16-08-2019, 20:07
Il est temps maintenant d'aborder l'article de Verlyn Flieger : « The Music and the Task : Fate and Free Will in Middle-earth ».
Cet article volumineux se consacre au rapport entre le destin et le libre arbitre.
Pour l'auteur :
- Le destin et le libre arbitre en Terre du Milieu sont deux principes absolument antagonistes.
- Ces deux principes étant tous deux présents dans l'Histoire, ils provoquent un paradoxe, propre à la Fantaisie.
- Seuls les Hommes sont doués de libre arbitre et peuvent interagir avec le destin.
- Toutes les autres créatures de la Terre du Milieu, Valar, Maiar, Elfes et Nains sont privées de libre arbitre : à chaque fois que ces créatures semblent faire preuve de libre arbitre, il s'agit d'une illusion, savamment entretenue par Tolkien ; tout au plus les Elfes (ou les Valar etc.) peuvent-ils choisir l'attitude intérieure à avoir devant telle ou telle situation (aimer ou haïr, dire oui ou non, etc.) mais en aucun cas cela n'affecte les actes et les faits qui sont donnés par la Musique.
Je prendrai ici un peu de temps pour une critique, car il me semble que c'est la thèse de Verlyn Flieger, et non la subcréation tolkienienne, qui est paradoxale.
Elle me semble conduire à des impasses pratiques :
- L'auteur prend l'exemple du refus de Fëanor de répondre positivement à la demande de Yavanna de lui donner les Silmarils : s'il avait dit oui, cela aurait changé son cœur, dit-elle, mais pas les événements ; et pour cause, puisque Melkor s'en était déjà emparé. Certes pour les Silmarils. Mais pour les autres ? Si par exemple, à la mort de son père, Fëanor résiste à sa fureur et à son désespoir, entraîne-t-il ensuite quand même les Ñoldor en Terre du Milieu avec des cantiques au lieu de son Serment funeste ? Sur leur route, le Massacre d'Alqualondë aura-t-il nécessairement lieu si dans leurs cœurs les futurs Exilés ont résisté à la tentation du mal (massacrent-ils les Teleri en leur disant « rassurez-vous, c'est que de l'amour ») ? Les avocats des Ñoldor pourront se présenter plus tard devant Thingol avec de drôles de plaidoiries ... mais il ne sera pas plus dupe que moi ;).
- L'auteur aborde ensuite les « interactions complexes » entre les Hommes doués de libre arbitre et les Elfes enchaînés au destin, et je veux bien croire que cela devient « complexe » ... Elle s'en arrange avec difficulté (Tolkien écrit ceci, mais en fait, il faut comprendre que ...) mais jusqu'à un certain point seulement (*). Elle observe Beren et Lúthien par exemple, sans se poser des questions pourtant triviales : leur amour est-il libre ou fixé par le destin ? La Musique avait-elle décidé pour Lúthien et donc pour Beren ? Mais alors quid du libre arbitre de ce dernier ? Inversement, si l'acte d'amour posé par Beren était bien libre, comment celui de Lúthien pouvait-il ne pas l'être ? Plus généralement, que va dire la Musique des histoires du Premier Âge où les Eldar et les Edain interagissent ensemble, puisque ces actes vont en partie être déterminés par le libre arbitre des Hommes ? Ou encore, que fait (que faisait !) la Musique pour les Semi-Elfes, censés pouvoir choisir entre le destin des Hommes et celui des Elfes, dans le langage de V. Flieger entre le libre arbitre et la Musique ? :)
En fait, V. Flieger construit son paradoxe à partir de trois présupposés :
1. Le « destin » écrit dans la Musique contient les actes et les événements de l'Histoire de la Terre du Milieu.
2. Les Hommes seuls sont doués de libre arbitre.
3. Le propre de la subcréation est d'offrir des paradoxes, à l'image du « soleil vert » dont parle Tolkien dans son essai sur le Conte de Fées.
Le présupposé 1. est discutable. Il est écrit clairement que la Musique fixe le sort de toute chose en Arda, pas que cela doive être entendu au sens du déroulement des événements. En outre, V. Flieger n'envisage pas un instant les implications du fait que la Musique se situe en dehors du Temps.
Le présupposé 2. est récusé par Tolkien en long en large et en travers. V. Flieger s'appuie sur une formule des Contes Perdus immédiatement rejetée, où le Don de l'Unique aux Hommes, initialement « free will » passe très vite à « free virtue » (LCP I, pp.59,61). Elle note pourtant ce changement dans son article mais c'est pour ensuite et aussitôt décréter la stricte équivalence free will / free virtue et tenir coûte que coûte à la formulation initiale. Tout le reste du Conte d'Arda dira le contraire et Tolkien, dans ses Lettres, parlera bien du libre arbitre pour toute créature rationnelle, et mettra même en rapport le libre arbitre avec la subcréation, talent elfique par excellence, mais on a ensuite l'impression qu'il s'agira pour V. Flieger de faire tenir à toute force aussi bien le Conte que les déclarations de Tolkien dans un lit de Procrustre (ainsi juge-t-elle la mention du libre arbitre de Fëanor, ou encore l'association faite par Tolkien dans ses textes des termes de destin à Beren et de liberté à Lúthien « sources de confusion »). En outre, la thèse de V. Flieger échoue à expliquer alors en quoi la liberté spéciale des Hommes, si elle devait se confondre avec le libre arbitre, « ne fait qu’un avec […] la Mort » (Ainulindalë) et avec l'accomplissement du monde (Ainulindalë, Athrabeth). En fait, au lieu de chercher à comprendre la signification d'un syntagme (free virtue) à la lumière de l'ensemble du Conte d'Arda, c'est tout ce dernier qui se voit ou bien ignoré ou bien réinterprété à la lumière d'une interprétation erronée du syntagme en question. Le comble est que l'article consacre une grande partie de son effort à étudier justement de nombreux autres mots (« sources de confusion » pour la thèse présentée ...).
Le présupposé 3. est erroné. Non seulement un soleil vert n'est pas un paradoxe (si le Conte peut l'expliquer) mais à cet endroit Tolkien au contraire insiste sur la consistance interne de la réalité à donner à une subcréation et précise que [emphase]« la fantaisie ne détruit certainement pas la Raison, non plus qu'elle n'y insulte »[/emphase] (Faërie, p.117).
Le plus surprenant est que cet article des Tolkien Studies n°6 est immédiatement suivi d'un autre qui le contredit entièrement. Il s'agit d'une note de Tolkien lui-même sur la question. Je reviendrai à cet inédit plus tard.
(*) Avec de très beaux passages où V. Flieger articule les talents des Elfes et des Hommes, les premiers ayant pour vocation de toucher par l'intérieur les cœurs et les consciences, tandis que les seconds auraient pour mission de changer l'Histoire : ainsi les Elfes prédisposent les Hommes en quelque sorte dans leur mission et ainsi ont-ils en quelque sorte une mission partagée. Non seulement je rejoins entièrement l'auteur là-dessus (et sur d'autres choses aussi) mais encore je pense que c'est ici, précisément, que les « destins » de chaque parenté prennent leur sens (j'y reviendrai) ...
[séparation]
édit 2025 — ajout d'une critique philosophique
L'introduction et surtout la note 1 de V. Flieger indiquaient le principe de son article et annonçaient par avance sa conclusion :
[citation=The Music & the Task, TS n°6, p.151, 178]Introduction : The challenge arises when fate and free will intersect, for this collision of mutually contradictive forces engenders a cognitive disjunction that works against readers’ acceptance of its operation in the Secondary World.
Note 1 : It should be emphasized that the ensuing discussion is entirely literary, not theological or philosophical. I am not (nor was Tolkien [!]), arguing the actuality or the validity of either fate or free will, merely their fictive representation as aspects of his invented world. Conceptually, of course, and semantically, each apparently independent element requires the other as its opposite corollary, as up needs down, or dark needs light for full comprehension. Free implies that from which to be free, a constraint removed or denied; while Fate, cf. the OED’s first definition as the unalterable predetermination of events, implies restraint of what would otherwise be free.[/citation]
L'auteur envisage des concepts selon une pure logique formelle et même géométrique où les réalités désignées sont par avance réduites à des forces opposées. Les dimensions philosophique et théologique de l'œuvre sont en outre écartées par principe. Ce qui est une illusion : elles sont justes échangées avec celles qui sous-tendent implicitement la pensée de l'auteur de l'article. La présente réduction géométrique est en elle-même une opération philosophique, et elle a un corollaire spirituel (agnostique) quasi nécessaire (même opération dans « The arch and the keystone », Mythlore 38/1, 2019, p.5-17 — très bon article réponse de D. Williams dans « Keystone or Cornerstone? », Mythlore 40/1, 2021, p.210-226).
C'est à partir de cette réduction aussi que le « soleil vert » de faërie est interprété comme une contradiction par Flieger, prémisse erronée à partir de laquelle suit le reste. Certes, on ne peut nier, ainsi qu'elle y insiste à bon droit, que l'on se retrouve dans la vie, et tout spécialement Tolkien avec le TCBS promis à un grand destin fauché par le destin, au prise avec de véritables contradictions existentielles. Mais la véritable contradiction consiste à les traiter par une réduction géométrique ... À partir de là, les invraisemblances s'accumulent, le comble étant donné dans la conclusion, qui entend éclairer le [emphase]« Tolkien’s sub-creative rationale for his green sun paradox »[/emphase] (p.173 : le rationnel de l'irrationnel !) et proposer de voir dans le libre arbitre des Hommes ni plus ni moins que la [emphase]« Redemption [i.e.] a name for a concept for which Tolkien chose his own term, free will »[/emphase] (p.174) c'est-à-dire la capacité de modifier l'ordre des choses représenté par [emphase]« the pre-determination of events that is the Music »[/emphase] (p.175). Tout cela sans faire de philosophie ni de théologie ... sinon, celles, implicites, d'une partie de la Modernité : le destin comme déterminisme mécanique, et le libre arbitre comme force efficiente ... source de son propre salut :
[citation=p.177]We must honor the decision (not really Eru’s but Tolkien’s) to introduce into this unhappy, unfinished world the two unanticipated races of Elves and Men; and the further decision to give one race, Men, the freedom to change their lives and through those lives to change the Music and thus the fate of Middle-earth and its inhabitants. Only then can we understand the paradox with which I introduced this discussion as Tolkien’s ultimately hopeful vision for what he saw as a fallen world: that in a flawed and faulty Creation it is the task appointed for flawed and faulty human beings — struggling with the world around them, sometimes making false starts, often following twisting paths of which they themselves cannot always see the ends — to lead themselves and that world out of error and into light.[/citation]
On se demande ce qui doit interpeller le plus ... l'ultra-pélagianisme ou la vision ultimement pleine d'espérance de Tolkien à l'égard de ce monde déchu (!!!).
En synthèse, et en dépit de belles choses dans cet article, son raisonnement de fond est extravagant. Deux mots (et même pas, d'ailleurs : leur version la plus ancienne et fugace) ont été extraits de leur contexte et interprétés contre tout ce dont déborde le Conte d'Arda et les Lettres, à savoir qu'il faut distinguer entre libre arbitre et potentialité : les créatures rationnelles sont toutes pourvues de libre arbitre (et d'ailleurs déjà en dehors de la Musique : celle-ci n'est pas achevée que Melkor la modifie déjà — au temps pour la dyade libre arbitre ⇔ Musique !), mais elles n'ont pas les mêmes potentialités — notamment vis à vis du destin d'Arda. C'est bien ce qu'a perçu Forchhammer (cf. message suivant), et notamment que l'inédit de Fate & free will (mais pas que !) ruinait la thèse de Flieger ... qu'il tente de sauver en développant pour les Elfes le compromis impossible d'un libre arbitre intérieur n'ayant pas d'effet sur les événements, et en déclarant non canonique Fate & free will ! On croit rêver !!
édit 2025 — addendum
Je n'ai appris que récemment que Thomas Fornet-Ponse avait publié dans le Tolkien Studies suivant « “Strange and free” — On Some Aspects of the Nature of Elves and Men » (TS n°7, p.67-89). Article parfait, qui corrige Flieger, en abordant la nature des Hommes et des Elfes, le libre arbitre, le destin, la Musique, et ce en quoi consiste le dépassement de la Musique par les Hommes (je m'y accorde à la virgule près dans « Estel Eruhínion », § I.3.a (p.244-246) & § II.1.b (p.261-263) — en plus concis et en moins diplomate ;)).
Cet article volumineux se consacre au rapport entre le destin et le libre arbitre.
Pour l'auteur :
- Le destin et le libre arbitre en Terre du Milieu sont deux principes absolument antagonistes.
- Ces deux principes étant tous deux présents dans l'Histoire, ils provoquent un paradoxe, propre à la Fantaisie.
- Seuls les Hommes sont doués de libre arbitre et peuvent interagir avec le destin.
- Toutes les autres créatures de la Terre du Milieu, Valar, Maiar, Elfes et Nains sont privées de libre arbitre : à chaque fois que ces créatures semblent faire preuve de libre arbitre, il s'agit d'une illusion, savamment entretenue par Tolkien ; tout au plus les Elfes (ou les Valar etc.) peuvent-ils choisir l'attitude intérieure à avoir devant telle ou telle situation (aimer ou haïr, dire oui ou non, etc.) mais en aucun cas cela n'affecte les actes et les faits qui sont donnés par la Musique.
Je prendrai ici un peu de temps pour une critique, car il me semble que c'est la thèse de Verlyn Flieger, et non la subcréation tolkienienne, qui est paradoxale.
Elle me semble conduire à des impasses pratiques :
- L'auteur prend l'exemple du refus de Fëanor de répondre positivement à la demande de Yavanna de lui donner les Silmarils : s'il avait dit oui, cela aurait changé son cœur, dit-elle, mais pas les événements ; et pour cause, puisque Melkor s'en était déjà emparé. Certes pour les Silmarils. Mais pour les autres ? Si par exemple, à la mort de son père, Fëanor résiste à sa fureur et à son désespoir, entraîne-t-il ensuite quand même les Ñoldor en Terre du Milieu avec des cantiques au lieu de son Serment funeste ? Sur leur route, le Massacre d'Alqualondë aura-t-il nécessairement lieu si dans leurs cœurs les futurs Exilés ont résisté à la tentation du mal (massacrent-ils les Teleri en leur disant « rassurez-vous, c'est que de l'amour ») ? Les avocats des Ñoldor pourront se présenter plus tard devant Thingol avec de drôles de plaidoiries ... mais il ne sera pas plus dupe que moi ;).
- L'auteur aborde ensuite les « interactions complexes » entre les Hommes doués de libre arbitre et les Elfes enchaînés au destin, et je veux bien croire que cela devient « complexe » ... Elle s'en arrange avec difficulté (Tolkien écrit ceci, mais en fait, il faut comprendre que ...) mais jusqu'à un certain point seulement (*). Elle observe Beren et Lúthien par exemple, sans se poser des questions pourtant triviales : leur amour est-il libre ou fixé par le destin ? La Musique avait-elle décidé pour Lúthien et donc pour Beren ? Mais alors quid du libre arbitre de ce dernier ? Inversement, si l'acte d'amour posé par Beren était bien libre, comment celui de Lúthien pouvait-il ne pas l'être ? Plus généralement, que va dire la Musique des histoires du Premier Âge où les Eldar et les Edain interagissent ensemble, puisque ces actes vont en partie être déterminés par le libre arbitre des Hommes ? Ou encore, que fait (que faisait !) la Musique pour les Semi-Elfes, censés pouvoir choisir entre le destin des Hommes et celui des Elfes, dans le langage de V. Flieger entre le libre arbitre et la Musique ? :)
En fait, V. Flieger construit son paradoxe à partir de trois présupposés :
1. Le « destin » écrit dans la Musique contient les actes et les événements de l'Histoire de la Terre du Milieu.
2. Les Hommes seuls sont doués de libre arbitre.
3. Le propre de la subcréation est d'offrir des paradoxes, à l'image du « soleil vert » dont parle Tolkien dans son essai sur le Conte de Fées.
Le présupposé 1. est discutable. Il est écrit clairement que la Musique fixe le sort de toute chose en Arda, pas que cela doive être entendu au sens du déroulement des événements. En outre, V. Flieger n'envisage pas un instant les implications du fait que la Musique se situe en dehors du Temps.
Le présupposé 2. est récusé par Tolkien en long en large et en travers. V. Flieger s'appuie sur une formule des Contes Perdus immédiatement rejetée, où le Don de l'Unique aux Hommes, initialement « free will » passe très vite à « free virtue » (LCP I, pp.59,61). Elle note pourtant ce changement dans son article mais c'est pour ensuite et aussitôt décréter la stricte équivalence free will / free virtue et tenir coûte que coûte à la formulation initiale. Tout le reste du Conte d'Arda dira le contraire et Tolkien, dans ses Lettres, parlera bien du libre arbitre pour toute créature rationnelle, et mettra même en rapport le libre arbitre avec la subcréation, talent elfique par excellence, mais on a ensuite l'impression qu'il s'agira pour V. Flieger de faire tenir à toute force aussi bien le Conte que les déclarations de Tolkien dans un lit de Procrustre (ainsi juge-t-elle la mention du libre arbitre de Fëanor, ou encore l'association faite par Tolkien dans ses textes des termes de destin à Beren et de liberté à Lúthien « sources de confusion »). En outre, la thèse de V. Flieger échoue à expliquer alors en quoi la liberté spéciale des Hommes, si elle devait se confondre avec le libre arbitre, « ne fait qu’un avec […] la Mort » (Ainulindalë) et avec l'accomplissement du monde (Ainulindalë, Athrabeth). En fait, au lieu de chercher à comprendre la signification d'un syntagme (free virtue) à la lumière de l'ensemble du Conte d'Arda, c'est tout ce dernier qui se voit ou bien ignoré ou bien réinterprété à la lumière d'une interprétation erronée du syntagme en question. Le comble est que l'article consacre une grande partie de son effort à étudier justement de nombreux autres mots (« sources de confusion » pour la thèse présentée ...).
Le présupposé 3. est erroné. Non seulement un soleil vert n'est pas un paradoxe (si le Conte peut l'expliquer) mais à cet endroit Tolkien au contraire insiste sur la consistance interne de la réalité à donner à une subcréation et précise que [emphase]« la fantaisie ne détruit certainement pas la Raison, non plus qu'elle n'y insulte »[/emphase] (Faërie, p.117).
Le plus surprenant est que cet article des Tolkien Studies n°6 est immédiatement suivi d'un autre qui le contredit entièrement. Il s'agit d'une note de Tolkien lui-même sur la question. Je reviendrai à cet inédit plus tard.
(*) Avec de très beaux passages où V. Flieger articule les talents des Elfes et des Hommes, les premiers ayant pour vocation de toucher par l'intérieur les cœurs et les consciences, tandis que les seconds auraient pour mission de changer l'Histoire : ainsi les Elfes prédisposent les Hommes en quelque sorte dans leur mission et ainsi ont-ils en quelque sorte une mission partagée. Non seulement je rejoins entièrement l'auteur là-dessus (et sur d'autres choses aussi) mais encore je pense que c'est ici, précisément, que les « destins » de chaque parenté prennent leur sens (j'y reviendrai) ...
[séparation]
édit 2025 — ajout d'une critique philosophique
L'introduction et surtout la note 1 de V. Flieger indiquaient le principe de son article et annonçaient par avance sa conclusion :
[citation=The Music & the Task, TS n°6, p.151, 178]Introduction : The challenge arises when fate and free will intersect, for this collision of mutually contradictive forces engenders a cognitive disjunction that works against readers’ acceptance of its operation in the Secondary World.
Note 1 : It should be emphasized that the ensuing discussion is entirely literary, not theological or philosophical. I am not (nor was Tolkien [!]), arguing the actuality or the validity of either fate or free will, merely their fictive representation as aspects of his invented world. Conceptually, of course, and semantically, each apparently independent element requires the other as its opposite corollary, as up needs down, or dark needs light for full comprehension. Free implies that from which to be free, a constraint removed or denied; while Fate, cf. the OED’s first definition as the unalterable predetermination of events, implies restraint of what would otherwise be free.[/citation]
L'auteur envisage des concepts selon une pure logique formelle et même géométrique où les réalités désignées sont par avance réduites à des forces opposées. Les dimensions philosophique et théologique de l'œuvre sont en outre écartées par principe. Ce qui est une illusion : elles sont justes échangées avec celles qui sous-tendent implicitement la pensée de l'auteur de l'article. La présente réduction géométrique est en elle-même une opération philosophique, et elle a un corollaire spirituel (agnostique) quasi nécessaire (même opération dans « The arch and the keystone », Mythlore 38/1, 2019, p.5-17 — très bon article réponse de D. Williams dans « Keystone or Cornerstone? », Mythlore 40/1, 2021, p.210-226).
C'est à partir de cette réduction aussi que le « soleil vert » de faërie est interprété comme une contradiction par Flieger, prémisse erronée à partir de laquelle suit le reste. Certes, on ne peut nier, ainsi qu'elle y insiste à bon droit, que l'on se retrouve dans la vie, et tout spécialement Tolkien avec le TCBS promis à un grand destin fauché par le destin, au prise avec de véritables contradictions existentielles. Mais la véritable contradiction consiste à les traiter par une réduction géométrique ... À partir de là, les invraisemblances s'accumulent, le comble étant donné dans la conclusion, qui entend éclairer le [emphase]« Tolkien’s sub-creative rationale for his green sun paradox »[/emphase] (p.173 : le rationnel de l'irrationnel !) et proposer de voir dans le libre arbitre des Hommes ni plus ni moins que la [emphase]« Redemption [i.e.] a name for a concept for which Tolkien chose his own term, free will »[/emphase] (p.174) c'est-à-dire la capacité de modifier l'ordre des choses représenté par [emphase]« the pre-determination of events that is the Music »[/emphase] (p.175). Tout cela sans faire de philosophie ni de théologie ... sinon, celles, implicites, d'une partie de la Modernité : le destin comme déterminisme mécanique, et le libre arbitre comme force efficiente ... source de son propre salut :
[citation=p.177]We must honor the decision (not really Eru’s but Tolkien’s) to introduce into this unhappy, unfinished world the two unanticipated races of Elves and Men; and the further decision to give one race, Men, the freedom to change their lives and through those lives to change the Music and thus the fate of Middle-earth and its inhabitants. Only then can we understand the paradox with which I introduced this discussion as Tolkien’s ultimately hopeful vision for what he saw as a fallen world: that in a flawed and faulty Creation it is the task appointed for flawed and faulty human beings — struggling with the world around them, sometimes making false starts, often following twisting paths of which they themselves cannot always see the ends — to lead themselves and that world out of error and into light.[/citation]
On se demande ce qui doit interpeller le plus ... l'ultra-pélagianisme ou la vision ultimement pleine d'espérance de Tolkien à l'égard de ce monde déchu (!!!).
En synthèse, et en dépit de belles choses dans cet article, son raisonnement de fond est extravagant. Deux mots (et même pas, d'ailleurs : leur version la plus ancienne et fugace) ont été extraits de leur contexte et interprétés contre tout ce dont déborde le Conte d'Arda et les Lettres, à savoir qu'il faut distinguer entre libre arbitre et potentialité : les créatures rationnelles sont toutes pourvues de libre arbitre (et d'ailleurs déjà en dehors de la Musique : celle-ci n'est pas achevée que Melkor la modifie déjà — au temps pour la dyade libre arbitre ⇔ Musique !), mais elles n'ont pas les mêmes potentialités — notamment vis à vis du destin d'Arda. C'est bien ce qu'a perçu Forchhammer (cf. message suivant), et notamment que l'inédit de Fate & free will (mais pas que !) ruinait la thèse de Flieger ... qu'il tente de sauver en développant pour les Elfes le compromis impossible d'un libre arbitre intérieur n'ayant pas d'effet sur les événements, et en déclarant non canonique Fate & free will ! On croit rêver !!
édit 2025 — addendum
Je n'ai appris que récemment que Thomas Fornet-Ponse avait publié dans le Tolkien Studies suivant « “Strange and free” — On Some Aspects of the Nature of Elves and Men » (TS n°7, p.67-89). Article parfait, qui corrige Flieger, en abordant la nature des Hommes et des Elfes, le libre arbitre, le destin, la Musique, et ce en quoi consiste le dépassement de la Musique par les Hommes (je m'y accorde à la virgule près dans « Estel Eruhínion », § I.3.a (p.244-246) & § II.1.b (p.261-263) — en plus concis et en moins diplomate ;)).

