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Exuvie...
#1
En 1965, à deux mois de mes 16 ans, j' étais "descendu" à Marseille, pour fonder, en achetant un demi-kilo d' haschich, ma petite entreprise, m' évitant, ainsi, d' aller me prostituer chez un employeur honnête qui m' aurait offert, pour un mois de lever tôt et de vie ennuyeuse, ce que je pouvais gagner en une heure, en vendant mon cul, ou de la dope...J' étais jeune, et je pensais, à l' époque, que la virilité d' un homme se situait dans son pantalon: je choisis donc la dope!
Une vie plus tard, je pourrais vous décrire chaque pavé de la rue du Baignoire, chaque façade écaillée, et les trois marches à descendre pour accéder au bar éponyme: sur la gauche, adossé à la porte en bois du tripot, un vieux noir ( Il avait bien 50 ans...Voire plus, pour ce que j' en avais entr'aperçu. ) rythmait, de sa carcasse, un blues inaudible, et le reste du lieu baignait dans une ombre propice...Assurément, en voyou déjà bien rompu au décryptage des environnements favorables, j' allais trouver, là, ce que je cherchais!
La fille qui vint à notre table était incroyablement maigre, avait un profil de buse, et des yeux clairs, où les pupilles n' étaient, malgré la pénombre, que deux pointes noires, ma première rencontre avec l' héroïne: " Z' avez rien à foutre ici, les mômes...Barrez-vous! ", et elle ponctua l' ordre d' un vilain coup de torchon sur le guéridon de ferraille...C' était mal barré! Mais, je vous l' ai dit, j' avais aucun scrupule à m' imposer, et je lui dis la formule magique de ces endroits peu engageants: " J' ai du pognon, je veux du shit... ", " Et deux Coca! ", ajouta Macias, un pote-express que je m' étais fait, en cherchant un hôtel discret et, si possible, en dehors du circuit habituel des flics de la Mondaine.
Ritonne-la-fausse-conne, comme je devais la surnommer un peu plus tard, nous apporta deux Coca tièdes, et désigna le noir de la porte: " Tu vois le Colonel, va lui parler...Moi, je vends que dalle! "...
En fait, le vieux n' avait pas de shit, mais il me refila, pour 35 francs, un sachet de cellophane contenant, le paquet, et le trombone en moins, 7 grammes de "cheval"...Nous étions en pleine époque de la "French Collection", et son héro, quand on avait la chance de tirer la bonne carte, était, sans conteste, une des meilleures de ma vie de junkie.
Cinquante années plus tard, je roulais, dans la bagnole d' un portugais amis , dans les rues crades d' une banlieue pourrie, à la recherche d' une provision suffisante d' opium: comme c' était devenu l' obligatoire coutume, j' étais armé ( Un Glock 17, si ça intéresse les curieux: il contient deux fois plus de munitions, pour la quasi moitié du poids d' un vieux 45...La nostalgie a ses limites! ), et j' étais de mauvaise humeur!
C' était le plan habituel: un mec, qui connaissait un mec, qu' habitait chez un mec, dont la sœur vivait à la coule avec un gus qui connaissait le mec qu' avait vu l' ours...Et ça faisait deux heures qu' on slalomait entre les poubelles éventrées, les tours merdiques, et les zombies glandeurs, à la recherche de ce putain d' ours, sis, si on croyait à notre bonne fortune, rue du Chèvrefeuille , ou Allée des Primevères...Un nom à la con donner par un fumier sans imagination au cercle inconnu d' un enfer quotidien, peuplé d' abrutis, dont la lueur bleuâtre qui dégueulait de chaque fenêtre de leur clapier en disait long sur leur capacité à se révolter!
On a fini, hasard plus que réelle efficacité, par tomber sur le numéro supposé gagnant: un trou à rats, peuplé de rats, comme de bien entendu...En l' occurrence, trois infâmes connards qui se donnaient des allures, pathétiques, de mecs malhonnêtes et dangereux: celui de gauche était un malingre, au faciès d' olive blette, et à l' accent arabe aussi faux que son regard, le deuxième, j' ai cru à un gag, se faisait les ongles avec son canif, adossé aux boites à lettres, quant au troisième, il s était placé au plus près de la porte, défoncée, menant aux caves...Un prudent, donc, peut-être, dangereux!
Je vous ferais grâce du fiasco, l' olive n' avait pas d' opium " mais de la bonne...Super! ", le gros con perdit ses talents de manucure, quand Paolo, à titre préventif ( On va l' appeler Paolo, notre portos...C' est pas un accroc à la célébrité. ), le braqua...J' étais même pas énervé: on est repartit sur Nemours.
Vous allez dire: " c' est bien gentil, cette balade en Mordor, mais en quoi ça nous intéresse!? "...
Simple, ce jour-là, j' ai décidé d' arrêter...Pour être plus précis, j' ai décidé d' arrêter définitivement! Parce qu' arrêter, je l' ai fait souvent: j' ai fait, pratiquement, l' ouverture de Marmottan, j' ai fatigué quelques psy, et j' ai pris quasiment tous les produits de substitution...En attendant l' embellie d' un nouvel approvisionnement. Mais, en ce mois de Décembre 2017, c' était différent: j' étais pas en manque, et j' avais de quoi passer l' hiver tranquille, je n' étais pas malade, j' étais pas en sursis...J' étais, tout simplement, trop vieux!
Bien sûr, le toxico de 67 ans a plus grand chose en commun avec le junkie de Marseille, du Laos, ou de Tataouine: je me suis "embourgeoisé", j' ai "planifié" mes besoins, mes nécessités, mes voyages, mais, un moment ou l' autre, il me fallait replonger dans cette jungle merdique, générée par la prohibition et la malfaisance humaine...Ca m' est devenu insupportable!
J' avais, il y a longtemps, connu la violence létale comme simple solution: pour atténuer la douleur de l' horreur, par vengeance, par peur, et, pour finir, par habitude, et j' ai mis longtemps à me débarrasser de cette banale indifférence. Et, cette nuit-là, elle était revenue: l' envie de tuer ces connards, comme ça, par dépit, parce qu' ils étaient trop laids, désincarnés, factices...Ou pour rien, parce que j' étais armé, et que j' avais troqué une soirée paisible, devant mon PC, à parcourir Cyrodiil, pour une entrée d' immeuble immonde!
Comme ni le monde, ni moi, allaient, l' un et l' autre, changer, j' en ai conclu, de retour chez moi, qu' il me fallait, pour supprimer les conséquences néfastes, supprimer la cause, aussi plaisante soit-elle...C' est ce que j' ai fait.
La Drogue n' a pas plus d' existence unique et absolue que la Vérité, le Bien, le Mal, l' Amour, l' Humanité...Tous ces mots-valises qu' on traîne, pour transporter nos illusions, nos peurs, nos croyances, nos préjugés, et les connaissances qu' on juge "utiles", "intéressantes", "nécessaires"...Les oripeaux changeants de nos, quelque peu, chaotiques existences, pour filer la métaphore.
La Drogue n' existe que dans l' abjection des professionnels de la politique, dans la peur, et la méconnaissance, de la populace, dans la psychorigidité de la Faculté, incapable de choisir, entre la délinquance et la maladie, tout en niant le simple usage récréatif et le plaisir...Les drogues, elles, sont bien réelles, et peuvent être dangereuses pour les imbéciles, les ignares, et les imprudents, comme traverser une rue sans regarder, ou se jeter à l' eau sans savoir nager! Mais je peux vous assurer que je n' aurais pas, de si tôt, cesser d' en prendre, si j' avais pu acheter mon opium, moyennant ordonnance médicale, chez mon pharmacien!
Seulement voilà, dans ce monde où on bombarde, à coup de missiles démocratiques, un type susceptible d' avoir, peut-être, affreusement gazé, en quelques minutes, des petits bébés, au lieu de les déchiqueter, comme il se doit, au canon de 130, ou de leur offrir une lente suffocation dans les ruines de leur HLM, pulvérisé à la bombe "intelligente", dans ce monde où on torture à Guantanamo, et à Paris, pour que ça cesse, nous dit-on, chez les autres, voire, pour notre Bien et notre Sécurité, fumer du haschich, et/ou manger de l' opium, est dangereux pour notre santé...Et le salut de l' Humanité!
Bref, se battre, tous les jours, contre la bêtise et la malfaisance finit par user le plus hédoniste des toxicomanes, j' ai donc mis 5 mois à décrocher: je vais pas vous baratiner, quelque soit la méthode, vous allez quitter le paradis ( Artificiel, peut-être, mais bien réel ) pour l' enfer...Bien réel aussi, celui-là, et, pour l' essentiel, tout aussi artificiel, encore qu' assurément beaucoup plus gris!
Me voilà donc sevré, guéri, redevenu humain, mais triste et amer...J' avoue avoir connu des libérations plus festives, et des défaites moins pénibles!
On ne devient pas vieux par la faute des calendriers, d' un physique qui finit par s' user, ou par un changement d' époque...On devient vieux quand le regard qu' on porte sur ce qu' on a été, renvoie à ce qu' on ne sera plus: je viens de le découvrir.
Carpe diem...
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