers que dans le monde de l'entreprise, mais je n'ai personnellement pas eu d'ordinateur individuel avant le début des années 2000 : auparavant, dès le début des années 1990, j'utilisais ponctuellement d'autres ordinateurs, dans un cadre scolaire (dès l'école primaire avec de petits exercices de codage pour taper du texte ou créér de petites animations très basiques à l'écran) puis dans le cadre du cercle familial, pour du traitement de texte ou l'usage d'un CD-ROM type Encarta sur Windows 95, mais ce n'était pas lié à l'Internet. Lorsque en 1989 le physicien britannique Tim Berners-Lee a inventé le World Wide Web au CERN, le réseau des réseaux qu'est Internet est apparu désormais ouvert à de nouveaux utilisateurs non forcément grands connaisseurs en informatique, mais le Web ayant originellement été conçue et développé pour des scientifiques universitaires, cela a quand même mis un peu de temps pour atteindre un public plus large. Mes premières vraies recherches documentaires sur Internet, sur des sites culturels, date de la même époque que mes premiers courriels, en 1999-2000.
Dans un de mes carnets, en mars 2000, j'avais noté ceci : « Depuis quelque temps, la télévision regorge de pubs pour les sites Internet. Il y en a partout, tout le temps, partout, partout, partout !!! Rares sont les jours sans que je ne vois (à la T.V.) une pub pour je ne sais quel "www.vienschezmoi .com" ». ^^[/small]
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