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[Parution] Tolkien et la Grande Guerre
#21
VERDUN

Le 28 avril 1916, venant de l'Aisne par étapes, nous cantonnons à Cumières près d'Epernay sur la rive droite de la Marne. Joli pays, les vignes grimpent depuis les bords de la vallée jusqu'en haut des côtes qui la dominent, encloses dans des murs qui montent en escalier jusqu'en haut.

Nous passons la nuit bien mal, sur le ciment, sans un peu de paille. Il est vrai que c'et le pays du bon vin et certains sont rentrés à 2 h du matin plus ou moins éméchés.
Le lendemain, nous allons embarquer à "Oiny-Marceval", petite gare près d'Epernay. Nous débarquons à Revigny et nous gagnons un tout petit village perdu dans la plaine boisée et humide : Soigny-en-Langle. Nous y restons 2 ou 3 jours et nous voilà après une étape à Rancourt, village un peu plus important.
Dans la nuit du 6 mai, je suis de garde au poste de police. Peu avant le jour, un agent de liaison arrive, me demandant où loge le capitaine de notre Cie. Il me dit alors qu’on part dans une heure pour une longue étape. Il fait chaud, pour comble de malheur, j'ai les pieds échauffés, ce qui ne m'arrive jamais!

Nous voici donc partis pour une longue marche de 36 kilomètres et avec mes pieds échauffés, j’en ai vu le diable; de temps à autre soleil et averses se succèdent. Après la grande halte où l'on se restaure, j'ai cru ne pouvoir redémarrer. Mais enfin, et malgré tout, je suis arrivé au bout : je n'ai jamais tant pâti d'une marche !

On arrive à Marats La Grande, assez petit village dans un creux. Comble de malheur, hier c'était la Cie qui était de garde à Rancourt, aujourd'hui c'est la section ! Je demande au lieutenant à me déchausser et à prendre la garde pieds nus ; mais il me met exempt de garde et je puis dormir toute la nuit.

Nous restons là jusqu’au 23 mai. Cette fois-ci pas d’erreur, direction Verdun. On ne nous le laisse pas ignorer et tous les soirs, l’abbé Bergey, dans l'église de Marats, nous fait des sermons de circonstance pour gonfler un peu le moral de tout le monde.
On en a bien besoin car bien que Verdun soit encore un peu loin, les bombardements font rage nuit et jour sans arrêt. La nuit, nous montons sur la hauteur et nous assistons à un formidable feu d’artifice, sans aucun répit une énorme lueur rouge illumine l’horizon.

Enfin, le 23 au matin, nous embarquons en camions. On roule toute la matinée et par Bar-le-Duc, on file vers Verdun. Sur la route, un défilé continuel de camions, une colonne montante, une descendante. Sur les bords, des territoriaux pelles en main, bouchent les trous au fur et à mesure, car la procession n’arrête ni jour, ni nuit. Le camion précédant le nôtre perd une roue avant : on répartit les occupants dans les autres, celui en panne est rejeté sur le côté en un clin d'œil et la procession reprend sa cadence.

Vers 12 heures, nous débarquons à Dugny, on y fait le repas de midi car les roulantes n'ont pu suivre les camions ; aux alentours de 16 heures, arrivent les ordres: on va gagner Verdun de suite et par petits groupes car la route est bombardée…
Nous arrivons à une porte de la ville qui s’ouvre sur les remparts…Ma compagnie s’installe dans une pièce voutée… Nous n’étions pas couchés depuis un quart d’heure quand : alerte ! On laisse les sacs là et on monte de suite faire la relève…


Dans la nuit sombre, le roulement du canon est si violent qu’on ne s’entend pas du tout, une lueur d’incendie embrase le ciel…. Nous croisons un groupe qui descend : dans la nuit on s’interroge… Je reconnais un ancien de la compagnie qui avait été changé de régiment... Eh bien je vous plains dit-il. Il disait vrai : une odeur infecte empoisonne l’air. Nous quittons la route, à droite, à gauche, partout des batteries tirent… Bien qu’il tombe des obus de tous côtés nous avançons sans perte.

Nous voici sur une voie ferrée que l’on suit tant bien que mal, truffée de trous d’obus…Mais voici qu’on sent les gaz lacrymogènes, les yeux pleurent. Mettez vos masques ! On les mets pour les enlever bientôt. Mieux vaut pleurer qu’étouffer et marcher en aveugle. Enfin ça n’a pas duré heureusement…

La voie tourne à droite . Bien lentement on progresse dans la nuit. Nous voici au pied de la côte. Changement de direction. Il faut monter tout droit. Au début, c’est assez raide mais la pente s’atténue en montant. Jusqu’à ce moment, par une chance inouïe, ma compagnie n’a aucune perte, pas même un blessé. Le jour se lève de bonne heure et les premières lueurs de l’aube dissipent peu à peu les ombres. Nous entamons la montée dans un vieux ravin ou ancienne tranchée, mais on n’y voit pas encore grand-chose. On voit juste que ce creux est encombré de morts qu’on enjambe.


Tout à coup, un barrage formidable s’abat sur nous : tout saute. En tirailleurs et en avant ! On se déploie comme on peut et de trou en trou. Petit à petit, on avance vers le haut, chacun pour soi. Le jour est arrivé, le bombardement se fait plus furieux encore. On se tasse dans un trou d’obus où l’on reste 5 minutes. Puis on repart, 20m. 50m.

Enfin, morceau par morceau, nous voilà sur le plateau…En face à 500m environ, une masse comme une grande taupinière, le fort certainement . Par ci par là, tassés au fond des trous, quelques rescapés comme moi. L’un d’eux passe en courant, il s’arrête près de moi : surtout ne va pas plus loin me dit-il et me montrant un point à 50m en avant, il me dit une mitrailleuse bat ce coin, tous ceux qui passent sont descendus…Puis il s’en va en me disant « Si Dieu n’a pas pitié de nous, personne n’en reviendra ». Je ne le connaissais pas et je ne l’ai jamais revu.

Cependant, je ne voulais pas rester tout seul. Comme compagnie, des morts partout mais de vivants pas de trace. J’oblique vers la droite, cherchant de trou en trou, quand enfin je tombe sur un groupe d’une dizaine de soldats qui, à coup de pelles, essayent d’aménager un semblant de tranchée .

Quelle compagnie ? 10ème me répondent-ils. Un lieutenant me dit alors : ne cherche plus ! Reste là ! Toutes les compagnies sont dispersées et il est impossible de former un front continu. Je ne suis plus seul. On organise un tour de garde : un veille et les autres s’allongent au fond. On attend. Mais à chaque instant, il faut prendre la pelle si on ne veut pas être enseveli sous la couche de terre qui inlassablement, telle une pluie, ne cesse de nous recouvrir. Le bombardement furieux ne cesse pas une seconde.

Sur la droite, à 20m, un autre groupe d’une dizaine d’hommes est installé comme nous et ils travaillent avec frénésie : ils ont bien creusé un bout de tranchée de 3 m de profondeur au moins. Comment n’y ont-ils pas été enterrés ? On m’a chargé de la liaison avec eux et de temps à autre je me traîne pour aller les voir.

A un moment, un agent de liaison passe. « Les boches attaquent sur la droite » dit-il. On redouble de surveillance. Les grenades ne manquent pas. Il y en a partout dans notre coin. C’était une erreur car on ne voit personne. Le bombardement les avait sans doute arrêtés à lui tout seul.

La journée se passe ainsi. Il faisait beau mais la fumée était telle, et la poussière, que le soleil était invisible. De temps à autre, des avions, amis ou ennemis – qui sait ?- passent en rase-motte.


Mais un autre ennemi survient pour tous et pour moi en particulier : la soif. Pour comble de malheur, en me traînant, mon bidon s’est débouché.
La première journée se passera sans trop même pâtir, mais le lendemain, après une nuit terrible, c’est une véritable torture qui commence . Cette fois, personne n’a plus une goutte de liquide. Nous en voyons passer en courant qui nous dissent aller chercher de l’eau à une prétendue source que personne ne peut connaître n’ayant jamais été par ici, hallucinations certainement ...

Cela devient intolérable. On se sent devenir fou. Enfin bénédiction divine, une averse ! Vite, j’étends ma toile de tente et il se ramasse un peu d’eau, et de la bonne sans doute. J’en remplis deux quarts : bien peu de chose. En face moi, allongé au fond, un camarade gît, blessé. Un éclat lui a , peut-on dire, sectionné le bras droit et je peux tout juste lui enrouler le bras dans une serviette et le lui attacher le long du corps : je lui dis bien de partir, mais il me répond "je ne peux pas". Il ne cesse de gémir, il a encore plus soif que moi, dévoré par la fièvre. Je lui fais boire un quart et j’avale l’autre qui me donne encore plus soif, je crois. Enfin, cela m’a certainement sauvé.

Puis sur le soir, voici deux brancardiers qui s’amènent avec deux brancards; ils chargent un blessé et mettent mon pauvre diable de compagnon sur l'autre. Mais comme ils ne peuvent porter les deux, avec un camarade je me charge de l'autre, et suivant les brancardiers nous le transportons vers un abri carré qu'on voit sur la gauche à 2 ou 3 cents mètres. Arrivés devant que voyons-nous : impossible de rentrer, tout est plein de blessés sur des brancards devant la porte, peut être plus de 50 posés à terre! Ne pouvant faire autrement, nous le déposons à côté des autres. Que sont devenus tous ces pauvres malheureux exposés sans abri à un bombardement furieux qui tourne et retourne la terre ? Bien peu doivent en avoir réchappé.

Nous retournons en hâte à notre trou, mais nous ne sommes plus que 3 ou 4, les autres sont là, morts, posés devant notre bout de tranchée. La nuit retombe sur nous, pas le moindre répit, on ne sait plus si on vit !


Tout à coup, vers deux heures du matin des ombres se dressent derrière nous : c'est ici disent-ils, c'est le 2/8e , la relève. On les met au courant rapidement... Que leur dire ? Que savons-nous ?
Je ramasse fusil, couverture et toile de tente et les 4 rescapés que nous sommes, prenons la descente aussi vite que nous pouvons.

Bien qu'en descente, on n'en peut plus et on est vite essoufflés. Nous nous arrêtons une minute dans un petit ravin creux, quand nous remarquons dans la nuit, à 10 m de nous quelque chose qui brûle; une fusée éclairante nous permet de voir : c'est un tas de morts qui brûle près de l'entrée d'un abri. Horreur ! Nous détalons au plus vite jusqu'à la voie ferrée.

Le jour est arrivé . Nous avons rejoint un autre groupe et nous sommes une douzaine. Le terrain n’est plus qu’un chaos, les trous d’obus se chevauchent même . Je ne parle pas du plateau qui a été tourné et retourné cent fois et on trouverait plus un brin d'herbe.

Dans quelques trous une eau croupissante toute verte, des cadavres partout et de toutes dates, les uns du jour, d'autres d'il y a 3 mois ; une odeur épouvantable de poudre et de pourriture imprègne l'air. Lentement, et tout à fait indifférents aux obus qui tombent à droite et à gauche, nous npus éloignons. Certains ne peuvent plus résister à la soif et vont boire l’eau des trous. Je me demande s’ils ne sont pas morts empoisonnés ! J’ai résisté tout de même.
Que de brancardiers ont péri sur cette voie ferrée, il y en a partout : brancardiers, brancards et évidemment les blessés qu’ils transportaient. Et cependant, tout le monde suivait cette piste vers Fleury ! ...


Donc, à travers pays, on s’éloigne, engueulés à chaque instant par des artilleurs en bras de chemise tirant sans arrêt. « Fichez le camp de par là, vous allez vous faire enlever la tête par pos pièces. Dans le même temps, des artilleurs sortent d’un abri : « Partez vite de là, l’endroit est intenable tellement il est bombardé à cause des batteries »… Nous piquons un galop pour sortir de cette zone. Bien nous en a pris car sur notre arrière s’abattent rafales sur rafales de gros calibres . Suants, soufflants nous voici enfin à la route. Nous ne nous perdrons plus. Il n’y a qu’à suivre.


Tout au long de la route, débris de voitures, de caissons, de chevaux se succèdent : que de morts dans les fossés, on n'enterre rien et je vois pourquoi l'autre nuit personne ne répondait ! Enfin, peu à peu, on se rapproche de la ville au « faubourg pavé ». Nous voici aux premières maisons. Enfin, on va pouvoir boire _ on se précipite, que n'ai-je pas englouti !, des litres et des litres. Comment cela ne nous a-t-il pas tués ? Il faut bien croire que la Providence veillait sur les pauvres rescapés...

Enfin rassasiés, bidons pleins, on repart. Mais où aller pour retrouver l'endroit où nous avons laissé nos sacs ; d'ailleurs, je suis le seul de ma compagnie... Je cherche ensuite mon chemin dans Verdun car il est bien inutile de demander le moindre renseignement sur l’emplacement des cantonnements, trop de troupes passant et repassant.

Le voilà seul parti à l'aventure. Désert partout! Je me souviens qu'en arrivant des fusants avaient éclaté dans les arbres et que c'était sur les fortifications; je vois des arbres, j'y vais et je me retrouve à l'extérieur des fortifications devant une belle église, mais très abîmée et toute crevée par les obus. J'y suis entré et je me demande si ce n'était pas la cathédrale.

Je fais demi-tour, enfin plus loin je vois dépasser le cime d'autres arbres. Je m'y dirige et j’arrive devant la porte Latour Deschamp et je me reconnais. A l’entrée de l'abri, une douzaine de camarades assis le long des murs. Ce sont les premiers arrivés. On se félicite, hélas le soir venu, nous étions tout juste une trentaine et personne n’arriva plus.


Le lendemain, ma compagnie réduite à 32 ou 33 hommes changeait de cantonnement et nous allons loger à la caserne Danthouars, grande caserne à moitié démolie…Nous y sommes restés 2 ou 3 jours. Un soir, l’ordre arrive. Départ à la nuit tombante… A la file indienne, longeant les murs nous partons…. Enfin, nous voici sur la route dans la nuit, sans incident, nous revoilà à Dugny. Le colonel qui avait été légèrement blessé et commotionné est sur une porte; il regarde passer les débris de son régiment.

Nous allons cantonner dans un petit village, où nous arrivons au milieu de la nuit suivante. Libérés de l’obsession des obus, nous dormons, je crois, une partie de la journée. Ah! nous sommes beaux, et pourtant il y a quelques jours que nous sommes descends de Douaumont. Nous nous faisions peur les uns les autres. Malgré de multiples nettoyages tous nos habits dégageaient une odeur infecte dont nous ne pouvions nous défaire; ma couverture a peut-être mis un mois à s'en défaire.


Le lendemain 1er juin, un convoi de camion vient nous prendre hors du village, en plein champ. Il n’a pas besoin d’être bien long, tout le régiment ne tient plus beaucoup de place. après avoir roulé tout le jour, nous sommes loin du front et débarquons à Rochecourt sur Marne, gros village le long de l'eau. Nous sommes tellement beaux que les gens s'apitoyent sur nous à notre débarquement, oh les pauvres !

Cependant ils étaient bien habitués à voir des soldats, mais tous prétendaient que nous ressemblions encore à des cadavres ambulants. Il est vrai que c'est bien les plus mauvais moments que nous ayons vécus ; rien n’a plus jamais ressemblé à cet enfer d’une horreur dépassant toute description. Bombardements sans une seconde de répit, plus de morts que de vivants, cette odeur infecte, la soif dévorante à rendre fou, 2 jours et 2 nuits avec un seul quart d'eau à la fin du 2e jour; bienheureuse averse cependant qui a dû en sauver plusieurs.

Enfin le tout réuni fait de ces 48 heures un souvenir dont vivrait-on mille ans, on n’arriverait pas à se défaire.


Cependant la vie reprit le dessus et après une douzaine de jours, le régiment reconstitué par des renforts remontait en ligne dans la forêt d'Argonne au nord de "Vienne le Château" dans les bois de la Gruerie.
Enfin, je m’en étais bien sorti sauf à un moment, je croyais être devenu sourd car le lendemain de la relève à Douaumont, mes oreilles s’étaient on peut dire fermées et je n’entendis rien pendant 5 à 6 jours, mais comme ça allait en tirant sur l’oreille, je ne m’en inquiétais pas trop et cela repartit tout seul.

Albert FABIN

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