21-10-2017, 11:30
Imaginons un brave Nain...
Prenons, par exemple Solblindi, que vous auriez pu voir quitter tôt la cité ce matin, si vous étiez déjà levés. Cette semaine, il est affecté à la surveillance de la porte de Cornerouge : à l'aube de ce jour presque comme les autres, il a donc embrassé sa femme, et leurs trois nourrissons enroulés dans sa longue barbe blonde ; il a empli son havresac de galettes de cram, d'une gourde de bière, et enfin, exceptionnellement, d'une outre de ce vin capiteux ramené des campagnes dans l'Est. Il a accroché sa hache à son dos, avant de s'aventurer - avec un vague pressentiment - sur le sentier rocailleux qui mène aux Crêtes. Une petite flute dépasse du sac qui se balance à son flanc au gré de ses pas.
Notre nain a un pressentiment, disais-je -- voire, un double pressentiment : c'est que, peut-être, « c'est aujourd'hui ». D'où la flute pour accompagner les chants, d'où l'outre précieuse emportée pour la partager, d'où sa barbe tressée avec soin et ses armes bien polies. Solblindi se fait un point d'honneur d'apparaître sous son meilleur jour.
C'est peut-être aujourd'hui... Quoi donc ? Et bien, déjà, le nouvel an. Après de nombreux calculs théoriques, les Sages l'ont prédit, non sans désaccord entre eux sur le jour exact. On ne le saura pas avant d'avoir aperçu le Lune renaître, en un mince croissant sur l'horizon, quand les premières étoiles commencerons à scintiller dans le ciel automnal. Oui, c'est presque à la nuit tombée que l'on saura si ce jour est le premier d'une nouvelle année. Au moment même où nous parlons, « aujourd'hui » est un jour incertain, dont on ne sait s'il appartient à l'année passée ou à celle qui va commencer. Il est encore, tout autant, un 355e jour qu'un premier. Car les tables des Sages sont optimistes : l'année naine, quand elle est « commune », dure entre 353 et 355 jours. Ce que l'on nous a annoncé pour aujourd'hui peut, en fait, arriver plutôt demain. Les années naines, communes ou longues, sont de nature hésitante.
Ce soir, Solblindi et ses compagnons couvriront les braises de leur feu de camp et lèveront les yeux vers l'ouest. La Soleil rougeoyante descendra sous les montagnes... Mais verront-ils alors le croissant lunaire ? Nous le saurons si nous les entendons trinquer et chanter. Ce serait, déjà, une raison pour faire la fête, quand bien même l'astre ne serait visible qu'un peu après le coucher.
Cependant, si leur voix s'élèvent en clameur, si la musique se fait plus forte, entrecoupée de rires puissants et de cri de joie, alors dites vous que le second mystère des années naines s'est aussi réalisé. Quoi donc, encore ? Et bien, aussi, que le Lune et la Soleil soient vus ensemble dans le ciel : un Jour de Durin ! Pour cette année, les Sages en ont douté, question d'inclinaison des cieux ou de distance angulaire, ou d'autres choses bien trop complexes pour notre modeste Nain et ses amis. Mais les Sages à la barbe blanche et noueuse n'ont pas toujours raison, qu'on se le dise. Le petit groupe restera aux aguets, plein d'espoir, dans l'attente de l'incertain. Sait-on jamais.
Ou alors, rien ne surviendra. Rien de rien, pas de croissant visible. Nos Nains, fiers enfants de Durin, ne festoieront pas ce soir. Alors que le nuit tombera sans chants, le Lac du Miroir, en contrebas de leur poste d'observation, leur rappellera leur ancêtre sans âge. Et d'un 355e jour, donc, pour l'année finissante.
Auquel cas, ce sera demain, avec une certitude nouvelle. La bière de l'année sera bue. Il ne peut en aller autrement, si les astres, tirés des forges de Mahal, ont quelque régularité dans leur course...
Pour autant, vous savez quoi ? L'attente n'est pas finie. Car même les Sages ne peuvent dire si ce jour remis au lendemain sera celui de Durin. Auquel cas, le vin sera partagé, le rire joyeux des fils d'Aulë retentira entre monts et vallées. Au moment même ou nous parlons, « demain » est aussi incertain qu'aujourd'hui.
Sa garde achevée, Solblindi reviendra auprès de sa famille. Ce n'est pas un seigneur, il n'est qu'un Nain un peu rustre. Garde un jour, mineur l'autre ; il faut bien mériter sa pitance en ce bas monde où rôdent les ombres du Mal. Il n'a pas de message pour nous - sinon, peut-être, que tout vient à qui sait attendre.
D.
Prenons, par exemple Solblindi, que vous auriez pu voir quitter tôt la cité ce matin, si vous étiez déjà levés. Cette semaine, il est affecté à la surveillance de la porte de Cornerouge : à l'aube de ce jour presque comme les autres, il a donc embrassé sa femme, et leurs trois nourrissons enroulés dans sa longue barbe blonde ; il a empli son havresac de galettes de cram, d'une gourde de bière, et enfin, exceptionnellement, d'une outre de ce vin capiteux ramené des campagnes dans l'Est. Il a accroché sa hache à son dos, avant de s'aventurer - avec un vague pressentiment - sur le sentier rocailleux qui mène aux Crêtes. Une petite flute dépasse du sac qui se balance à son flanc au gré de ses pas.
Notre nain a un pressentiment, disais-je -- voire, un double pressentiment : c'est que, peut-être, « c'est aujourd'hui ». D'où la flute pour accompagner les chants, d'où l'outre précieuse emportée pour la partager, d'où sa barbe tressée avec soin et ses armes bien polies. Solblindi se fait un point d'honneur d'apparaître sous son meilleur jour.
C'est peut-être aujourd'hui... Quoi donc ? Et bien, déjà, le nouvel an. Après de nombreux calculs théoriques, les Sages l'ont prédit, non sans désaccord entre eux sur le jour exact. On ne le saura pas avant d'avoir aperçu le Lune renaître, en un mince croissant sur l'horizon, quand les premières étoiles commencerons à scintiller dans le ciel automnal. Oui, c'est presque à la nuit tombée que l'on saura si ce jour est le premier d'une nouvelle année. Au moment même où nous parlons, « aujourd'hui » est un jour incertain, dont on ne sait s'il appartient à l'année passée ou à celle qui va commencer. Il est encore, tout autant, un 355e jour qu'un premier. Car les tables des Sages sont optimistes : l'année naine, quand elle est « commune », dure entre 353 et 355 jours. Ce que l'on nous a annoncé pour aujourd'hui peut, en fait, arriver plutôt demain. Les années naines, communes ou longues, sont de nature hésitante.
Ce soir, Solblindi et ses compagnons couvriront les braises de leur feu de camp et lèveront les yeux vers l'ouest. La Soleil rougeoyante descendra sous les montagnes... Mais verront-ils alors le croissant lunaire ? Nous le saurons si nous les entendons trinquer et chanter. Ce serait, déjà, une raison pour faire la fête, quand bien même l'astre ne serait visible qu'un peu après le coucher.
Cependant, si leur voix s'élèvent en clameur, si la musique se fait plus forte, entrecoupée de rires puissants et de cri de joie, alors dites vous que le second mystère des années naines s'est aussi réalisé. Quoi donc, encore ? Et bien, aussi, que le Lune et la Soleil soient vus ensemble dans le ciel : un Jour de Durin ! Pour cette année, les Sages en ont douté, question d'inclinaison des cieux ou de distance angulaire, ou d'autres choses bien trop complexes pour notre modeste Nain et ses amis. Mais les Sages à la barbe blanche et noueuse n'ont pas toujours raison, qu'on se le dise. Le petit groupe restera aux aguets, plein d'espoir, dans l'attente de l'incertain. Sait-on jamais.
Ou alors, rien ne surviendra. Rien de rien, pas de croissant visible. Nos Nains, fiers enfants de Durin, ne festoieront pas ce soir. Alors que le nuit tombera sans chants, le Lac du Miroir, en contrebas de leur poste d'observation, leur rappellera leur ancêtre sans âge. Et d'un 355e jour, donc, pour l'année finissante.
Auquel cas, ce sera demain, avec une certitude nouvelle. La bière de l'année sera bue. Il ne peut en aller autrement, si les astres, tirés des forges de Mahal, ont quelque régularité dans leur course...
Pour autant, vous savez quoi ? L'attente n'est pas finie. Car même les Sages ne peuvent dire si ce jour remis au lendemain sera celui de Durin. Auquel cas, le vin sera partagé, le rire joyeux des fils d'Aulë retentira entre monts et vallées. Au moment même ou nous parlons, « demain » est aussi incertain qu'aujourd'hui.
Sa garde achevée, Solblindi reviendra auprès de sa famille. Ce n'est pas un seigneur, il n'est qu'un Nain un peu rustre. Garde un jour, mineur l'autre ; il faut bien mériter sa pitance en ce bas monde où rôdent les ombres du Mal. Il n'a pas de message pour nous - sinon, peut-être, que tout vient à qui sait attendre.
D.

