Alkar Wrote:J'ai bien aimé son travail dans l'ensemble, même si à mon humble avis, ses critiques à l'égard de la traduction de l'Edda de Snorri par Dillmann auraient méritées plus de nuance. Cela m'a un peu refroidi je dois dire, mais cela n'empêche pas d'apprécier son travail de recherche pour lequel il a reçu un prix, à ma connaissance.
Il est vrai que Laurent, pas plus qu'il ne ménage Patrice sur le terrain howardien, ne ménage pas non plus Dillmann sur le terrain nordique. Ce faisait, il ne craint pas de questionner le statut d'autorité du spécialiste : pourquoi faudrait-il boire les paroles de celui-ci par principe, au nom d'un "a priori déférent" qui lui serait dû ? C'est ainsi que je ressens les choses en lisant Laurent, car sa démarche se situe d'un point de vue transversal nécessaire pour appréhender un phénomène de réception, ni complètement enfermé dans la sphère érudite des spécialistes, ni dans le flou d'un point de vue qui ne serait qu'extérieur.
Il ne s'agit pas, à mon avis, de contester la qualité du travail fait par le spécialiste dans le cadre de sa spécialité mais de mettre en perspective ce que les choix éditoriaux du spécialiste implique en matière d'influence dans la réception vis-à-vis du public. Quelle que soit la légitimité d'une démarche, elle a des conséquences lorsqu'elle est et se veut influente. Parce que les conséquences peuvent être multiples, c'est là quelque-chose dont les spécialistes n'ont pas toujours totalement conscience, même s'ils assument souvent au moins de vouloir orienter les regards via leurs approches. On peut bien sûr choisir de se dire - je force ici un peu le trait - que tout ce qu'ils peuvent dire est génial parce que c'est eux qui le disent, parce qu'ils ont des connaissances que l'on n'a pas forcément soi-même, parce que l'on respecte profondément leur travail, parce qu'on les aime bien, etc. Mais il n'empêche : nous sommes tous des êtres humains, faillibles et imparfaits. Patrice Louinet, François-Xavier Dillmann, ou tout autre spécialiste, méritent précisément par la qualité de leur travail que celui-ci soit discuté, y compris de façons pas forcément "attendues".
Il devrait en être de même d'ailleurs pour Christopher Tolkien, par exemple, dont on serait pourtant bien en peine de trouver des critiques à l'égard de son travail d'éditeur sur la planète Tolkien - sauf de la part d'Edouard J. Kloczko, pour ne parler en tout cas que de la sphère francophone(*) - alors que les choix éditoriaux effectués par le fils influencent forcément la réception du père comme de son œuvre et la connaissance que nous pouvons en avoir, dans un sens pouvant du reste amener à se demander (comme je l'avais fait lors de la journée de clôture du séminaire de l'ENS l'année dernière) si le portrait du père autorisé par le fils était vraiment, en l'état, un portrait ressemblant...
Laurent, en évoquant les choix éditoriaux de Dillmann concernant sa traduction de l'Edda de Snorri Sturluson, met le doigt sur le nœud du problème : donner la possibilité la plus large possible à tout le monde d'émettre un jugement non biaisé factuellement sur un objet d'étude. Cela n'enlève rien au sérieux du travail de Dillmann, qui explique notamment pourquoi il a choisi de ne pas intégrer à sa traduction le prologue de l'Edda, prologue dont la paternité attribuée à Snorri est discuté. Mais Laurent a raison de noter que sans avoir ce prologue sous les yeux, de fait, on ne peut pas vraiment se forger une opinion, cependant qu'il aurait toujours été possible de bien préciser les doutes concernant l'attribution de ce passage en le publiant malgré tout. Et la nuance pour moi se fait dans l'esprit du lecteur s'il sait apprécier la valeur des deux approches, même si ce n'est pas forcément facile. Bref, c'est ce que j'avais retenu de ma lecture de ce passage de la thèse en question, mais il y a peut-être d'autres points dont tu te souviendras peut-être.
Alkar Wrote:Lire les quelques études qu'il a publiées en plus de l'attente de ton copieux travail me donne envie de lire du Howard, que je ne connais que de très loin, après avoir vu le fameux film de 1982, qui n'a, je crois, aucun rapport de près ou de loin avec l’œuvre d'Howard. Cela reviendrait à dire, à titre de comparaison, que je ne connaitrais rien de Tolkien, si ce n'est que j'ai vu que l'adaptation finlandaise [Hobitit].
Effectivement, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire à JR sur le présent fuseau, prétendre connaître et apprécier Howard en ayant seulement vu le film de Milius de 1982, ou a fortiori celui de Fleisher de 1984 ou, pire que tout, l'épouvantable série TV de la fin des années 1990 dont j'ai parlé ailleurs, c'est comme prétendre connaître et apprécier Tolkien en ayant seulement vu les trilogies de Jackson, ou le film de Bakshi, ou a fortiori l'ensemble assez baroque que constitue la mini-série finlandaise Hobitit ! Dans le Conan de 1982, il n'y a, au fond, que quelques éléments howardiens sortis de leur contexte, l'histoire voulue par Milius étant toute autre.
Alkar Wrote:Peut-être me lancerais-je un jour dans la lecture de cet auteur...
Puisse le contenu du présent fuseau éventuellement t'y aider... en attendant la suite... ^^'
Amicalement,
Hyarion.
(*): <small>Coïncidence : je connaissais depuis longtemps le point de vue d'EJK sur la question, mais il se trouve qu'il en a reparlé il y a environ une semaine sur le réseau de Mark Z., évoquant notamment le fait que grâce au catalogue de l'actuelle exposition Tolkien à Oxford, on sait enfin que les collections tolkieniennes de la Bodleian représentent plus de 500 boîtes d'archives, ce dont on avait aucune idée jusque-là, puisqu'il n'y a pas de catalogue des manuscrits à la disposition des chercheurs indépendants et que les spécialistes n'en parlent pas, la plupart semblant satisfaits du seul travail d'édition de Christopher Tolkien selon les dires d'EJK. S'agissant de la satisfaction supposée des spécialistes, je ne sais pas ce qu'il en est vraiment au fond (cela m'étonnait que tout le monde soit content, en fait, même si personne ne dit rien), mais sans doute faut-il bien reconnaître au moins l'existence d'une rétention d'informations (phénomène concernant aussi bien la planète Tolkien que la planète Howard, du reste, pour diverses raisons mais de façon générale probablement parce que nous avons là affaire à des écrivains encore trop "récents").</small>


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