18-08-2019, 06:55
Hyarion Wrote:Yyr Wrote:- S. Hoët trouve que la mort de Fëanor (dans la pulvérisation de son corps), de même que le suicide de Túrin, sont des exemples de liberté arrachée à la nécessité (je ne le pense pas).
Le contraire m'eût étonné... mais il faudrait développer... ;-)
Pour te répondre, Hyarion, car cela amène bien souvent des conversations intéressantes
:Je conviens biens volontiers avec toi que l'histoire de Túrin « n'est pas particulièrement la plus imprégné de christianisme » chez Tolkien. J'irais même jusqu'à dire qu'il y a un large consensus, appuyé par les déclarations de Tolkien et les différents brouillons de ce récit, qui trouve sa genèse dans « L'Histoire de Kullervo », pour en faire une synthèse entre la légende de Sigurd et celle de Kullervo. Puisque la scène de la réalisation de l'inceste, de la mort de la sœur et du suicide du héros viennent tout droit de « Kullervo », la première étape (pas forcément la seule, mais il faut commencer au commencement conceptuel adéquat) serait d'observer la signification de ce suicide dans la légende d'origine.
À ce stade, on peut aussi constater le consensus général sur le fait qu toute l'histoire du personnage de Kullervo semble régentée par la destinée et que toutes les initiatives du héros, mal appliquées, ne font que l'enfermer dans un cheminement qui semble tracé d'avance, au rebours de sa volonté. Le récit dispose même d'une morale, attribuée au sage Väinämöinen, qui n'est peut-être pas d'origine (j'ignore l'avis des spécialistes à ce propos), mais qui reflète bien la façon dont ce conte était perçu lorsqu'il a été collecté par Lönnrot. Cette morale devait être connue de Tolkien, puisque sauf erreur de ma part, la première version traduite qu'il lut la contenait. Je la cite dans l'excellente traduction de Rebourcet (Gallimard, Quarto, 2010, p. 628) :
[citation]C'était la mort de l'homme jeune,
et le trépas de Kullervo,
il a trouvé sa fin dernière,
la malemort des gens de guigne.
Le vieux Väinämöinen,
au jour qu'il eut vent de sa mort,
le dur trépas de Kullervo,
le barde chanta les mots sages :
« N'allez jamais, gens d'à venir,
dresser votre enfant de travers
chez la nourrice, la bégaude,
l'étrangère aux berceuses niaises !
« Le gamin dressé de travers,
l'enfant bercé de niaiseries,
ne gagnera guère en jugeote,
oncques n'aura le bon sens d'homme
même s'il vit de vieille vie,
s'il pousse dru, de torse fort ! »[/citation]
Autant pour le libre-arbitre dans le suicide de Kullervo. Et si l'on peut observer que Tolkien n'a pas les préventions finnoises contre le fostering — et pour cause —, il ne ramène pas moins la mort de Túrin à l'enchaînement logique de la malédiction de Morgoth. En revanche, on peut se demander si le suicide de Húrin ne serait pas, lui, une tentative (peut-être inadéquate) de faire finalement prévaloir son libre-arbitre sur la malédiction de Morgoth, après qu'il a vu que toutes ses initiatives finissaient par tourner au mal.
Quant à la combustion du corps de Fëanor, Tolkien est assez clair sur le fait que c'était la puissance extraordinaire de son fëa qui l'entraîna après sa mort. Or cette puissance n'entraînait aucunement une capacité au discernement (bien au contraire), ni une capacité à s'extraire du destin tracé pour lui et son peuple, une fois les causes de ce destin posées. Par conséquent, Hoët fait selon moi un hors-sujet complet dans ce cas, et c'est sa position qu'il faudrait argumenter en détail.
E.

