20-08-2019, 07:14
Bien que cela me semble une « étape » risquée, en cherchant à comprendre la soupe à partir des os (cf. Faërie) ou la Mer à partir de la tour (cf. Monstres), le parallèle que tu proposes avec Kullervo est très riche et me parle bien. Car la morale de Väinämöinen relie ici « la malemort des gens de guigne » — la fatalité — à « dresser [son] enfant de travers » — notre responsabilité (même si la voilà ici comme toute entière du côté des éducateurs) c'est-à-dire ce qui relève de notre libre arbitre. De même pour Túrin, il me semble. Car le récit (et non Tolkien ;)) ramène en effet la mort de Túrin « à l'enchaînement logique de la malédiction de Morgoth ». Mais que voit-on en matière de fatalité d'un côté et de responsabilité de l'autre ?
Pour ce qui est de la fatalité, la proposition de Bertrand dans Túrin maudit : une illusion d'optique ? me paraît très convaincante : le vrai pouvoir de Morgoth réside dans la ruse et la tromperie et il a pesé de tout son poids pour convaincre Húrin et les siens d'apporter la nuit où ils iraient. En sont-ils convaincus ... qu'ils le font ... Cela évoque le Miroir de Galadriel, qui montre bien des choses, dont « certaines ne se réalisent jamais, à moins que ceux qui en ont la vision ne se détournent de leur chemin pour les empêcher » (!) (SdA, Livre II, chap. éponyme). Comment ne pas songer à Túrin « Turambar » qui ne cesse d'accomplir la malédiction de Morgoth par toutes sortes de détours (à commencer par ses changements de nom) ?
Pour ce qui est de la responsabilité, y a-t-il dans le Légendaire plus orgueilleux que Túrin ? Les paroles d'Ulmo s'adressaient à Túrin aussi bien qu'à Orodreth :
[citation=Les enfants de Húrin, p.163]Jette les pierres de ton orgueil dans la rivière impétueuse, afin que le Mal qui va rampant ne puisse découvrir tes portes.[/citation]
L'envoyé du Seigneur des Eaux sera stupéfait d'entendre les réactions de Túrin, au point de douter qu'il s'agisse bien du fils de Húrin (pour nous lecteurs : est-ce encore Túrin ? est-il encore lui-même ? est-il encore libre ? ...). Et sa conclusion est éloquente :
[citation=Ibid., pp.164-165]Je ne parlais point de la différence entre le noir et l'or, dit Arminas. Mais de ce que ceux de la Maison de Hador ont tout autres usages, et Tuor parmi eux. Car ils ont manières courtoises, et ils écoutent les bons conseils, et tiennent en révérence les Seigneurs de l'Ouest. Mais toi, semble-t-il, tu n'écoutes que ta propre sagesse, ou les dictées de ta seule épée ; et tu parles avec hauteur. Et je te dis, Agarwaen Mormegil, si tu agis ainsi, ta destinée sera tout autre que celle à laquelle pourrait prétendre un qui est issu des Maisons de Hador et de Bëor.[/citation]
Ou comment, l'orgueil aidant, la liberté de Túrin s'amenuise progressivement (et l'on songe ici à la remarque lumineuse de Vincent : la liberté de choix distingue les alliés de leurs adversaires) jusqu'à s'anéantir ultimement à la toute fin, et voilà qu'il accomplit la malédiction de Morgoth (et l'on rejoint ici la question du suicide, qui peut être douloureuse et que je ne désire pas traiter sur le forum).
Alors, bien sûr, il y a bien plus orgueilleux que Túrin dans le Légendaire, et c'est Fëanor. Là encore, son orgueil n'est pas une source de libération, mais de vouloir imposer sa volonté — mais c'est cela, justement, qu'il appellera conquérir la liberté ... Un vers de la chanson du (6ème si ma mémoire est bonne) titre intitulé « The curse of Fëanor » de l'album Nightfall on Middle-earth (Blind Guardian, 1998) m'a toujours paru excellemment résumer la chute du plus grand des Ñoldor : « Truth might be changed by victory » (mis dans la bouche de Fëanor fuyant Valinor à la poursuite de Morgoth).
En tout cela nous anticipons (ce dont je ne me plains pas ;)) sur des choses à venir : on parle de liberté et de libre-arbitre, mais de quoi s'agit-il ? J'aimerais voir un peu ce que Tolkien nous en dit ...
Il me semble en tout cas que ces questions, dans le Conte d'Arda comme dans celui de notre propre histoire, restent mystérieuses. Non pas qu'on ne puisse y réfléchir, certainement pas, mais qu'il reste une part irréductible de mystère.
Pour ce qui est de la fatalité, la proposition de Bertrand dans Túrin maudit : une illusion d'optique ? me paraît très convaincante : le vrai pouvoir de Morgoth réside dans la ruse et la tromperie et il a pesé de tout son poids pour convaincre Húrin et les siens d'apporter la nuit où ils iraient. En sont-ils convaincus ... qu'ils le font ... Cela évoque le Miroir de Galadriel, qui montre bien des choses, dont « certaines ne se réalisent jamais, à moins que ceux qui en ont la vision ne se détournent de leur chemin pour les empêcher » (!) (SdA, Livre II, chap. éponyme). Comment ne pas songer à Túrin « Turambar » qui ne cesse d'accomplir la malédiction de Morgoth par toutes sortes de détours (à commencer par ses changements de nom) ?
Pour ce qui est de la responsabilité, y a-t-il dans le Légendaire plus orgueilleux que Túrin ? Les paroles d'Ulmo s'adressaient à Túrin aussi bien qu'à Orodreth :
[citation=Les enfants de Húrin, p.163]Jette les pierres de ton orgueil dans la rivière impétueuse, afin que le Mal qui va rampant ne puisse découvrir tes portes.[/citation]
L'envoyé du Seigneur des Eaux sera stupéfait d'entendre les réactions de Túrin, au point de douter qu'il s'agisse bien du fils de Húrin (pour nous lecteurs : est-ce encore Túrin ? est-il encore lui-même ? est-il encore libre ? ...). Et sa conclusion est éloquente :
[citation=Ibid., pp.164-165]Je ne parlais point de la différence entre le noir et l'or, dit Arminas. Mais de ce que ceux de la Maison de Hador ont tout autres usages, et Tuor parmi eux. Car ils ont manières courtoises, et ils écoutent les bons conseils, et tiennent en révérence les Seigneurs de l'Ouest. Mais toi, semble-t-il, tu n'écoutes que ta propre sagesse, ou les dictées de ta seule épée ; et tu parles avec hauteur. Et je te dis, Agarwaen Mormegil, si tu agis ainsi, ta destinée sera tout autre que celle à laquelle pourrait prétendre un qui est issu des Maisons de Hador et de Bëor.[/citation]
Ou comment, l'orgueil aidant, la liberté de Túrin s'amenuise progressivement (et l'on songe ici à la remarque lumineuse de Vincent : la liberté de choix distingue les alliés de leurs adversaires) jusqu'à s'anéantir ultimement à la toute fin, et voilà qu'il accomplit la malédiction de Morgoth (et l'on rejoint ici la question du suicide, qui peut être douloureuse et que je ne désire pas traiter sur le forum).
Alors, bien sûr, il y a bien plus orgueilleux que Túrin dans le Légendaire, et c'est Fëanor. Là encore, son orgueil n'est pas une source de libération, mais de vouloir imposer sa volonté — mais c'est cela, justement, qu'il appellera conquérir la liberté ... Un vers de la chanson du (6ème si ma mémoire est bonne) titre intitulé « The curse of Fëanor » de l'album Nightfall on Middle-earth (Blind Guardian, 1998) m'a toujours paru excellemment résumer la chute du plus grand des Ñoldor : « Truth might be changed by victory » (mis dans la bouche de Fëanor fuyant Valinor à la poursuite de Morgoth).
En tout cela nous anticipons (ce dont je ne me plains pas ;)) sur des choses à venir : on parle de liberté et de libre-arbitre, mais de quoi s'agit-il ? J'aimerais voir un peu ce que Tolkien nous en dit ...
Il me semble en tout cas que ces questions, dans le Conte d'Arda comme dans celui de notre propre histoire, restent mystérieuses. Non pas qu'on ne puisse y réfléchir, certainement pas, mais qu'il reste une part irréductible de mystère.

