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Une « société liquide » - Zygmunt Bauman
#7
Yyr Wrote:Encore une réaction d'urticaire généralisée !

C'est juste ton impression, Jérôme, et j'en prends acte, mais essaie un peu de te mettre à ma place, sachant ce que sont censés être tes convictions, tes présupposés métaphysiques, ton avis de façon générale, et surtout ce que l'on peut en lire, ici et ailleurs (y compris en aparté, sans quoi cela manquerait pour essayer d'avoir une idée d'ensemble). Je t'avoue que je ne sais même pas, du reste, pourquoi j'ai pris le temps d'écrire tout cela, tant les bases de discussion sont difficiles, même en s'efforçant de mettre de côté ces préjugés que nous pouvons tous avoir, fussent malgré nous. Cela demande beaucoup de patience, d'autant plus que je ne cherche pas à avoir raison, et que je ne suis vraiment pas sûr qu'il en soit de même pour toi, qui a l'air tellement en phase avec, entre autres, la « solution » d'Ellul pour affronter les problèmes de notre temps.

Yyr Wrote:... des confusions (entre la foi, les dogmes, et le « dogmatisme ») et donc des sottises (sur ces auteurs qui seraient « dogmatiques »).

Problème de définitions ? ^^'

Je peux toujours me tromper, bien sûr, et ne pas être clair notamment sur de tels sujets, mais ouvrons tout même ensemble le TLF (sans tout recopier !) :

<p><div class="refTexte">DOGME, subst. masc.
Proposition théorique établie comme vérité indiscutable par l'autorité qui régit une certaine communauté.
A.− RELIG. Point de doctrine contenu dans la révélation divine, proposé dans et par l'Église, soit par l'enseignement du magistère ordinaire et universel (dogme de foi), soit par le magistère extraordinaire (dogme de foi définie) et auquel les membres de l'Église sont tenus d'adhérer. Dogme de la Communion des Saints, de l'enfer, de l'Eucharistie. Synon. article de foi [...]
SYNT. Dogme de l'immortalité, de la présence réelle, de la Providence, de la Rédemption, du péché originel, de la Trinité, de l'Immaculée Conception, de l'infaillibilité pontificale; dogme exprimé, dogme révélé.
Au sing. Le dogme. L'ensemble des dogmes. La lettre, l'esprit du dogme; établir le dogme, admettre le dogme attaquer le dogme, croire au dogme, enseigner le dogme; la formation du dogme, un professeur de dogme. Synon. la doctrine.
"Si jamais le christianisme n'avait été attaqué, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme; mais jamais aussi le dogme n'a été fixé par écrit que parce qu'il existait antérieurement dans son état naturel, qui est celui de « parole »" (J. de Maistre, Constit., 1810, p. 35).
P. anal. (et souvent avec une nuance péj.). Affirmation, thèse, opinion émise sur le ton de la certitude absolue et imposée comme une vérité indiscutable.
"L'infaillibilité du suffrage universel est prête à devenir un dogme qui va succéder à celui de l'infaillibilité du pape" (Flaub., Corresp., 1852, p. 415). [...]
B.− PHILOS. et IDÉOL. Thèse admise dans une école philosophique particulière [...]
Au sing. Ensemble des points de doctrine d'un système de pensée. "Car tout comme celle au catholicisme, la conversion au communisme implique une abdication du libre examen, une soumission à un dogme, la reconnaissance d'une orthodoxie. Or toutes les orthodoxies me sont suspectes" (Gide, Journal, 1933, p. 1175).

DOGMATISME, subst. masc.
A.− PHILOS. Doctrine qui affirme pour l'homme la possibilité d'aboutir à des certitudes, à des dogmes; p. méton. le fait de croire à ces dogmes. Anton. scepticisme, pyrrhonisme. [...]
B.P. ext. Disposition d'esprit d'une personne à affirmer de façon péremptoire ou à admettre comme vraies certaines idées sans discussion; p. méton. système qui en résulte. Dogmatisme étroit, fanatique, pesant, prétentieux. [...]

FOI, subst. fém.
A.− [L'idée dominante est celle d'engagement] Vieilli ou dans des loc.
1. Assurance donnée de tenir un engagement. [...]
2.
a) Assurance, garantie résultant d'un engagement. Promettre qqc. sous la foi du serment. [...]
b) Spéc. Fidélité aux exigences de l'honnêteté. S'en remettre à la foi de qqn (Ac.). [...]
B.− [L'idée dominante est celle d'assentiment]
1.
a) Confiance assurée en quelqu'un ou en quelque chose. [...]
2. Adhésion ferme et entière de l'esprit à quelque chose; en partic., croyance assurée à la vérité de quelque chose. Foi politique, philosophique, religieuse; ardeur d'une foi démocratique, patriotique. [...]
Spécialement :
α) Croyance aux dogmes de la religion. Foi fervente, robuste; acte de foi; avoir, perdre la foi; il n'y a que la foi qui sauve; la foi est un don de Dieu; la foi, avec l'espérance et la charité, est une des trois vertus théologales. "La doctrine luthérienne de la foi justifiante et de la certitude du salut implique la négation des sacrements" (Théol. cath. t. 14, 1, 1938, p. 560). "Ce pauvre Lazare était pourtant un solide compagnon. Il avait la foi qui déplace les montagnes" (Aymé, Vogue, 1944, p. 153):
13. "... il était homme de peu de foi; mais il avait à certaines heures des retours attendris vers la religion et des poussées mystiques." France, Génie lat., 1909, p. 287.
14. "... la foi n'est pas seulement un acte de l'intelligence, une conviction, mais un acte de la sensibilité et de la volonté, un sentiment de confiance, un désir de soumission." Martin du G., J. Barois, 1913, p. 540.
♦ Foi du charbonnier. Foi d'un homme simple, qui exclut tout raisonnement. P. anal. "C'est impossible de penser ce qu'on ne pense pas, de vouloir ce qu'on ne veut pas; pour faire un bon militant, il faut la foi du charbonnier, je ne l'ai pas" (Beauvoir, Mandarins, 1954, p. 224).
[...]
β) P. méton. L'objet de cette croyance. Prédication, propagation de la foi; article de foi; les ennemis de la foi; péchés contre la foi; abjurer sa foi, renoncer à la foi, renier la foi de ses pères; mourir pour la foi. "La foi chrétienne n'est pas évidemment croyable" (Théol. cath. t. 4, 11920, p. 842). "La tradition est la règle suprême de la foi! mais qu'est-ce que la tradition? et où pouvons-nous la consulter?" (Boegner dsFoi et vie, 1936, p. 108). "La foi chrétienne a toujours impliqué un certain élément, spécifique et essentiel, d'obscurité" (Marrou, Connaiss. hist., 1954, p. 144):
15. "Comment ne pas mourir de honte quand on pense que c'est à nous qu'est confié le dépôt de la foi chrétienne et que c'est à nous de le transmettre?" Green, Journal, 1949, p. 315.
♦ Profession de foi. « Exposition des dogmes ou principes que l'on tient pour orthodoxes » (Littré); déclaration publique de sa foi. "Je vous ai décrit (...) les rites d'une profession de foi à Solesmes" (P. Lalo, Mus., 1899, p. 476):
16. "L'unité de Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles est encore énoncée dans la profession de foi que Pie IV rédigea à la demande du concile de Trente." Théol. cath. t. 4, 1, 1920, p. 1298.
[...]
<div class="refTitre">(TLFi : Trésor de la Langue Française informatisé, http://atilf.atilf.fr/tlf.htm , ATILF - CNRS & Université de Lorraine, extraits des entrées « DOGME », « DOGMATISME » et « FOI »)</div></div><br>

Or donc, un auteur (Ellul, par exemple) analyse, disons, un phénomène des sociétés humaines (la modernité, par exemple), et identifie, un élément central pour essayer d'en comprendre la nature et les limites (le phénomène technicien, par exemple), et après avoir mis en évidence cet élément central, avec lucidité autant que pessimisme, l'auteur (Ellul ici, donc) expose comme conclusion que la solution, c'est le Christ... et qu'il n'y pas à discuter, car l'auteur se base sur son jugement, ses idées, sa foi religieuse, et que c'est comme ça. Comment veux-tu qu'on prenne la chose ?
Avec Ellul, et cela avait été même reconnu par un de ses défenseurs, dont j'avais lu un article sur la question il y a quelques années, on a l'impression que l'on est, au moins un petit peu, un imbécile quand on ne pense pas exactement comme lui. On a l'impression de ne pas avoir de jugement, d'idées, de convictions, alors que lui en a, naturellement, et qu'il a surtout cette forme de croyance que l'on appelle « la foi » dont il semble estimer que tout le monde devrait avoir la même que lui. Et là, on parle bien d'une croyance religieuse, en l’occurrence relevant du christianisme, lequel s'appuie sur un dogme, dans les sens religieux du terme donnés par le TLF, voire plus particulièrement dans l'idée que s'en fait Joseph de Maistre dans la citation du dictionnaire. La nature chrétienne des idées de Ellul entraîne d'elle-même sinon une confusion, du moins une superposition de définitions des termes évoqués supra. Si tu y ajoutes le ton, volontiers pamphlétaire et surtout péremptoire de Ellul, si celui-ci ne voulait pas passer pour un esprit dogmatique au sens aussi bien littéral que péjoratif par extension ou analogie, il aurait peut-être mieux valu qu'il exprime ses idées autrement !

Ceci étant dit, je peux très bien comprendre le souci qu'a eu Ellul de préserver l'intégrité de ses convictions et, en ce sens, de ne pas être notamment enclin à se compromettre avec la pseudo-neutralité ou la pseudo-objectivité prônée par un certain milieu universitaire s'estimant « scientifique » (je ne crois pas moi non plus que l'on puisse être vraiment objectif dans le domaines des sciences humaines et sociales, même si on peut toujours essayer de tendre à l'être). Mais l'affirmation, clairement péremptoire je le répète, de ses présupposés métaphysiques avec comme une volonté d'en découdre avec qui prend le temps de lire ce qu'il veut partager, ne risque pas d'aider à convaincre de la pertinence de son positionnement, pour ne parler que de mon point de vue. Et puisque la proposition de Ellul est un peu comme un tout « à prendre ou à laisser », cohérent avec une pensée basée sur un dogme, ici clairement érigé en dogmatisme, il ne reste plus qu'à faire un effort pour retenir la pertinence d'une critique lucide de la modernité (technicienne chez Ellul, comme elle est liquide chez Bauman) et laisser Ellul à ses certitudes personnelles pour continuer son propre chemin, y compris spirituel.

En dehors de la Parole humiliée, dont la lecture m'a été en particulier utile pour mon livre, je ne sais plus trop ce que j'ai lu de Ellul, au hasard des nombreuses consultations que j'ai pu faire en bibliothèque publique ces dernières années, mais toujours est-il que c'est ce qui m'a marqué chez lui de façon générale, d'autant plus qu'il me parait indéniable que c'est en étant ostensiblement intransigeant (au risque de paraître méprisant) dans au moins certains de ses écrits, que cet auteur m'a paru le plus sincère. D'où ma conclusion en l'état le concernant... et, ma foi, tant pis si tu trouves que cela relève de la sottise...

Je n'ai pas vraiment parlé de dogmatisme s'agissant des autres auteurs, mais j'ai pointé du doigt le fait que leurs options religieuses, si elles sont chrétiennes, s'appuie sur le dogme, cette sorte d'injonction à « croire » sans quoi on estime qu'il n'y a pas vraiment d'adhésion... Je connais le discours sur la foi : ce n'est pas qu'une histoire d'injonction relevant de l'évidence pour les prosélytes, c'est aussi (et peut-être même surtout, notamment de nos jours) une histoire de démarche personnelle. Mais il n'empêche : si le christianisme, du moins tel que prétendent le concevoir « les vrais chrétiens », suppose une adhésion personnelle entrainant une rencontre entre le croyant et Dieu qui l'accueille, il ne s'agit pas dès lors d'adhérer à une philosophie de vie, ou à une communauté constituée autour de rituels, il s'agit bien au-delà, du moins théoriquement, d'adhérer à tout un système de pensée, de doctrine, basée sur une « Vérité » révélée, religieuse, qui ne peut pas être discutée. C'est un système de pensée global, totalisant, et prétendant à l'universalité. Or, il me semble que l'adhésion à ce système de pensée n'incite pas, par nature, à discuter le bien fondé du positionnement théorique d'un chrétien sur telle ou telle question, d'où le fait que je parle de cette tentation des auteurs chrétiens à partir du principe que les chrétiens sont forcément en soi des « mieux-disants » en matière de critique de la modernité, tentation à laquelle Olivier Rey me semble céder à certains endroits de son livre Leurre et malheur du transhumanisme, en ayant notamment tendance à vouloir mettre un peu dans le même sac tout ce qui semble ne pas lui convenir dans la vaste histoire des idées (capitalisme, Lumières, « socialisme », transhumanisme, positivisme et même antispécisme), pour mieux mettre en valeur un positionnement chrétien supposé « naturel » et donc forcément en soi « mieux-disant », et à propos duquel il serait dès lors comme incongru d'émettre une critique, ce que suppose la certitude (religieuse) d'être du côté de la « Vérité » (révélée) et du « langage de la Création ». La lecture du livre documenté de Rey est par ailleurs intellectuellement stimulante, mais son positionnement religieux, quoique subtilement et épisodiquement apparent, ne m'a pas échappé, même si tu pourras toujours dire que je surinterprète, et sachant qu'il y a sans doute d'autres niveaux de croyance dans la pensée de Rey, qui est par ailleurs un scientifique. Au moins est-il plus agréable à lire que Ellul quant à sa façon d'argumenter (je suis d'ailleurs d'accord avec lui pour considérer le transhumanisme comme étant à la fois une illusion technologique et une perte de temps face à des questions bien plus urgentes).

Yyr Wrote:Et toujours toujours toujours cette contradiction pratique qui consiste chez toi à pourfendre le dogmatisme à partir d'un dogmatisme sous-jacent qui n'est pas perçu.

Oui... on est tous le dogmatique de quelqu'un, je suppose... ou l'aliéné de quelqu'un... ou l'imbécile de quelqu'un, comme il te plaira... Mais rassure-toi : je perçois fort bien les limites de mon propre discours. ^^ J'espère qu'il en est de même pour toi, même si j'avoue ne pas me souvenir de t'avoir jamais vu avoir une attitude critique vis-à-vis du dogme auquel est censé correspondre tes convictions. Je ne cherche pas à avoir raison, et je me pose toujours des questions : ce n'est pas un dogme, juste l'attitude minimale qu'il me semble mieux valoir suivre quand on est un être humain, par nature curieux et sociable, en espérant être sur la voie d'un certain équilibre. Ma méfiance envers les certitudes idéologiques, quelles qu'elles soient, est à cette aune, ni plus, ni moins, et je crois t'avoir déjà dit que, en cela, je suis volontiers, et bien modestement, le « scepticisme <i>mitigé</i> » (« <i><u>mitigated</u> scepticism</i> ») de David Hume. Sans rejeter les convictions ou les croyances, mais sans esprit de système, donc... car que savons-nous ?

Les croyances jouent évidemment un rôle très important dans nos vies, et on oublie parfois combien elles ne sont pas toutes de même nature. J'avais déjà signalé, dans d'autres fuseaux du présent forum, l'ouvrage très intéressant de Henri Atlan intitulé <i>Croyances. Comment expliquer le monde ?</i> J'y reviens ici dans la mesure où sa réflexion tend à rejoindre mon propre positionnement, notamment quant à mon fameux souci de l'équilibre et aussi sur la question de la « religion », qu'il ne faut pas confondre avec toutes formes de croyances. Sans vouloir se lancer dans une classification excessive, Atlan distingue quatre sortes de croyances : « les scientifiques et trois autres le plus souvent réunies à tort dans la catégorie de « religieuses ». » Et il poursuit ainsi :

<p><div class="refTexte">Dans une terminologie plus différenciée, le nom de religion proprement dite est réservé à ce qui s'organise, sur un modèle chrétien étendu aux autres monothéismes, autour de professions de foi explicitées comme conditions d'appartenance. Une deuxième catégorie constitue des représentations collectives organisées autour de rituels et de mythes, définissant de façon pratique l'identité de sociétés et de populations diverses. Enfin, il faut aussi distinguer ce qu'on appelle « expériences mystiques » au sens large, ou du Dreamland, ou d'une « autre réalité », considérées d'un point de vue différent de celui qui les associe nécessairement à des croyances religieuses. C'est plutôt du côté de la neurophysiologie des états de conscience qu'il faut regarder - états modifiés, soit spontanément sous l'effet de circonstances particulières dans l'existence, rêves, passions extrêmes, expériences esthétiques, érotiques, états limites par exemple de mort imminente, soit provoqués artificiellement.
Toutes ces considérations conduisent à distinguer en outre, de façon transversale avec cette classification, entre croyances en tant qu'idées ou représentations mentales exprimées dans des énoncés et des croyances pratiques, avec parfois entre les deux des croyances sur le mode du « comme si ». Mais cette distinction ne fonctionne pas partout de la même manière, suivant la place accordée à l'usage de la raison et d'un principe d'objectivité qui caractérise la pratique des sciences, ou à la subjectivité des expériences diverses, tant morales que cognitives, souvent singulières et non reproductibles, exprimées dans des langues et des contextes culturels particuliers, qui ponctuent notre vie quotidienne. D'où l'existence de régimes de croyances différents pouvant coexister sans se confondre, permettant de progresser dans ces chemins du milieu sur la voie d'une bonne gestion de nos croyances. Et pour cela, sur les pas de philosophes atypiques tels que Spinoza, William James, Wittgenstein, de nous attacher à un néo-pragmatisme plutôt qu'à une métaphysique.
Attitude ni sceptique donc, ni relativiste radicale, ni dogmatique à la façon du scientiste ou du croyant religieux, ou du militant enfermé dans une idéologie où il place une forme de salut.<div class="refTitre">(Henri Atlan, <i>Croyances. Comment expliquer le monde ?</i>, Éditions Autrement, collection « Les Grands Mots », 2014, pp. 322-323)</div></div><br>

C'est une lecture fort stimulante que celle de ce livre <i>Croyances</i>...

Yyr Wrote:En tous les cas, merci pour les choses intéressantes : cela m’intéressera certainement de rediscuter avec toi de Byzance voire du socialisme (tu as certainement des choses à m'apprendre en la matière, j'en conviens volontiers !).

Oh, tu sais, je ne cherche pas à étaler une quelconque science, et j'apprends moi-même tous les jours... On partage, c'est tout, et tant pis si tout n'est pas intéressant pour autrui. Il faut être curieux, simplement. ^^

Yyr Wrote:La citation de Bauman sur l'espoir est malheureusement très ... postmoderne : complètement auto-référentielle, l'espoir étant juge de ce qui est ! le réel devant répondre devant le tribunal de ma volonté, celui-ci- venant avant celui de la raison (créature espérante avant d'être pensante, le désir vient ici avant l'intelligence) : mais alors qu'espérer ? si l'on espère avant de comprendre ce qu'est le monde, ce que nous sommes ? avec quels mots, avec quelles pensées, avec quelles représentations espérer ? On retrouve ici le suicide de la lignée sceptique de la philosophie occidentale (comme le disait CS Lewis, à propos du naturalisme je crois : « il se coupe lui-même la gorge »).

Effectivement, je veux bien croire alors que la pensée même de Bauman soit liquide ...

Parce que ta pensée à toi, Jérôme, ne le serait pas, elle, liquide ? Une pensée solide comme du béton, assise sur des certitudes, rigide, sans vie, qui ne bouge pas, qui ne se meut pas... aurait-elle davantage ta faveur ? J'ose espérer que tu sais que c'est plus compliqué. La bêtise relevant de « l'esprit qui ne veut pas souffler » (cf. Michel Adam, Essai sur la bêtise), ce que je m'efforce d'avoir, pour ma part, c'est un esprit dont le souffle n'est pas retenu, sans quoi ce serait l'asphyxie ! La pensée de Jacques Ellul lui-même, il me semble, se voulait en mouvement : on pourrait donc aussi bien parler de pensée liquide à son propos ! Et c'est la même chose pour Zygmunt Bauman. Tu sembles essayer d'appliquer sa métaphore liquide sur la modernité à sa propre pensée, en espérant que cela fera double-sens de façon péjorative. On pourrait jouer longtemps comme ça, sur les mots...

Pour autant, j'ai cité Bauman simplement pour te répondre sur la question de la place de l'espoir dans sa pensée, puisque tu ne semblais ne pas en voir une (de place) dans son esprit. Je ne partage pas l'idée d'établir une hiérarchie entre espoir et raisonnement, dans la mesure où les deux me paraissent s'être toujours volontiers mêlés, comme la nature et la culture, n'en déplaisent à certaines personnes. Bien malin qui pourrait vraiment faire strictement une distinction à travers la complexité de ce qu'est l'être humain... Mais je ne suis pas sûr que Bauman établisse vraiment une telle hiérarchie, l'espoir supposant toujours une forme de raisonnement, et finalement, je pense que ce qui te déplait surtout, c'est qu'il n'y ait pas la foi en la Sainte Trinité dans l'équation de Bauman. Tu pourras certes toujours lui reprocher son matérialisme marxiste, mais je crois que l'essentiel de son message, c'est que l'espoir est consubstantiel à l'être humain, sans qu'il y ait forcément besoin d'un Estel tolkieno-chrétien pour le concevoir. L'espoir selon Bauman, au fond, c'est simplement un certain refus de la fatalité, fût-il utopiste (N.B. : être utopiste ne signifie pas être transhumaniste, hein, je le souligne au cas où... ;-)...). En guise de conclusion, voici une dernière citation de Bauman, complémentaire de la précédente :

<p><div class="refTexte">Les résidents de la planète ont beau être, pour ainsi dire, dans le même bateau du point de vue de leurs perspectives de survie (leur unique choix se pose entre navigation collective ou naufrage collectif), leurs tâches immédiates et par conséquent leurs destinations préférées n'en diffèrent pas moins pour autant ; dès lors, les actions et les buts qui les influencent s'en retrouvent biaisés (ils représentent des sources d'antagonismes alors que l'impératif du jour est la solidarité).
Le précepte d'Adorno (affirmant que la pensée critique « n'est pas la conservation du passé, mais la réalisation des espoirs du passé ») reste d'actualité ; mais c'est précisément pour cela que la pensée critique doit être continuellement repensée afin de rester à la hauteur de sa tâche. L'espoir de parvenir à un équilibre acceptable entre liberté et sécurité - les deux conditions <i>sine qua non</i> pas immédiatement compatibles et pourtant aussi cruciales l'une que l'autre de la société bienveillante - doit aujourd'hui encore être placé au centre de cet effort de réflexion. Parmi les espoirs du passé qui ont besoin d'être rachetés de toute urgence, ceux contenus dans <i>Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique</i> [d'Emmanuel Kant (1784)] peuvent légitimement revendiquer le statut de méta-espoir : un espoir qui rend possible tout espoir.
Il n'y a qu'à regarder la planète pour se rendre compte qu'il ne s'agit pas là d'une petite exigence, et que la côte que nous devrons grimper lors des batailles à venir est des plus raides.
Néanmoins, équipés - pour le meilleur et pour le pire - du langage, de cette curieuse particule « non », déclaration de déni, de rejet et de refus qui nous élève, nous les êtres humains, au-dessus du témoignage de nos sens et distingue les apparences de la réalité, équipés également de ce temps du futur tout aussi bizarre qui nous conduit au-delà de l'immédiat et du donné, nous, êtres humains, ne pouvons cesser d'imaginer comment modifier les choses par rapport à ce qu'elles sont. Nous ne pouvons tout bonnement pas nous satisfaire de « ce qui est » parce que nous ne sommes capables de saisir ce que cela « est » qu'en allant chercher plus loin. Nous posons à cet « est » des questions maladroites qui demandent explications et excuses. Nous espérons que les choses vont changer - et nous sommes résolus à les modifier. Les petites comme les grandes.
Équipés - pour le meilleur et pour le pire - de la connaissance du bien et du mal, nous, les êtres humains, sommes jugés et jugeons - en ce qui concerne ce qui s'est passé et ce que nous avons fait ou cessé de faire. Nous mettons le « devrait » au banc des jurés et le « est » à celui des accusés. Nous transportons le président du tribunal (couramment appelé « conscience ») avec nous (en nous) où que nous allions et quoi que nous fassions : il détient le pouvoir de nous changer, nous, et le monde qui nous entoure - pour le meilleur, ou du moins pour le moins mal.<div class="refTitre">(Zygmunt Bauman, La Vie liquide [Liquid Life, 2005], traduit de l'anglais par Christophe Rosson [traduction complétée], Le Rouergue/Chambon, 2006, rééd. Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2013, 7. « Penser dans de sombres temps (relecture d'Arendt et d'Adorno) », p. 236-238)</div></div><br>

Yyr Wrote:Je t'en reparlerai en aparté Wink.

Et pour ma part, je crois que j'ai assez parlé (d'autant plus avec tout le travail qui m'attend). ^^'

B.
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