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Robert E. Howard - Conan
#55
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1544587926_la_fille_du_geant_du_gel_conan_le_cimmerien_robin_recht_2018.jpg" width="339" /><img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1544587964_la_fille_du_geant_du_gel_conan_le_cimmerien_details_robin_recht_2018.jpg" width="569" />

Je ne parle jamais beaucoup de bande dessinée, ici ou ailleurs, mais une fois n'est pas coutume, je me permets de reprendre ici les quelques mots que j'ai écrit tout-à-l'heure, sur le réseau de Mark Z., concernant l'adaptation par Robin Recht de la nouvelle de Robert E. Howard <i>The Frost-Giant's Daughter</i> (<i>La Fille du géant du gel</i>, 1932), une des meilleures histoires mettant en scène Conan le Cimmérien, qui parait officiellement en librairie ce mercredi 12 décembre (chez Glénat).

Cette adaptation est une réussite, particulièrement en révélant l'essence du récit de fantasy howardien à travers un "neuvième art" qui, jusqu'ici, s'agissant des adaptations des histoires de Conan en <i>comics</i> aux États-Unis d'Amérique, était complètement étouffé par une censure pudibonde "pour adolescents" malheureusement caractéristique desdits <i>comics</i>. La dimension sexuelle de <i>La Fille du géant du gel</i> devait forcément être présente dans une adaptation relevant des arts visuels, et il est fort satisfaisant, je dois le dire, de voir qu'en France, on a su trouver le ton juste, jusqu'à oser une certaine crudité, pour mettre graphiquement en scène cette histoire, la plus littéralement mythique des aventures de Conan.

Comme le fait remarquer Michael Moorcock dans sa préface à l'album, Robin Recht a su rendre l'histoire à la fois plus simple et plus complexe. D'une part plus complexe dans le sens où le contexte "nordique" de l'aventure est un peu plus détaillé et étoffé que dans la nouvelle originale, ce qui me parait témoigner au passage d'une bonne connaissance de la culture et de la mythologie des anciens Scandinaves, la représentation du géant primordial Ymir, en particulier, s'en trouvant ici enrichie. D'autre part plus simple dans le sens où l'essence des personnages principaux, notamment celui de Conan, guerrier barbare incarnant la plus naturelle, libre et instinctive, des pulsions de vie dans un monde où règne la mort, est peut-être plus directement soulignée que dans la nouvelle. La sexualisation explicite d'Atali, très soulignée ici, jusqu'à la représenter avec des attributs aussi bien divins (la peau insensible aux éléments, propre aux dieux et déesses des mythologies, notamment classique) que très humains (les poils pubiens, notamment), explose non seulement les sempiternels et stupides codes de censure anglo-saxons, mais aussi un certain nombre de conventions plus générales en matière d'art ou de fantasy, sans pour autant céder à la facilité que l'on reproche si souvent à la moindre évocation du désir sexuel sans fard, puisque l'essentiel est là : Atali apparait telle que l'on pouvait se représenter les dieux et déesses chez les Anciens, c'est-à-dire, en partie à l'image des êtres humains, et même temps censés être très au-dessus d'eux et de l'humaine condition, tandis que conformément au récit howardien, en étant simplement lui-même, Conan réussit à se hisser au niveau d'un mythe, au risque de s'y perdre... et à en revenir. C'est là tout simplement la fantasy howardienne à son meilleur.

Sur la forme, le dessin est maîtrisé, ainsi que la mise en couleur, même si, personnellement, je m'attache généralement davantage à la qualité du dessin, laquelle est bien là en l’occurrence. Le trait est réaliste à souhait et les angles de vue variés et originaux. Personnages et paysages sont représentés avec soin, tantôt de façon appliquée, tantôt de manière plus enlevée, avec un vrai sens du mouvement. C'est une adaptation sensuelle dans tous les sens du terme, aussi bien par fidélité au sujet, loin de toute censure, que par souci de solliciter, à travers l'imagination, d'autres sens que la vue, notamment l'ouïe, puisque une bonne part de l'histoire est rythmée par le battement du propre cœur de Conan.
Je craignais qu'une Atali avec une chevelure trop rousse/rouge, associée éventuellement à un court vêtement en mailles de métal comme le laissait entrevoir certains éléments de la communication précédent la sortie de l'album, inciterait trop à songer à Red Sonya, un autre personnage féminin de bande dessinée, très librement inspiré de Howard et emblématique, par son accoutrement même, de la stupide censure des <i>comics</i> : à l'arrivée, ma crainte s'avère heureusement plutôt infondée, puisque dans l'album proprement dit, Atali apparait finalement d'une manière qui ne contredit pas le récit original de Howard, et qui n'incite pas à penser à autre chose qu'à la matière originale à la fois "historique" (l'Âge Hyborien de Conan est un passé alternatif lointain de la Terre) et mythique du texte, sur laquelle Robin Recht a façonné intelligemment son adaptation.
Des libertés sont bien sûr prises, par exemple en ce qui concerne la représentation des deux frères d'Atali qu'affronte Conan, mais cela ne nuit pas fondamentalement au propos, et permet au passage de peut-être mieux comprendre notamment la spécificité du personnage de Conan et sa nature fondamentalement indomptable.
Le découpage graphique de l'histoire est fluide, alternant contenu minimal ou plus étoffé suivant les planches, incitant à un double niveau de lecture, au fil rapide de l'action ou de manière plus approfondie case par case. L'auteur ne s'interdit rien en matière d'expression graphique, et certaines pages, s'orientant vers la peinture au-delà de la bande dessinée, méritent d'être remarquées. C'est là vraiment du très bon et beau travail.

Bon, si l'on veut pinailler, il y a bien un petit problème de raccord au niveau de la chaînette sur les hanches d'Atali dans la première case de la page 49, mais je suppose que l'auteur l'aura lui-même remarqué, et puis c'est là quelque-chose que l'on retrouve chez les meilleurs dessinateurs : les petites "faiblesses" qui ne nuisent pas pour autant à la qualité de l'ensemble (comme les faux raccords dans les bons films de cinéma).
Je ne suis pas un des ces "influenceurs" de la Toile, payés pour dire du bien des produits dont ils parlent, ni quelqu'un qui pratique la flatterie (qui n'est jamais un service à rendre, même à un ami) : si jamais Robin Recht lit ces lignes, qu'il les prenne donc pour ce qu'elles sont : une critique positive indépendante, et un sincère coup de chapeau devant le très bon travail d'un auteur contemporain... ce que je ne fais pas tous les jours ! ^^

Amicalement,

Hyarion.
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