28-05-2018, 23:07
Elendil Wrote:D'accord avec toi pour l'essentiel, Hyarion, sauf concernant le fait que les cartes de Swift, Verne ou Stevenson « ne représente[raie]nt pas des lieux imaginaires hors de ce que Tolkien appelait le monde primaire », puisqu'il s'agit de trois œuvres de fiction, donc appartenant chacune à un monde secondaire, et que les lieux représentés n'ont aucune existence physique ni même aucune existence tout court en-dehors de ces mondes fictionnels.
C'est pour cela que j'ai précisé que le monde secondaire devait être plutôt situé dans un passé alternatif lointain par rapport au monde primaire, une distinction en matière de rapports à la fois à l'espace et au temps paraissant nécessaire.
Chez Swift, il est question des Îles de la Sonde et notamment de Sumatra, apparaissant sur la carte et qui ont une existence physique en dehors de l'œuvre, et ce aussi bien à l'époque où Swift écrit qu'à la nôtre. Chez Verne, les océans Pacifique et Atlantique sont bien ceux de notre monde existant en dehors des romans, même si ceux-ci font apparaître non seulement l'Île mystérieuse dans le roman du même nom, mais aussi les ruines englouties de l'Atlantide dans Vingt mille lieues sous les mers (dont l'Île mystérieuse se veut une suite, malheureusement maladroitement articulée par Verne en termes de chronologie, précisément parce qu'il y a des contradictions entre repères historiques externes et structure interne des récits). Même chose pour Stevenson, également avec l'océan Atlantique pour l'Île au trésor. De ce point de vue il y a un lien à la fois géographique et temporel (contemporain) avec le monde primaire.
Les mondes secondaires tels que ceux de Tolkien et Howard sont sciemment situés dans un passé lointain, aux frontières de l'histoire et du mythe : ils ont aussi un lien avec le monde primaire, mais moins immédiat puisqu'ils sont présentés comme un passé à la fois alternatif et éloigné de notre monde. Quant à partir du principe (tolkienien ?) que toute œuvre de fiction renverrait à un monde secondaire, je ne suis pas sûr de comprendre ce que tu veux dire, mais on pourrait aussi bien aller jusqu'au bout de la démarche et parler aussi de possible fiction concernant ce que Tolkien considérait comme un "mythe vrai", le monde primaire vu de son point de vue de chrétien, avec un Éden qui aurait vraiment existé sous une forme ou sous une autre, et un Christ réellement intervenu comme Fils de Dieu dans la Palestine romaine du premier siècle de notre ère. Même chose pour les théosophes considérant que l'Atlantide fait réellement partie du passé de notre monde : fiction ou réalité ? Monde primaire ou monde secondaire ? Perspectives vertigineuses... "Worlds within worlds, universes within universes", écrivait Robert Howard dans The Striking of the Gong...
Tout cela nous renvoie à la question des croyances que j'évoquais tous récemment dans un autre fuseau... Qu'en penser selon toi ? ^^
Hisweloke Wrote:Concernant Howard (il me semble ?), mais aussi E.R. Burroughs (pour Barsoom), Clark Ashton Smith, Dunsany ou Fritz leiber avaient esquissé des cartes de tout ou partie de leur monde fictionnel, certes parfois rudimentaires, mais qui n'ont pas toujours été incluses dans les éditions de l'époque. Il n'est pas aisé de trouver de "vieilles" cartes de fantasy, au-delà de celles déjà citées...
Peut-être néanmoins:
- Déjà évoqué plus haut, Tik-Tok of Oz de L. Frank Baum, 1914, dont les premières éditions avaient déjà une carte d'Oz, du continent et des pays voisins. Ce n'est pas le premier roman lié à Oz, mais les précédents n'avaient pas de cartes...
- The Phantom Tollbooth de Norton Juster, 1961, contient une carte. C'est légèrement post-Tolkien, mais l'histoire de la carte sur Wikipédia n'est pas inintéressante... et nous amène au point suivant...
- The Wind in the Willows de Kenneth Grahame, 1908 : L'édition illustrée de 1931 contient une carte de Ernest Howard Shepard.
- Le même E. H. Shepard a produit une carte pour Winnie-the-Pooh en 1926
Merci pour ces compléments, Didier. :-)
En fait, la cartographie des mondes fictionnel n'a rien d'évident, semble-t-il, en tout cas pas en matière d'œuvre publiée.
J'ai précédemment évoqué William Morris, mais il aura fallu la parution posthume de son ultime romance pour voir apparaître une carte en frontispice (réalisée dans un style qui rappelle d'ailleurs celui de Emery Walker, ami de Morris ayant réalisé les cartes accompagnant la publication des journaux de voyages en Islande de l'écrivain).
Je n'ai pas trouvé de cartographie pour l'œuvre de Dunsany, même si celui-ci a beaucoup travaillé avec l'illustrateur Sidney Sime qui s'est parfois fait cartographe de monde imaginaire : si quelqu'un connait une carte liée à l'œuvre de Dunsany, je suis preneur.
Clark Ashton Smith, à la différence de son défunt collègue Howard pour son monde de l'Âge Hyborien, a pu corriger et approuver lui-même une carte de son univers de Zothique réalisée tardivement par Lin Carter en collaboration avec L. Sprague de Camp, mais il ne semble pas que Smith ait voulu initialement diffuser une carte de son univers, dans le contexte particulier de la diffusion des récits dans des pulps magazines. Howard, dans le même contexte, a réalisé trois cartes de son monde de l'Âge Hyborien, deux sommairement dessinées aux environs de mars 1932, et une dernière peu avant sa mort, en mars 1936, jointe à une lettre à deux admirateurs qui lui avait envoyé leurs propres tentatives de chronologie et carte du monde de Conan. Une sorte de synthèse sera faite pour réaliser les cartes reproduites dans la série d'histoires de Conan éditée par Carter et De Camp prétendument en "collaboration posthume" avec Howard. Burroughs, pour sa part, outre Pellucidar, a lui aussi effectivement sommairement réalisé des cartes de Barsoom ainsi que de Amtor.
L'impression que tout cela donne, c'est décidément que la carte peut servir surtout d'outil conceptuel aux auteurs eux-mêmes suivant leurs besoins, sans forcément être destiné à la publication, mais que c'est finalement par un besoin ressenti par le lectorat, proche ou lointain, que ce genre de carte finit par devenir consubstantielle à tout un genre littéraire au sein des publications. Fait notable, mis à part le cas de Morris, il semble que ce besoin se soit particulièrement fait sentir dans ce que l'on considère aujourd'hui comme la fantasy pour la jeunesse, via notamment Baum ainsi que le travail de Shepard pour les œuvres de K. Grahame (Le Vent dans les Saules) et A. A. Milne (Winnie l'Ourson) que tu cites Didier, mais le précédent du dernier romance de Morris, et le travail personnel d'auteurs comme Burroughs, Tolkien et Howard, laisse apparaître in fine que la carte d'un monde secondaire n'est pas juste un "gadget pour fasciner les gosses", si j'ose dire, mais bien plus largement un élément d'appréhension d'une œuvre de fantasy quel que soit son public.
Amicalement,
Hyarion.

