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La question du Libre Arbitre
#10
Le travail de Troels Forchhammer, « Voices of a Music: Models of Free Will in Tolkien's Middle-earth », est lui aussi conséquent.

Il constitue à maints égards une suite du travail de V. Flieger sur le rapport entre le destin et le libre arbitre, dont il se distingue au départ pour y revenir à la fin.

Quant au destin :
- Par destin, il s'agit de distinguer entre prescience (foreknowledge) divine (conception des Anciens), et ce qui serait un véritable déterminisme (conception des Modernes).
- Le Légendaire tolkienien s'accorde remarquablement à la pensée de Boèce (l'auteur suit ici K. Dubs (*)) : Dieu étant en dehors du Temps, toute l'histoire lui est présente dans une sorte d'éternel maintenant (cf. Eru « dans les Halles Intemporelles » (Ainulindalë)). Pas de déterminisme donc. Mais une harmonie divine éternelle, hors du Temps, la Providence (peu ou pas évidente depuis l'intérieur du Temps), dont le déroulement temporel s'appelle le Destin (qui lui se constate et s'éprouve), qui ne gêne en rien le libre arbitre, et qui s'exprime, entre autres, dans certains « hasards » (chance).
- La Musique étant étroitement associée au Temps, et le Temps pouvant être « ce qui séquence les événements », la Musique décrit une séquence d'événements. Cela évoque l'intrication du temps et du destin des mythes vieux norrois (cf. les noms des trois divinités du destin Urđ, Verđandi et Skuld ; en particulier Urđ « (has) been, also used in the sense of 'fate', 'destiny' » en lien avec l'anglais wyrd ; et Skuld « [which] refers to that which should happen in the future [and] carries in addition the connotation of having always been meant to happen » en lien avec l'anglais should).

Quant au libre arbitre :
- L'acte libre est celui qui engage la responsabilité morale de son agent.
- Toutes les créatures rationnelles, pourvues d'un fëa, sont douées de libre arbitre (non seulement Tolkien a été explicite mais la modification des Contes Perdus signifie cela ; l'auteur attire aussi l'attention sur les réflexions de Tolkien sur la nature des orques et le contraste avec l'adoption des nains par Eru : le fëa et le libre arbitre vont aux derniers et pas aux premiers), dont l'importance en Arda n'est pas tant de façonner les événements que la manière dont les personnages pensent les événements.
- Le libre arbitre se décline différemment selon les races : il y a plusieurs « modèles » de libre arbitre dans le Légendaire.

Quant au rapport entre les deux :
- Le modèle humain du libre arbitre intègre la liberté spéciale échue aux Hommes (free virtue) de façonner leur vie au-delà de la Musique, entendue ici comme le pouvoir de modifier la Musique elle-même et donc, la Musique étant ici séquence d'événements, les événements en tant que tel — à ce moment, l'auteur évoque le libre arbitre comme « le pouvoir de faire autrement » — : il y a en fait un « destin originel » qui peut être modifié par les Hommes, dont le rôle est d'ailleurs de « mettre la Musique d'aplomb (set the Music aright) » et un « destin final » (à la différence de Boèce et donc de K. Dubs).
- Le modèle elfique n'intègre pas ce « pouvoir de faire autrement » : le libre arbitre des Elfes se cantonne à la possibilité de réfléchir à ses actes et ne change rien aux événements.
- Le modèle valien serait un intermédiaire tirant vers celui des Elfes (l'exception « humaine » étant suggérée par le passage de la Conversation entre Eru et Manwë où le premier fait remarquer au second que les Valar ont enlevé un grand nombre de Premiers-Nés pour les faire venir en Aman depuis la Terre du Milieu où Il les avait mis).

Ainsi, T. Forchhammer rejoint le présupposé 1. de V. Flieger (et d'autres) d'après lequel la Musique est l'enchaînement des événements (comme vu plus haut, c'est un raccourci discutable ; il est vrai qu'ici, l'auteur, contrairement à beaucoup d'autres, tente de le justifier, mais sa démonstration reste critiquable).
Il se distingue en revanche entièrement du présupposé 3. de V. Flieger d'après lequel la tension entre destin et libre arbitre (et donc la Fantaisie) serait un paradoxe : pour lui, et c'est d'ailleurs sa conclusion, c'est une interaction, et on voit en effet dans son travail qu'il cherche une cohérence (ouf !).
Enfin, le présupposé 2. de V. Flieger d'après lequel seuls les Hommes bénéficieraient du libre arbitre est récusé dans les déclarations ... mais pas en pratique : détacher la réflexion sur le sens de ses actes des actes eux-mêmes (modèle elfique) mène à de drôles de choses. L'auteur reprend d'ailleurs l'exemple de V. Flieger avec Fëanor dont les actes, nous dit le Silmarillion, auraient été différents s'il avait dit oui à Yavanna. À nouveau, notre théoricien est bien embêté avec cela : les Elfes pourraient-ils donc « faire autrement » ? Il convoque alors V. Flieger pour résoudre le problème et pour dire que les actes de Fëanor « n'auraient pas changé extérieurement », mais qu'ils « auraient été substantiellement différents en qualité parce que Fëanor aurait réfléchi différemment à ce qu'il faisait ». Les Teleri et Mandos y auraient certainement été très sensibles ;). Toutefois, même si cette séparation entre l'intériorité et l'acte ne peut tenir, je retiens l'attention très fine portée par l'auteur à souligner l'importance, dans le libre arbitre, à penser plutôt que façonner les événements.
Je remarque, à nouveau, que l'on se focalise ici sur le « fonctionnement » à trouver entre destin et libre arbitre, en se focalisant sur un point, c'est-à-dire une phrase voire même un ou deux mots de l'Ainulindalë, en s'aidant de quelques éléments du Légendaire, tout en laissant de côté des pans entiers du Conte. Mais le comble, c'est que l'on cite néanmoins le passage de l'Ainulindalë connexe sur l'accomplissement du monde par l'opération des hommes, etc. sans un seul instant se demander ce que cela peut vouloir dire.

À la fin, un travail bien sûr intéressant, qui évite certaines chausse-trappes, mais pas toutes : la thèse, là encore, ne rend pas compte de la cohérence, non seulement du Conte d'Arda, mais encore d'elle-même.

T. Forchhammer a depuis publié un commentaire sur l'inédit tolkienien publié dans le TS n°6 (dont je reparlerai) qui contredit la thèse de V. Flieger aussi bien que la sienne : « On Tolkien’s Notes on “Fate and Free Will” ». Dans ce commentaire, où il loue « l'excellent article de Verlyn Flieger » (celui qui précède l'inédit), il tire les conclusions qui s'imposent : « on ne saurait rechercher une cohérence » entre les notes tardives de Tolkien comme cet inédit et aucun de ses autres écrits :). En plus, vous pensez, dans cette note, Tolkien part de la signification des mots elfiques pour ensuite parler de l'interaction entre le destin et le libre arbitre en Arda : ces notes « ne reflètent donc pas nécessairement ce qu'il en pense pour sa sub-création » (Je me suis quand même frotté les yeux plusieurs fois ... :) :) :)).

(*) Kathleen Dubs : « Providence, Fate and Chance: Boethian Philosophy in The Lord of the Rings », in Jane Chance, Tolkien and the Invention of Myth: A Reader.
J'avais oublié de récupérer cette référence ! Sans doute parce que l'ouvrage est à 50€ au mieux ... Si quelqu'un dispose de l'essai de K. Dubs, je suis preneur ;).
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