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La question du Libre Arbitre
#19
Hyarion Wrote:Yyr ne veut pas en parler ici... mais il en parle finalement quand même, en mettant judicieusement le doigt sur ce qui caractérise, en l'état de nos connaissances, cet acte : la part effectivement irréductible de mystère qui l'entoure. C'est ce que j'avais répondu à Kendra lorsqu'elle m'avait interrogé (lors de ma conférence à l'ENS) sur le suicide de Robert E. Howard en 1936 : quelles que soient les circonstances, dans tout suicide, il y a une part de mystère. Cela justifie d'ailleurs, selon moi, de ne pas juger cet acte comme peuvent le faire les catholiques intransigeants, ce qu'ont tendance précisément à éviter de faire les protestants, d'où sans doute le fait que Howard, agnostique, ait pu être enterré chrétiennement avec sa mère, méthodiste, morte de maladie le lendemain du suicide de son fils.

Déjà, je suis bien content de ne pas être « intransigeant » à cet égard, vu que si je pense que le suicide est une erreur, comme choix personnel, je me garderais bien de juger ceux qui le commettent. D'abord, parce que je ne suis pas une instance de jugement en la matière et qu'il est vivement recommandé de s'abstenir de condamnations morales injustifiées. Ensuite à cause de l'expérience de mon père en tant que pyschiatre, dont il lui est arrivé de parler dans les moments difficiles pour lui. Or y a-t-il moment plus difficile qu'un patient qui menace de se suicider, voir qui passe à l'acte ? Ce qu'il m'en a dit montre que dans bien des cas de ce genre, le suicide n'est pas une forme de liberté qu'on pourrait humainement juger, mais une manifestation de la maladie psychiatrique dont certains souffrent, parfois pour des raisons purement physiologiques (maladies bipolaires, par exemple), parfois pour des raisons plus particulièrement pyschiques. Et dans le cas des maladies psychiatriques très graves, mon père avait pu observer le fait que les tendances suicidaires se manifestaient fréquemment au moment où le patient prenait conscience de ses problèmes et commençait à remonter la pente, comme s'il s'agissait d'un mécanisme ultime de défense de la maladie pour empêcher la guérison.

Cela ne veut évidemment pas dire que tout suicide ait une origine médicale et je me garderais bien d'extrapoler ce que je viens de dire à Howard ou à Montherland, encore moins à Sénèque ou à Ōishi Kuranosuke, qui vivaient effectivement dans une société où le suicide était considéré comme un acte honorable et courageux, voire l'acte honorable par excellence.


Hyarion Wrote:À la fin des fins, il n'a plus vu de sens à son existence, il n'a plus vu de sens à être là, parmi les autres, dans cette réalité-ci, dans ce qui lui paraissait être devenu, au-delà même de la souffrance, une impasse, un vide, une absurdité. Dès lors, quelle autre issue que la mort, fut-elle « prématurée » ?

En tout cas, cela montre que Túrin n'avait pas lu le Mythe de Sisyphe. Wink

Pour le reste, je suis tout à fait d'accord avec toi : l'histoire de Túrin a une résonnance très particulière dans le Légendaire et il est possible de proposer de nombreuses interprétations de son destin, même si certaines me paraissent plus représentatives que d'autres des intentions de Tolkien. Mais l'on sait aussi que le propre des grandes œuvres d'art est de dépasser l'intention de ceux qui les réalisent. Et l'histoire des Silmarils montre que Tolkien était lui aussi conscient de cela.

E.
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