Le dernier message que Jérôme m'a envoyé, en janvier dernier, était une longue lettre de 20 pages. Ma réponse à vous deux, Jérôme et Damien, à laquelle je travaillais encore en début de semaine, parallèlement à mes autres travaux d'écriture depuis maintenant plus de huit mois, représente actuellement l'équivalent d'environ... 150 pages. Dans la mesure où je ne conçois pas cette réponse autrement que publique et à destination collective (pour des raisons de fond comme de forme), et que cela m'a déjà pris beaucoup trop de temps, je me retrouve confronté, comme de juste, à mon libre-arbitre sur fond de scepticisme : continuer encore, ou tout arrêter ? Après (très) mûre réflexion, il est temps pour moi de dire « stop », et d'annoncer ici que je ne posterai finalement pas cette très (trop ?) longue réponse telle quelle et même pas terminée. Pourquoi ? Parce que, comme d'habitude, j'en ai probablement trop fait... Trop d'argumentation devant trop peu de répartie <i>in fine</i>, trop de citations à colorier façon Sosryko, trop d'illustrations à commenter, trop de comptes-rendus de lectures dépassant de loin le seul Zygmunt Bauman à l'origine du présent fuseau, trop de confidences personnelles aussi, s'agissant notamment de mon rapport à la religion, au catholicisme, au message de Jésus de Nazareth, à la spiritualité de façon plus large, à la politique, au socialisme, à l'amour, à la sexualité, aux relations hommes/femmes, à l'enfance, à l'intolérance... En face, je risquerais de n'obtenir probablement que des réactions décevantes, faite d'incompréhension, de volonté de seulement tester son intelligence, de raideur morale ou de pudeur mal placée, y compris à travers des silences. Du moins est-ce ma crainte. Alors disons simplement « stop », même si je garde tout ce travail sous le coude, au cas où.
Quelques précisions, malgré tout, en particulier en ce qui concerne le dogmatisme et le scepticisme...
Personne ne peut effectivement s'exonérer, Damien, de la tentation de tomber dans le dogmatisme en tant qu'« adhésion ferme et entière de l'esprit à quelque chose; en partic., croyance assurée à la vérité de quelque chose » selon les termes du TLF évoqués précédemment. Mais c'est là tout le problème pour moi : de quelle vérité peut-on se prévaloir pour prétendre y adhérer si fermement et si assurément que peuvent le faire, entre autres, les esprits religieux, notamment chrétiens, revendiquant une croyance en des idées absolues ? Jérôme a souvent dit avoir observé une contradiction pratique chez moi dans la mesure où je rejetterai le dogmatisme à partir d'un autre dogmatisme qui serait chez moi sous-jacent, mais la seule chose qui me pose problème, pour ce qui est de véritablement débattre, c'est le fait de ne pas faire l'effort de mettre (au moins un peu) de côté les idées absolues que l'on peut avoir. Lesdites idées absolues constituent pour moi, dans une très large mesure, une impasse à la fois intellectuelle et spirituelle, relevant de ce que j'appellerais le « lithisme » - soit littéralement l'attitude des gens dont la pensée s'est changée en pierre -, mais si je ne conteste pas que l'on puisse avoir des idées absolues, j'avoue toujours regretter que l'on y accorde une importance si excessive pour réfléchir et échanger, tant il est vrai qu'elles ne sont pas de nature à s'intégrer dans une authentique discussion... En tout cas, il me semble que l'on ne peut pas discuter dès lors que l'on se jette mutuellement, même courtoisement, même avec l'air de ne pas y toucher, ses certitudes idéologiques et religieuses à la figure, sans laisser de place à ce qui me semble véritablement stimulant pour la pensée : le doute. Voila pourquoi, dans mon esprit, le scepticisme ne relève pas du dogme, et n'est pas « l'écueil principal » à éviter pour la pensée comme me l'a écrit Jérôme dans sa lettre, mais se trouve être à mes yeux simplement une sorte de garde-fou, allant chez moi un peu plus loin que le doute pratique, mais qui a ses limites, et qui s'exerce sur une base à la fois rationnelle et ouverte sur le champ des possibles au-delà de ce que nous croyons voir et entendre... Je n'exclue pas, à cette aune, que le réel que nous entendons appréhender de façon rationnelle ne soit pas, lui-même, seulement une illusion (pourquoi devrions-nous exclure cette possibilité, même si, dans nos esprits rationnels, elle n'est pas forcément prioritaire ?). Complètement à l'opposé me parait être en tout cas le « lithisme », soit tout ce qui relève des certitudes absolues, des dogmes, d'une pensée qui au fond a cessé de fonctionner, et dont je ne pouvais pas trouver meilleure illustration ailleurs que dans une des peintures de Zdzisław Beksiński.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1566364208_zdzislaw_beksinski_1985_133x98_sanok_historical_museum.jpg" width="469" />
<small>Zdzisław Beksiński (1929-2005).
Œuvre sans titre (Peinture AC85), 1985.
Huile sur carton, 133 x 98 cm.
Sanok (Pologne), Musée historique.</small>
Ne jouons pas trop sur les mots, Damien, si tu veux bien. Mes souvenirs de catéchisme remontent certes à une époque assez lointaine, et je n'exclue pas d'avoir déjà entendu l'Église catholique insister sur l'appel divin, mais je ne vois pas trop où il y aurait un malentendu, sinon dans une perspective théologique un brin trop sophistiquée : à mon sens, l'essentiel est qu'il y ait une rencontre, entre Dieu et le croyant, et Dieu peut dès lors se trouver où il veut et téléphoner ou non à qui il veut, s'il n'y a pas de démarche personnelle de l'autre côté, que ce soit pour répondre au téléphone ou pour passer soi-même un coup de fil, il ne se passera rien, d'où l'importance de cette démarche. Quant à l'évidence de la foi pour les prosélytes, tout dépend des personnes, certes, mais en général, quand on veut convertir quelqu'un, à moins d'être un tartuffe (ce qui est toujours possible), on est censé être convaincu parce que l'on dit et donc avoir soi-même la foi...
Décidément, on peut se demander parfois comment le christianisme a pu s'imposer en Occident, quand on songe aux subtilités intellectuelles dont l'Église a voulu vêtir sa religion, et ce point de discussion m'a fait d'ailleurs repenser à un passage d'un livre de Paul Veyne, <i>Quand notre monde est devenu chrétien (312-394)</i> :
<div style="padding-left:50px;text-align:justify;color:#a12815;">La faiblesse du christianisme était, il est vrai, sa supériorité même, dont l'originalité n'était comprise que d'une élite de « virtuoses », pour reprendre l'expression de Max Weber et de Jean-Marie Salamito (*). Sans le choix despotique de Constantin, il n'aurait jamais pu devenir la religion coutumière de toute une population ; et il ne l'est devenu qu'au prix d'une dégradation, de ce que les huguenots appelaient paganisme papiste, de ce que les historiens actuels appellent christianisme populaire ou polythéisme chrétien (à cause du culte des saints) et de ce que les théologiens appellent la « foi implicite » des illettrés.
<small>(*) : [Cf.] Jean-Marie Salamito, <i>Les Virtuoses et la multitude. Aspects sociaux de la controverse entre Augustin et les Pélagiens</i>, Grenoble, Millon, 2005. (NdA)</small><br>Paul Veyne, <i>Quand notre monde est devenu chrétien (312-394)</i>, édition revue et augmentée, Paris, Éditions Albin Michel, 2007, III., p. 85.</div>
J'ai envie de te répondre : à ton avis, Damien ? :-) Si tu prétends être curieux de savoir, c'est en fait à toi de te poser la question et d'avoir le courage d'essayer d'y répondre, quelles que soient les certitudes du haut desquelles tu peux vouloir poser ladite question. Je n'ai pas de certitudes, pour ma part, et notamment pas de certitudes « fixistes », « lithiques », car la vie est mouvement, et le champ des possibles fort vaste. Jadis, pour nous donner la mesure de l'humain, comme l'a écrit Karl Jaspers, il a fallu rien de moins que Socrate, le Bouddha, Confucius, Jésus, et l'expérience fondamentale que ces grandes figures, inscrites dans l'histoire, ont faite de nôtre condition, au-delà même de la quête philosophique qu'elles peuvent par ailleurs continuellement inspirer tant leur influence a été grande : crois-tu donc que, depuis, nous en ayons fini en matière de référentiels à adopter et de limites à énoncer ? Moins que jamais, me semble-t-il, alors que nous nous trouvons précisément à une époque où beaucoup de questions se posent quant aux bouleversements actuels que connaissent nos rapports à ce qui est supposé être l'essence de l'être humain, aux représentations que nous pouvons avoir de la personne humaine, et à la question plus particulière de savoir si la sexualité naturelle restera encore longtemps le principal moyen de l'espèce pour se perpétuer. Dans la fragile condition qui est la nôtre, face à tous les problèmes que posent notamment les sciences de la vie, nous ne cessons de nous interroger, et c'est très bien, car c'est le signe d'une pensée vivante. Quelles que soient nos capacités de dire « stop » quand nous l'estimons nécessaire, il nous faut en tout cas être lucides, notamment quant à l'insatiable curiosité de l'être humain. Je repense à ces propos que George Steiner a tenu en 1990, en comparant l'attitude contemporaine - notamment quant à la possibilité recherchée de création <i>in vitro</i> de la vie - avec l'interdit mis en scène dans <i>Le Château de Barbe-Bleue</i> (<i>A kékszakállú herceg vára</i>), opéra de Béla Bartók inspiré du fameux conte de Charles Perrault (<i>La Barbe bleue</i>) : « C'est la septième et dernière porte, mais ne pas l'ouvrir nous est probablement impossible, puisque l'homme est un animal qui transgresse l'interdit des portes closes. [...] » Comme Steiner, je pense que nous ne savons pas à quoi cela aboutira, en bien ou en mal, mais de mon point de vue, si référentiel il doit y avoir, dans le cas que tu évoques (de manière très orientée) comme dans d'autres, il ne peut être, en tout cas, ni tout fixe, ni tout mobile, ni tout « lithique », ni tout « liquide ». La question des limites du permis et l'interdit se pose toujours à cette aune, sur fond d'inévitable évolution des référentiels, qu'ils soient ici biologique, technique, éthique, juridique, etc. Du moins, à ce qu'il me semble. Dans un monde dans lequel nous vivons, qui est un monde plein d'incertitudes, je pense que nous devons faire des choix, et que par exemple l'avortement doit pouvoir faire partie de ces choix, et en l'occurrence avant tout pour les premières concernées, les femmes (pour mémoire, je n'ai pas d'utérus et tu n'en as pas non plus Damien, pas plus que Jérôme : ce sont les femmes qui en ont un, et c'est notamment pourquoi elles doivent avoir le choix). Et cela en soi sans aucun « lithisme » ni aucune « fuite en avant » <i>a priori</i>. Pour aller plus loin, je pourrais d'ailleurs prendre, en matière de bioéthique, l'exemple précis de la famille et en particulier du fameux désir d'enfant, qui épouvante tant les « vrais chrétiens » à partir du moment où il n'est pas strictement encadré par le seul enseignement de l'Église (ou des Églises)... et c'est d'ailleurs ce que j'ai longuement fait dans la réponse que j'avais initialement prévue, réponse dans laquelle j'ai aussi longuement traité de l'épineuse question éthique du statut de l'embryon. À moins que tu en exprimes le souhait, je n'en dirais toutefois pas plus ici, sachant qu'un échange sur ces sujets précis n'aurait d'intérêt que s'il a lieu publiquement, quand bien même tu continuerais à estimer que le présent forum ne soit pas « le lieu de débattre » de ces questions importantes et complexes dans tous leurs aspects (ce qui me parait un brin discutable compte tenu de ce que l'on cherche parfois à faire dire à Tolkien, du moins à ce qu'il me semble).
En ce qui concerne le socialisme, j'en avais déjà un peu parlé avec toi en 2014 dans un autre fuseau mais sans trop insister alors. Voyant tout ce que tu sembles continuer à mettre d'impropre et de hors-sujet derrière le mot « socialisme », j'avais préparé pour toi, dans ma longue réponse, une sorte d'« Histoire du socialisme racontée par un socialiste inactuel à un lecteur de <i>Valeurs actuelles</i> », faite sérieusement mais sans me prendre au sérieux (comme toujours), avec notamment beaucoup de citations commentées de Charles Fourier, de William Morris, de Jean Jaurès, de Rosa Luxemburg, de Paul Lafargue, de Karl Marx, et même de Chateaubriand et de Tocqueville, ainsi que beaucoup de précisions sur ce que je conçois comme étant le socialisme et son histoire, soit quelque-chose qui dépasse très (très) largement les seules actuelles obsessions sexuelles, conjugales et familiales des adversaires et ennemis du socialisme (même si, dès le XIXe siècle, face aux inégalités sociales et à l'exploitation du travail par le capital, la remise en cause des carcans de la morale sexuelle et familiale traditionnelle de la société bourgeoise a naturellement toujours fait partie de la critique générale des socialistes à l'égard des valeurs d'une telle société capitaliste rendant possibles tant d'injustices). Mais je renonce donc à poster ici tout cela. Sache simplement que « mon » socialisme est assez inactuel (dans un sens nietzschéen), et que je me débrouille avec comme je peux, en m'efforçant de rester lucide à propos du monde comme il va, et en étant quelque peu écartelé entre un pragmatisme « tactique » social-démocrate au moment des élections et un idéalisme hérité à la fois du socialisme utopique du XIXe siècle et de la IIe Internationale d'avant 1914. Mon scepticisme naturel ne peut guère faire de moi quelqu'un de particulièrement « militant », mais toujours est-il que le capitalisme ne sera jamais ma tasse de thé, qu'il soit (d'un point de vue français) à la sauce sarkozyste hier ou à la sauce macroniste aujourd'hui (ce qui, pour moi, revient au même), ou plus théoriquement et globalement qu'il soit « ultralibéral » ou « néolibéral » (ce qui renvoie à deux doctrines différentes mais toutes aussi dangereuses). Or, s'il s'agit bien de se préoccuper de la finitude de la planète et du destin commun de l'humanité, c'est plutôt de la fuite en avant dudit capitalisme, si méphitique et funeste dans ce monde surchauffé et surexploité, que j'aimerai que l'on se préoccupe d'abord, plutôt que de la fuite en avant dont tu parles, celle de je-ne-sais quel « progressisme » fou de technique contrariant tant les « vrais chrétiens » si angoissés à force d'être en proie à ces obsessions dont j'ai parlé. Est-on seulement vraiment prêts à se mettre d'accord sur les priorités les plus urgentes quant aux problèmes à régler ? Il est permis d'en douter... Que l'on soit conservateur, « libéral », « progressiste », « populiste », « vrai chrétien » ou que-sais-je encore, au point où l'on en est, je me demande parfois si tout ce qu'il me reste à faire n'est pas tout simplement de vous renvoyer tous dos à dos, surtout si vous êtes des obsédés de la norme, tous partant de ce que vous croyez être l'intelligence et pourtant <i>de facto</i> incapables d'une pensée digne de ce nom, <i>a fortiori</i> par les temps qui courent... Or, personnellement, collectivement, nous avons de besoin de <i>penser</i>, et non pas de <i>« flipper »</i> tout en feignant d'ironiser sur le voisin, du moins à ce qu'il me semble. Bien sûr, il y aurait tant d'autres choses à dire... Mais je t'épargne là encore toutes les longueurs de ma réponse initialement prévue. ^^'
C'est bien possible, hélas, mais tu connais le proverbe : chat échaudé craint l'eau froide. ;-) L'histoire du christianisme, et notamment de la papauté, si riche en chasses aux « hérétiques », chrétiens schismatiques, « infidèles », apostats, idolâtres, démonolâtres, sorcières, sorciers et autres « ennemis de la vraie foi », nous rappelle abondamment quel est le cœur du problème, hier comme aujourd'hui : les « vrais chrétiens » ont trop souvent tendance à ne pas chercher la vérité avec leurs interlocuteurs, mais plutôt à vouloir seulement les amener à la « seule et vraie Vérité » du christianisme. Je ne reprocherai pas à un catholique de se référer, entre autres, aux discours des papes pour façonner sa propre pensée spirituelle (religieuse), mais les idées absolues généralement considérées comme consubstantielles auxdits discours entachent selon moi irrémédiablement la portée véritablement universelle de ceux-ci. Je n'énonce pas cela comme prétexte pour refuser les échanges et les possibles convergences, mais je pense simplement que ceux-ci seraient forcément moins biaisés d'emblée si les « vrais chrétiens » avaient davantage (sinon pleinement ?) conscience que les personnes qui ne pensent pas (totalement ou seulement en partie) comme eux ne sont pas forcément des sortes d'« âmes (potentiellement) perdues » censées avoir le « malheur » supposé d'être prétendument « insensibles à l'appel » (fût-il « universaliste ») du Dieu... des seuls chrétiens. Tu as terminé ton dernier message ici en sollicitant évangéliquement la bonne volonté de tous, comme si celle des personnes pensant peu ou prou comme toi n'était plus à prouver... or il me semble, pour commencer, que ce ne serait pas un mal que ces personnes, « vrais chrétiens » ou assimilés avec toutes les nuances que tu voudras, commençaient par dire si elles sont vraiment prêtes à accepter les autres êtres humains comme ils sont, sans chercher à s'affirmer sans arrêt eux-mêmes comme étant ceux qui auraient identifié la « seule et vraie Vérité » vers laquelle il faudrait amener le reste de l'humanité : ce serait déjà un grand pas pour favoriser un dialogue par ailleurs nécessaire, même si, c'est entendu, faire des efforts pour cela est l'affaire de tout le monde.
Je me permets à présent de recommander quelques lectures, parmi les nombreuses références que comportaient ma réponse initialement prévue :
1. - Tout d'abord, un ouvrage récent de la philosophe <b>Barbara Stiegler</b> (fille de Bernard S.), spécialiste de Nietzsche : <b><i>«Il faut s'adapter». Sur un nouvel impératif politique</i></b> (NRF Essais, Gallimard, 2019). Un ouvrage très intéressant dans le cadre de l'indispensable critique des idéologies soutenant l'ordre établi capitaliste actuel, et qui est consacré aux sources biologiques de ce que l'on appelle le « néolibéralisme » ainsi qu'au débat ayant eu lieu dans le courant du XXe siècle entre d'une part Walter Lippmann, théoricien américain de ce nouveau libéralisme devenu pour ainsi dire une biopolitique (au sens foucaldien du terme), et d'autre part John Dewey, célèbre philosophe pragmatiste lui aussi américain. Le « néolibéralisme » ayant la particularité de ne pas prôner l'État minimal cher aux « ultralibéraux » et aux libertariens mais d'encourager plutôt une intervention étatique dans le but de modifier l'espèce humaine et la rendre aussi mobile, flexible et adaptable à l'infini au nouveau monde prétendument « ouvert » de la sacro-sainte compétition capitaliste, John Dewey, contre cette théorie « néolibérale », estimait lui qu'il ne fallait pas renoncer à la leçon de Darwin selon laquelle le « laboratoire expérimental de la vie » part continuellement dans de multiples et imprévisibles directions sans que personne ne puisse imposer de cap indiscutable, et que de fait s'il y a une direction que l'humanité doit prendre, c'est avec une véritable démocratie ne pouvant qu'être expérimentale, et dans laquelle les publics s'éduquent mutuellement, en permanence, et en évolution « buissonnante », comme un organisme vivant en interaction avec son environnement, de façon variable selon les lieux. Dans ce contexte, le rôle de l'État ne doit pas être, comme c'est trop souvent le cas actuellement en Occident (y compris en France), de forcer les individus et la société à s'adapter aux exigences du capitalisme et de la mondialisation, mais bien plutôt de se mettre au service desdits individus et de ladite société, en partant du principe qu'ils sont les mieux placés pour eux-mêmes transformer les environnements au sein desquels ils souhaitent vivre. Une réflexion philosophique stimulante, d'autant plus accessible que Barbara Stiegler abuse nettement moins de l'usage de concepts et de néologismes que son père Bernard dans ses propres ouvrages.
2. - J'ai signalé que ladite Barbara Stiegler est une spécialiste de <b>Friedrich Nietzsche</b> : ayant assez abondamment cité ce philosophe dans la réponse que j'avais prévu, peut-être est-ce l'occasion de signaler ici au moins quelques références à Damien, dont j'ai lu un message sur un autre forum dans lequel il disait récemment mal connaître la pensée philosophique nietzschéenne. À moins de préférer les lire directement en allemand, les œuvres de Nietzsche peuvent être lues en français dans deux gros volumes intitulés <b><i>Œuvres</i></b> et parus dans la collection « Bouquins » de chez Robert Laffont, même si personnellement, il y a déjà bien des années, quand j'étais lycéen puis étudiant, j'avais commencé par lire Nietzsche dans des éditions individuelles de ses livres parus en poche chez Folio Gallimard, Le Livre de poche, ou chez GF-Flammarion. Les ouvrages de Nietzsche que j'apprécie le plus (sans pour autant cautionner absolument tout ce qu'il a pu écrire) sont <i>Aurore</i>, <i>Le Gai Savoir</i>, <i>Humain, trop humain</i>, <i>Ainsi parlait Zarathoustra</i>, <i>Par delà le bien et le mal</i>, <i>Le Crépuscule des Idoles</i>, et <i>L'Antéchrist</i>. Nietzsche n'a pas fait de moi un athée, mais sa pensée est toujours stimulante, à mille lieues de tout « lithisme » religieux ou autre. Relire par exemple sa vision de la Genèse dans <i>L'Antéchrist</i> (§ 48) a toujours quelque-chose de savoureux. Si tu étais intéressé par un livre introduisant à la pensée nietzschéenne, Damien, je te recommanderais <i>Nietzsche ou la passion de la vie</i> de Bertrand Vergely (Éditions Milan, 2008), mais comme Vergely (chrétien orthodoxe par ailleurs) le dit lui-même, la lecture de Nietzsche peut se suffire à elle-même (c'est l'avantage, avec lui... ;-)...).
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1566367215_nietzsche_2_volumes_bouquins_robert_laffont.png" width="469" />
3. - Ce fuseau mérite bien que l'on signale ici la parution, elle aussi récente (en français), du dernier livre écrit par <b>Zygmunt Bauman</b> avant sa mort, intitulé <b><i>Retrotopia</i></b> (Premier Parallèle, 2019, traduction de l’anglais par Frédéric Joly). Le sociologue disparu en 2017 y évoque la tendance de l'individu contemporain à diverses formes de régression, face aux craintes que suscite la marche actuelle du monde dans sa folie capitaliste : ces mouvements, pratiques et sentiments rétrogrades, Bauman les qualifie de « rétrotopiques » et propres à notre époque qu'il définit comme un « âge de la nostalgie ». Il évoque ainsi plusieurs retours en arrière : premièrement, un retour au temps philosophique d'avant le <i>Leviathan</i> de Thomas Hobbes, retour dont on a pris le chemin avec une lutte de tous contre tous impossible à arbitrer par un pouvoir politique digne de ce nom, compte tenu de la faiblesse grandissante des États pour ce qui est de ce pouvoir ; deuxièmement, un retour à une forme de tribalisme sur fond de disparition de la solidarité, avec des individus ayant tendance à se replier sur leurs petites identités nationales ou communautaires, encouragés qu'ils sont par une société réticulaire (en réseaux) qui encourage l'entre-soi, en particulier via Internet ; troisièmement, un retour des inégalités, non pas de celles qui ont toujours été là au point d'être hélas confondues avec la banale réalité quotidienne, mais de celles que l'on avait cru au moins atténuer avec l'interdépendance entre capital et travail, interdépendance remise en cause aujourd'hui ; enfin, quatrièmement, un « retour au moi » (ledit moi fut-il vide) comme dernier lieu où faire vivre un espoir désormais « privatisé » au lieu d'être collectif, dans un monde - celui de la « vie liquide » - où l'on doit subir en permanence le jugement exigeant et normatif des autres, soit ce que Bauman appelle le « retour à l'utérus » (selon une idée qu'il emprunte à Melissa Broder, auteure d'un livre à succès dont il cite notamment les propos suivants : « Mettre au monde un enfant sans son consentement ne semble pas éthique. Sortir du ventre de la mère est juste insensé. L'utérus est le nirvana. »). Pour finir, après avoir analysé toutes ces formes de régression, constatant qu'il y a là une question de vie ou de mort pour l'humanité, Bauman en appelle impérieusement à « regarder vers l'avenir, pour un changement », et en particulier à une coopération à l'échelle de la planète qui passerait par une « capacité de dialogue » restant à construire ou reconstruire. Cette conclusion du livre, par la dernière référence que l'auteur invoque (un discours du pape actuel prononcé en 2016), plaira certainement à Jérôme (je trouve pour ma part un peu dommage que Bauman n'ait rien pu trouver d'autre, s'agissant de cette référence, notamment compte tenu des propos ignobles tenus depuis par le pape en question sur l'avortement, mais je comprends que c'était difficile, vu le contexte politique actuel, et même d'un point de vue laïc et athée comme celui de Zygmunt Bauman, d'autant plus que je ne serais pas surpris que Jorge Mario Bergoglio ait lu Bauman par ailleurs, tant il semble avoir repris certains concepts du sociologue dans ses discours, ce qui n'est certes pas un mal. Disons au moins que c'est constructif sur le principe, même si cela n'enlève rien à ce que j'ai dit plus haut sur les conditions à remplir « pour favoriser un dialogue par ailleurs nécessaire » ainsi que sur les priorités à établir).
4. - Jérôme, par rapport à certains développements contenus dans la dernière lettre que tu m'as écrite, je me permets de t'inviter à lire un roman, si tu ne le connais pas déjà : il s'agit de <b><i>L'Œuvre de Dieu, la part du Diable</i></b> (<b><i>The Cider House Rules</i></b>) de <b>John Irving</b>, paru en anglais en 1985 et en français aux éditions du Seuil l'année suivante (réédition en collection Points en 1995, traduction de l'anglais de Françoise et Guy Casaril). C'est un beau roman dickensien dont l'action se passe aux États-Unis d'Amérique dans la première moitié du XXe siècle, dans un orphelinat de l'État du Maine. Il a fait l'objet d'une adaptation cinématographique, réalisée par Lasse Hallström, scénarisée par John Irving lui-même, et que j'avais vu en salles à l'époque de sa sortie en France, en l'an 2000. Mon point de vue sur le sujet qui nous divise (parmi d'autres) est, comme tu pourras t'en douter, très proche de celui du personnage du docteur Wilbur Larch (brillamment interprété par l'acteur Michael Caine dans le film), et si je te dis que selon moi tu as de la chance, en tant que médecin, de pouvoir faire aujourd'hui librement les choix que tu as fait, peut-être comprendras-tu au moins en partie pourquoi en lisant ce roman.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1566369604_loeuvre_de_dieu_la_part_du_diable_john_irving_points.jpg" width="269" />
Pour finir, deux citations.
D'abord une de Franz Kafka, d'après Gustav Janouch, en guise de réponse aux références contenues dans le message sur l'amour que Jérôme avait prévu de nous adresser amicalement lors du <i>moot</i> des 20 ans de JRRVF l'année dernière, message que j'avais déjà lu sur le site il y a plusieurs mois, même si l'annonce de mise en ligne n'a été faite que tout récemment. Il y aurait bien des choses à dire sur l'amour, et d'ailleurs j'avais commencé à le faire dans la réponse que j'avais initialement prévue pour ici, mais bon...
<div style="padding-left:50px;text-align:justify;color:#a12815;">Le jeune F. W. s'était donné la mort à la suite d'un amour malheureux. Nous en parlâmes et, au cours de la conversation, Kafka me dit :
« Qu'est-ce que l'amour ? Mais c'est très simple ! L'amour est tout ce par quoi notre vie est intensifiée, élargie, enrichie. En direction de tous les sommets et de tous les abîmes. L'amour est aussi peu problématique qu'un véhicule. Il n'y a de problématique que le conducteur, les passagers et la route. »<br>Gustav Janouch, <i>Conversations avec Kafka</i> (<i>Gespräche mit Kafka</i>, 1968), traduction française de Bernard Lortholary, Éditions Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, 1978, rééd. 1988, p. 239.</div>
Le conducteur, les passagers, la route (voire plus exactement l'<i>autoroute</i>, dans le cas d'un pape ou d'un Tolkien... ;-)...) : disons que tout est là, effectivement. :-)
Et enfin, probablement le plus important : une citation extraite d'un livre auquel j'ai déjà fait allusion dans un message du présent fuseau, à savoir le fameux <i>Essai sur la bêtise</i> de Michel Adam, qu'étant étudiant j'avais découvert lors de sa réédition en 2004, et que j'ai relu à l'occasion de la longue préparation de ma réponse. S'il est un livre qui m'a marqué dans le développement de ma réflexion philosophique et de mon scepticisme, c'est bien celui-là (avec les <i>Essais</i> de Michel de Montaigne, et plus tard l'<i>Enquête sur l'entendement humain</i> [<i>An Enquiry concerning the Human Understanding</i>] de David Hume). Dans cet ouvrage, Michel Adam a présenté le doute comme un devoir face à la bêtise, dans des pages admirables et lumineuses où je reconnais volontiers clairement ma propre démarche, aujourd'hui comme hier. Ne pouvant mieux m'exprimer que lui là-dessus, il me faut le citer à son tour :
<p><div class="refTexte">Nous voulons insister sur l'engagement dans le doute. S'il est suspension de jugement, le doute est d'abord vouloir d'une personne. On ne doute que si on le veut ; il faut du courage et de l'audace pour quitter la stabilité de l'opinion reçue et s'engager dans une pensée que l'on rendra incertaine. Il faudra même trouver les raisons pour lesquelles on doutera. L'opinion qui donne apparence de pensée peut être collective alors que le doute doit être personnel ; il est manifestation d'une pensée visant l'originalité. C'est peut-être pourquoi il est aussi facile de se faire croire et de se croire original, en critiquant.
Mettre ainsi en valeur le doute nous situe dans une longue tradition. Sans évoquer les sceptiques grecs, on rappellera Montaigne, Descartes, Hume et Claude Bernard. Mais nous voudrions d'abord montrer que le doute ne possède une valeur authentique et vivante que s'il ne se ferme pas sur lui-même et n'aboutit pas à une dogmatique. Situons notre dessein par rapport à ce texte de Chestov : « Il faut douter de tout, mais non pas pour revenir ensuite aux convictions solides ; cette opération serait vaine... Il faut que le doute devienne une force constante, créatrice, il faut qu'il imprègne tout l'être jusqu'en son essence la plus intime »(1). On constate ainsi que la fonction du doute est de nous détacher peu à peu de la connaissance pour nous ramener à nous-mêmes. Par le doute, nous quittons notre savoir pour nous retrouver comme force vive de réflexion et de jugement. Le doute relève d'un effort effectué par soi. On ne s'abandonne pas au doute, car ce serait cesser de douter. Il faut dans le doute toute la volonté que requiert une attention vivante, qui prend l'initiative de sa propre pensée. Le doute est dynamisme, exercice ; il veut à la fois l'austérité du devoir envers la vérité et la confiance entraînante dans le pouvoir de son esprit.
Cependant le doute trouble. Il relève d'une inquiétude première et n'est ainsi réservé qu'à ceux qui sont capables de faire front. Le doute montre d'autant plus son aspect pénible qu'il est évitable. La vie quotidienne peut être menée sans que le doute intervienne : il suffit d'accepter l'apparence des choses et l'opinion à la place de la pensée. Il faudra aussi se buter contre toute réflexion, toute antinomie, toute difficulté. Au lieu, selon l'image de Descartes, de regarder toutes les pommes du panier pour trier celles qui sont avariées, l'homme borné gardera tout le contenu du panier sans pratiquer l'inspection souhaitable. On ne peut être plus stupide, et Montaigne nous renvoie au bestiaire habituel. « L'obstination et ardeur d'opinion est <i>(sic)</i> la plus seure preuve de bestise. Est-il rien certain, resolu, desdeigneux, contemplatif, serieux comme l'âne ? »(2). Le refus du doute aboutit au résultat suivant : la crainte de voir l'esprit ne pouvoir faire face aux difficultés soulevées amène le rejet de la pensée elle-même. Le doute non seulement laisse intact le processus mental, mais il l'active, le rajeunit. L'esprit se saisit vraiment comme esprit, comme aptitude à l'évaluation ; il devient source de la recherche de la valeur, en même temps que souci de fonder le savoir et de l'obtenir avec ordre et méthode.
[...]
Le doute n'a de sens que par sa finalité : rendre une pensée à elle-même plus présente et obtenir un savoir qui permette de justifier sa connaissance. Le doute isole le sujet, mais en lui faisant expérimenter une orientation vers son savoir. Virtuellement, l'homme qui doute participe déjà au vrai qu'il cherche en voulant le trouver. Il a, pour cela, accepté le sacrifice de sa tranquillité. L'homme digne de la pensée qu'il fait vivre y trouve son but et sa satisfaction. Mais le sot y prendra peur, peur de déboucher sur l'impossible pensée qui ne se nourrirait pas de matière extérieure, peur de rencontrer seulement l'inconfortable absurde, peur de l'isolement face à l'opinion si rassurante. La possibilité du doute recouvre trop d'insatisfactions et de troubles potentiels. Le sot quittera le doute le plus vite possible et retrouvera rassuré le terrain sûr de l'objectivité, du dogmatisme, de l'opinion partagée. Mais la peur entrevue accentuera sa dépendance envers le savoir qu'il s'impose. Et il deviendra plus agressif, plus sûr de lui, plus péremptoire dans ses affirmations. Il l'a échappé belle ; il a failli penser ! Il vaut mieux se laisser penser. L'autorité est commode aux esprits faibles ; il y a tant de personnes qui veulent aussi penser pour les autres !
Les imbéciles sont heureux, assure-t-on. Ils s'évitent, en effet, l'exercice pénible du fendillement, c'est-à-dire du doute. L'homme sensé se demande s'il ne risque pas de faire ou de dire une sottise et il se tient un discours sur la méthode pour ne pas tomber dans la sottise. L'imbécile, hélas, ne sait pas douter. Nous avons vu comment le sérieux de la vie sociale à laquelle il participe lui évite cette mise à la question de son esprit. Comme il ne souffre pas de sa sottise, il ne fera rien pour en sortir. [...] Ce sont les gens sensés qui seront traités de sots, car ils veulent empêcher les imbéciles d'être heureux. Ils transforment les idées commodes acceptées par les sots en propositions douteuses. La vie deviendrait impossible s'il fallait changer les normes de la « vérité ». Ce qui réussit suffit au bonheur du sot. Il n'est besoin d'en chercher ni les causes, ni les effets, ni la pensée qui l'explique, ni les valeurs qui le jugent.
Le sot est donc celui qui n'éprouve pas le besoin de se mettre en question. [...]
Dans sa phobie de la bêtise, Flaubert a cherché derrière les idées reçues ce qui pouvait les caractériser. Une lettre à Louis Bouillet, écrite de Damas le 4 septembre 1850, nous précise : « La bêtise consiste à vouloir conclure »(3). On ne peut dire plus clairement qu'il s'agit d'arrêter sa pensée. Une pensée authentique s'examine, se reprend, doute d'elle-même. Sa vérité n'est pas dans son affirmation, mais dans sa pesée. Elle prend toutes les nuances possibles pour tenir compte des circonstances, comme pour s'en dégager. L'empirie lui sert à la fois de cadre et de repoussoir. Une pensée née dans le monde ne peut pas être si vite péremptoire. Ce sont les interlocuteurs de Socrate qui ont hâte de conclure ; leur pensée veut éviter tout embarras, et elle suppose qu'elle échappe à la contradiction, étant si assurée dans le monde. [...]
Le doute n'a ainsi de sens que pour l'homme qui est assez fort pour se mettre en état d'infériorité. Pour pouvoir s'interroger sur la valeur de ses connaissances, il faut accepter de les perdre comme telles. Au moment où l'esprit devient vivant, le contenu de cet esprit semble échapper et il faut chercher des connaissances que l'on ne possède pas encore. Le doute est ainsi l'expérience de l'absence, de l'incertitude. L'homme dubitant doit s'accepter comme être fini, abandonné à ses propres initiatives. Le doute exige une force d'âme qui est la présence virtuelle en moi de la liberté et qui prend l'aspect concret de l'aventure puisqu'on ne sait pas de quoi les lendemains de l'esprit seront faits. Il faut accepter de se situer par rapport à ce que l'on veut, au-delà de ce que l'on « savait ». Et il faut affronter comme possibilité le désespoir, si rien ne vient compenser ce que l'on fait tomber sous le doute. Même si le doute est conduit méthodiquement, ne débouchant sur rien, il ne peut qu'accroître le trouble de l'esprit. L'homme du doute doit s'affirmer dans son individualité ; il est l'homme de la volonté et du devenir de la pensée. Il est celui qui refuse les aliénations et les facilités. Est-il besoin de redire que le sot ne peut courir tous ces risques, et plus pour des raisons psychologiques que pour des raisons intellectuelles ?
[...]
Le doute porte sur la modalité de la pensée, c'est-à-dire ce qu'elle contient en tant que certitude, mais il qualifie aussi la pensée elle-même. Une pensée dénuée de doute est une pensée <i>arrivée</i> ; elle est devenue un dogme, ce n'est plus une pensée. La signification de la pensée est non dans son avoir, mais dans son désir ; la pensée est recherche, tension. On ne fait un bilan que lorsqu'on a obtenu, et en prévision de l'activité à venir. La pensée ne s'arrête, de même, que pour repartir. [...]
(1): CHESTOV, <i>La philosophie de la tragédie</i>, Flammarion, 1967, p. 247.
(2): MONTAIGNE, <i>Essais</i>, III, 8, Garnier, 1958, t. 3, p. 171.
(3): FLAUBERT, <i>Correspondance</i>, Conard, 1910, t. I, p. 446.<div class="refTitre">Michel Adam, <i>Essai sur la bêtise</i>, éd. augmentée, Paris, La Table Ronde, 2004 (première publication : Presses Universitaires de France, 1975), Chapitre IV. - Ce que penser veut dire, 2. Le devoir de douter, p. 147-157.</div></div><br>
Je me suis imposé des coupes, mais c'est tout le chapitre qu'il faudrait citer...
Que pourrai-je dire d'autre sur ce sujet ? Entre entrave à la décision d'un côté et stimulation de l'agilité intellectuelle et du courage de penser autant que d'agir, l'incertitude qu'expérimente celui qui doute se vit de façon ambivalente. Hier comme aujourd'hui, et notamment à notre époque, pleine de risques et de mutations, les êtres humains répondent à l'incertitude en suivant deux tendances : soit en n'écoutant que leur besoin de sécurité qui tend à les pousser vers la pensée <i>arrivée</i>, vers le dogmatisme ou ce que j'ai appelé plus haut le « lithisme », soit en réinventant leurs aspirations et leurs compétences à travers ce que l'on peut appeler la résilience et une pratique du doute qui anime la flamme de la pensée <i>en mouvement</i>. La deuxième tendance me parait naturellement plus féconde que la première, et la position la plus équilibrée à adopter sur un plan aussi bien intellectuel que spirituel.
Et cette incertitude de celui qui doute me parait d'ailleurs tout-à-fait compatible avec une attitude que promeut Jérôme dans sa longue lettre : « L'émerveillement devant tout ce qui est ». L'un, en effet, n'empêche pas l'autre sur le principe, du moins à ce qu'il me semble. À propos de l'évocation de cet émerveillement, Jérôme m'a d'ailleurs précisé en note que « toute réminiscence elfique ou bombadilienne n’a[vait] ici rien de fortuit ». Je veux bien en convenir, naturellement, mais il faudra peut-être un jour que nous revenions sur cette notion d'émerveillement « bombadilien », dont on peut se demander jusqu'où elle peut vraiment aller selon les personnes, quand bien même celles-ci se voudraient par ailleurs tolkienophiles, vu que sur la planète des « fans » de Tolkien, tout le monde ne fume pas forcément de la même herbe à pipe...
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1566372706_burk_uzzle_woodstock_dressed_in_pipe_1969.jpg" width="469" />
<small>Burk Uzzle (né en 1938).
<i>Woodstock, Dressed in Pipe</i>, 1969.
Photographies (tirages à la gélatine argentique et en couleurs).</small>
Que voulez-vous, en ce mois du cinquantenaire de Woodstock, je me devais de compléter ce (déjà long) bout de réponse par un clin d'œil de circonstance. ;-)
<i>Peace and love anyway</i>,
B.<small>, un peu soulagé, mais pas encore sorti de l'auberge...</small>
Quelques précisions, malgré tout, en particulier en ce qui concerne le dogmatisme et le scepticisme...
Elendil Wrote:En-dehors de la "foi du charbonnier", qui n'est guère en cause ici, dès lors qu'on croit à la réalité de quelque chose, fut-ce à l'absolue primauté de la raison humaine, il est possible de parler de dogmatisme. Et à ce compte, qui pourrait s'en exonérer ?
Personne ne peut effectivement s'exonérer, Damien, de la tentation de tomber dans le dogmatisme en tant qu'« adhésion ferme et entière de l'esprit à quelque chose; en partic., croyance assurée à la vérité de quelque chose » selon les termes du TLF évoqués précédemment. Mais c'est là tout le problème pour moi : de quelle vérité peut-on se prévaloir pour prétendre y adhérer si fermement et si assurément que peuvent le faire, entre autres, les esprits religieux, notamment chrétiens, revendiquant une croyance en des idées absolues ? Jérôme a souvent dit avoir observé une contradiction pratique chez moi dans la mesure où je rejetterai le dogmatisme à partir d'un autre dogmatisme qui serait chez moi sous-jacent, mais la seule chose qui me pose problème, pour ce qui est de véritablement débattre, c'est le fait de ne pas faire l'effort de mettre (au moins un peu) de côté les idées absolues que l'on peut avoir. Lesdites idées absolues constituent pour moi, dans une très large mesure, une impasse à la fois intellectuelle et spirituelle, relevant de ce que j'appellerais le « lithisme » - soit littéralement l'attitude des gens dont la pensée s'est changée en pierre -, mais si je ne conteste pas que l'on puisse avoir des idées absolues, j'avoue toujours regretter que l'on y accorde une importance si excessive pour réfléchir et échanger, tant il est vrai qu'elles ne sont pas de nature à s'intégrer dans une authentique discussion... En tout cas, il me semble que l'on ne peut pas discuter dès lors que l'on se jette mutuellement, même courtoisement, même avec l'air de ne pas y toucher, ses certitudes idéologiques et religieuses à la figure, sans laisser de place à ce qui me semble véritablement stimulant pour la pensée : le doute. Voila pourquoi, dans mon esprit, le scepticisme ne relève pas du dogme, et n'est pas « l'écueil principal » à éviter pour la pensée comme me l'a écrit Jérôme dans sa lettre, mais se trouve être à mes yeux simplement une sorte de garde-fou, allant chez moi un peu plus loin que le doute pratique, mais qui a ses limites, et qui s'exerce sur une base à la fois rationnelle et ouverte sur le champ des possibles au-delà de ce que nous croyons voir et entendre... Je n'exclue pas, à cette aune, que le réel que nous entendons appréhender de façon rationnelle ne soit pas, lui-même, seulement une illusion (pourquoi devrions-nous exclure cette possibilité, même si, dans nos esprits rationnels, elle n'est pas forcément prioritaire ?). Complètement à l'opposé me parait être en tout cas le « lithisme », soit tout ce qui relève des certitudes absolues, des dogmes, d'une pensée qui au fond a cessé de fonctionner, et dont je ne pouvais pas trouver meilleure illustration ailleurs que dans une des peintures de Zdzisław Beksiński.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1566364208_zdzislaw_beksinski_1985_133x98_sanok_historical_museum.jpg" width="469" />
<small>Zdzisław Beksiński (1929-2005).
Œuvre sans titre (Peinture AC85), 1985.
Huile sur carton, 133 x 98 cm.
Sanok (Pologne), Musée historique.</small>
Elendil Wrote:Sur l'aspect de la foi, il est intéressant que tu parles de démarche personnelle, quand l'Eglise insiste sur le fait qu'il s'agit plutôt d'un appel divin et adressé à tous, mais auquel tous ne sont pas sensibles. Là encore, c'est un point clef qui ne peut qu'amplifier les malentendus de part et d'autre. (Je précise au passage qu'une formulation comme "l'Eglise insiste" tend à souligner le fait que ma proposition ne prétend à aucune originalité et montre que ce point de vue dépasse mon expérience personnelle.) Quant à savoir si la foi relève de l'évidence pour les prosélytes, j'aurais tendance à répondre négativement : si évidence il y avait, il n'y aurait pas matière à discussion ou à doute, y compris de la part des croyants, et s'il n'y avait pas eu matière à doute, y aurait-il eu besoin d'une Révélation ? Enfin en ce qui concerne la question de l'adhésion personnelle et de la rencontre, j'aurais là aussi tendance à inverser la relation de cause à effet.
Ne jouons pas trop sur les mots, Damien, si tu veux bien. Mes souvenirs de catéchisme remontent certes à une époque assez lointaine, et je n'exclue pas d'avoir déjà entendu l'Église catholique insister sur l'appel divin, mais je ne vois pas trop où il y aurait un malentendu, sinon dans une perspective théologique un brin trop sophistiquée : à mon sens, l'essentiel est qu'il y ait une rencontre, entre Dieu et le croyant, et Dieu peut dès lors se trouver où il veut et téléphoner ou non à qui il veut, s'il n'y a pas de démarche personnelle de l'autre côté, que ce soit pour répondre au téléphone ou pour passer soi-même un coup de fil, il ne se passera rien, d'où l'importance de cette démarche. Quant à l'évidence de la foi pour les prosélytes, tout dépend des personnes, certes, mais en général, quand on veut convertir quelqu'un, à moins d'être un tartuffe (ce qui est toujours possible), on est censé être convaincu parce que l'on dit et donc avoir soi-même la foi...
Décidément, on peut se demander parfois comment le christianisme a pu s'imposer en Occident, quand on songe aux subtilités intellectuelles dont l'Église a voulu vêtir sa religion, et ce point de discussion m'a fait d'ailleurs repenser à un passage d'un livre de Paul Veyne, <i>Quand notre monde est devenu chrétien (312-394)</i> :
<div style="padding-left:50px;text-align:justify;color:#a12815;">La faiblesse du christianisme était, il est vrai, sa supériorité même, dont l'originalité n'était comprise que d'une élite de « virtuoses », pour reprendre l'expression de Max Weber et de Jean-Marie Salamito (*). Sans le choix despotique de Constantin, il n'aurait jamais pu devenir la religion coutumière de toute une population ; et il ne l'est devenu qu'au prix d'une dégradation, de ce que les huguenots appelaient paganisme papiste, de ce que les historiens actuels appellent christianisme populaire ou polythéisme chrétien (à cause du culte des saints) et de ce que les théologiens appellent la « foi implicite » des illettrés.
<small>(*) : [Cf.] Jean-Marie Salamito, <i>Les Virtuoses et la multitude. Aspects sociaux de la controverse entre Augustin et les Pélagiens</i>, Grenoble, Millon, 2005. (NdA)</small><br>Paul Veyne, <i>Quand notre monde est devenu chrétien (312-394)</i>, édition revue et augmentée, Paris, Éditions Albin Michel, 2007, III., p. 85.</div>
Elendil Wrote:Je ne dis pas qu'un socialiste ou un utopiste ne soit pas capable de dire « stop », toutefois je serais curieux de savoir comment tu définis dans ce cas de figure ce qui « va trop loin ». Quel est le référentiel, et celui-ci est-il fixe ou mobile ?
J'ai envie de te répondre : à ton avis, Damien ? :-) Si tu prétends être curieux de savoir, c'est en fait à toi de te poser la question et d'avoir le courage d'essayer d'y répondre, quelles que soient les certitudes du haut desquelles tu peux vouloir poser ladite question. Je n'ai pas de certitudes, pour ma part, et notamment pas de certitudes « fixistes », « lithiques », car la vie est mouvement, et le champ des possibles fort vaste. Jadis, pour nous donner la mesure de l'humain, comme l'a écrit Karl Jaspers, il a fallu rien de moins que Socrate, le Bouddha, Confucius, Jésus, et l'expérience fondamentale que ces grandes figures, inscrites dans l'histoire, ont faite de nôtre condition, au-delà même de la quête philosophique qu'elles peuvent par ailleurs continuellement inspirer tant leur influence a été grande : crois-tu donc que, depuis, nous en ayons fini en matière de référentiels à adopter et de limites à énoncer ? Moins que jamais, me semble-t-il, alors que nous nous trouvons précisément à une époque où beaucoup de questions se posent quant aux bouleversements actuels que connaissent nos rapports à ce qui est supposé être l'essence de l'être humain, aux représentations que nous pouvons avoir de la personne humaine, et à la question plus particulière de savoir si la sexualité naturelle restera encore longtemps le principal moyen de l'espèce pour se perpétuer. Dans la fragile condition qui est la nôtre, face à tous les problèmes que posent notamment les sciences de la vie, nous ne cessons de nous interroger, et c'est très bien, car c'est le signe d'une pensée vivante. Quelles que soient nos capacités de dire « stop » quand nous l'estimons nécessaire, il nous faut en tout cas être lucides, notamment quant à l'insatiable curiosité de l'être humain. Je repense à ces propos que George Steiner a tenu en 1990, en comparant l'attitude contemporaine - notamment quant à la possibilité recherchée de création <i>in vitro</i> de la vie - avec l'interdit mis en scène dans <i>Le Château de Barbe-Bleue</i> (<i>A kékszakállú herceg vára</i>), opéra de Béla Bartók inspiré du fameux conte de Charles Perrault (<i>La Barbe bleue</i>) : « C'est la septième et dernière porte, mais ne pas l'ouvrir nous est probablement impossible, puisque l'homme est un animal qui transgresse l'interdit des portes closes. [...] » Comme Steiner, je pense que nous ne savons pas à quoi cela aboutira, en bien ou en mal, mais de mon point de vue, si référentiel il doit y avoir, dans le cas que tu évoques (de manière très orientée) comme dans d'autres, il ne peut être, en tout cas, ni tout fixe, ni tout mobile, ni tout « lithique », ni tout « liquide ». La question des limites du permis et l'interdit se pose toujours à cette aune, sur fond d'inévitable évolution des référentiels, qu'ils soient ici biologique, technique, éthique, juridique, etc. Du moins, à ce qu'il me semble. Dans un monde dans lequel nous vivons, qui est un monde plein d'incertitudes, je pense que nous devons faire des choix, et que par exemple l'avortement doit pouvoir faire partie de ces choix, et en l'occurrence avant tout pour les premières concernées, les femmes (pour mémoire, je n'ai pas d'utérus et tu n'en as pas non plus Damien, pas plus que Jérôme : ce sont les femmes qui en ont un, et c'est notamment pourquoi elles doivent avoir le choix). Et cela en soi sans aucun « lithisme » ni aucune « fuite en avant » <i>a priori</i>. Pour aller plus loin, je pourrais d'ailleurs prendre, en matière de bioéthique, l'exemple précis de la famille et en particulier du fameux désir d'enfant, qui épouvante tant les « vrais chrétiens » à partir du moment où il n'est pas strictement encadré par le seul enseignement de l'Église (ou des Églises)... et c'est d'ailleurs ce que j'ai longuement fait dans la réponse que j'avais initialement prévue, réponse dans laquelle j'ai aussi longuement traité de l'épineuse question éthique du statut de l'embryon. À moins que tu en exprimes le souhait, je n'en dirais toutefois pas plus ici, sachant qu'un échange sur ces sujets précis n'aurait d'intérêt que s'il a lieu publiquement, quand bien même tu continuerais à estimer que le présent forum ne soit pas « le lieu de débattre » de ces questions importantes et complexes dans tous leurs aspects (ce qui me parait un brin discutable compte tenu de ce que l'on cherche parfois à faire dire à Tolkien, du moins à ce qu'il me semble).
En ce qui concerne le socialisme, j'en avais déjà un peu parlé avec toi en 2014 dans un autre fuseau mais sans trop insister alors. Voyant tout ce que tu sembles continuer à mettre d'impropre et de hors-sujet derrière le mot « socialisme », j'avais préparé pour toi, dans ma longue réponse, une sorte d'« Histoire du socialisme racontée par un socialiste inactuel à un lecteur de <i>Valeurs actuelles</i> », faite sérieusement mais sans me prendre au sérieux (comme toujours), avec notamment beaucoup de citations commentées de Charles Fourier, de William Morris, de Jean Jaurès, de Rosa Luxemburg, de Paul Lafargue, de Karl Marx, et même de Chateaubriand et de Tocqueville, ainsi que beaucoup de précisions sur ce que je conçois comme étant le socialisme et son histoire, soit quelque-chose qui dépasse très (très) largement les seules actuelles obsessions sexuelles, conjugales et familiales des adversaires et ennemis du socialisme (même si, dès le XIXe siècle, face aux inégalités sociales et à l'exploitation du travail par le capital, la remise en cause des carcans de la morale sexuelle et familiale traditionnelle de la société bourgeoise a naturellement toujours fait partie de la critique générale des socialistes à l'égard des valeurs d'une telle société capitaliste rendant possibles tant d'injustices). Mais je renonce donc à poster ici tout cela. Sache simplement que « mon » socialisme est assez inactuel (dans un sens nietzschéen), et que je me débrouille avec comme je peux, en m'efforçant de rester lucide à propos du monde comme il va, et en étant quelque peu écartelé entre un pragmatisme « tactique » social-démocrate au moment des élections et un idéalisme hérité à la fois du socialisme utopique du XIXe siècle et de la IIe Internationale d'avant 1914. Mon scepticisme naturel ne peut guère faire de moi quelqu'un de particulièrement « militant », mais toujours est-il que le capitalisme ne sera jamais ma tasse de thé, qu'il soit (d'un point de vue français) à la sauce sarkozyste hier ou à la sauce macroniste aujourd'hui (ce qui, pour moi, revient au même), ou plus théoriquement et globalement qu'il soit « ultralibéral » ou « néolibéral » (ce qui renvoie à deux doctrines différentes mais toutes aussi dangereuses). Or, s'il s'agit bien de se préoccuper de la finitude de la planète et du destin commun de l'humanité, c'est plutôt de la fuite en avant dudit capitalisme, si méphitique et funeste dans ce monde surchauffé et surexploité, que j'aimerai que l'on se préoccupe d'abord, plutôt que de la fuite en avant dont tu parles, celle de je-ne-sais quel « progressisme » fou de technique contrariant tant les « vrais chrétiens » si angoissés à force d'être en proie à ces obsessions dont j'ai parlé. Est-on seulement vraiment prêts à se mettre d'accord sur les priorités les plus urgentes quant aux problèmes à régler ? Il est permis d'en douter... Que l'on soit conservateur, « libéral », « progressiste », « populiste », « vrai chrétien » ou que-sais-je encore, au point où l'on en est, je me demande parfois si tout ce qu'il me reste à faire n'est pas tout simplement de vous renvoyer tous dos à dos, surtout si vous êtes des obsédés de la norme, tous partant de ce que vous croyez être l'intelligence et pourtant <i>de facto</i> incapables d'une pensée digne de ce nom, <i>a fortiori</i> par les temps qui courent... Or, personnellement, collectivement, nous avons de besoin de <i>penser</i>, et non pas de <i>« flipper »</i> tout en feignant d'ironiser sur le voisin, du moins à ce qu'il me semble. Bien sûr, il y aurait tant d'autres choses à dire... Mais je t'épargne là encore toutes les longueurs de ma réponse initialement prévue. ^^'
Elendil Wrote:Pour ma part, j'ai [...] l'impression que nombre de penseurs dits progressistes préfèraient le naufrage plutôt que de reconnaître des convergences avec la doctrine chrétienne.
C'est bien possible, hélas, mais tu connais le proverbe : chat échaudé craint l'eau froide. ;-) L'histoire du christianisme, et notamment de la papauté, si riche en chasses aux « hérétiques », chrétiens schismatiques, « infidèles », apostats, idolâtres, démonolâtres, sorcières, sorciers et autres « ennemis de la vraie foi », nous rappelle abondamment quel est le cœur du problème, hier comme aujourd'hui : les « vrais chrétiens » ont trop souvent tendance à ne pas chercher la vérité avec leurs interlocuteurs, mais plutôt à vouloir seulement les amener à la « seule et vraie Vérité » du christianisme. Je ne reprocherai pas à un catholique de se référer, entre autres, aux discours des papes pour façonner sa propre pensée spirituelle (religieuse), mais les idées absolues généralement considérées comme consubstantielles auxdits discours entachent selon moi irrémédiablement la portée véritablement universelle de ceux-ci. Je n'énonce pas cela comme prétexte pour refuser les échanges et les possibles convergences, mais je pense simplement que ceux-ci seraient forcément moins biaisés d'emblée si les « vrais chrétiens » avaient davantage (sinon pleinement ?) conscience que les personnes qui ne pensent pas (totalement ou seulement en partie) comme eux ne sont pas forcément des sortes d'« âmes (potentiellement) perdues » censées avoir le « malheur » supposé d'être prétendument « insensibles à l'appel » (fût-il « universaliste ») du Dieu... des seuls chrétiens. Tu as terminé ton dernier message ici en sollicitant évangéliquement la bonne volonté de tous, comme si celle des personnes pensant peu ou prou comme toi n'était plus à prouver... or il me semble, pour commencer, que ce ne serait pas un mal que ces personnes, « vrais chrétiens » ou assimilés avec toutes les nuances que tu voudras, commençaient par dire si elles sont vraiment prêtes à accepter les autres êtres humains comme ils sont, sans chercher à s'affirmer sans arrêt eux-mêmes comme étant ceux qui auraient identifié la « seule et vraie Vérité » vers laquelle il faudrait amener le reste de l'humanité : ce serait déjà un grand pas pour favoriser un dialogue par ailleurs nécessaire, même si, c'est entendu, faire des efforts pour cela est l'affaire de tout le monde.
Je me permets à présent de recommander quelques lectures, parmi les nombreuses références que comportaient ma réponse initialement prévue :
1. - Tout d'abord, un ouvrage récent de la philosophe <b>Barbara Stiegler</b> (fille de Bernard S.), spécialiste de Nietzsche : <b><i>«Il faut s'adapter». Sur un nouvel impératif politique</i></b> (NRF Essais, Gallimard, 2019). Un ouvrage très intéressant dans le cadre de l'indispensable critique des idéologies soutenant l'ordre établi capitaliste actuel, et qui est consacré aux sources biologiques de ce que l'on appelle le « néolibéralisme » ainsi qu'au débat ayant eu lieu dans le courant du XXe siècle entre d'une part Walter Lippmann, théoricien américain de ce nouveau libéralisme devenu pour ainsi dire une biopolitique (au sens foucaldien du terme), et d'autre part John Dewey, célèbre philosophe pragmatiste lui aussi américain. Le « néolibéralisme » ayant la particularité de ne pas prôner l'État minimal cher aux « ultralibéraux » et aux libertariens mais d'encourager plutôt une intervention étatique dans le but de modifier l'espèce humaine et la rendre aussi mobile, flexible et adaptable à l'infini au nouveau monde prétendument « ouvert » de la sacro-sainte compétition capitaliste, John Dewey, contre cette théorie « néolibérale », estimait lui qu'il ne fallait pas renoncer à la leçon de Darwin selon laquelle le « laboratoire expérimental de la vie » part continuellement dans de multiples et imprévisibles directions sans que personne ne puisse imposer de cap indiscutable, et que de fait s'il y a une direction que l'humanité doit prendre, c'est avec une véritable démocratie ne pouvant qu'être expérimentale, et dans laquelle les publics s'éduquent mutuellement, en permanence, et en évolution « buissonnante », comme un organisme vivant en interaction avec son environnement, de façon variable selon les lieux. Dans ce contexte, le rôle de l'État ne doit pas être, comme c'est trop souvent le cas actuellement en Occident (y compris en France), de forcer les individus et la société à s'adapter aux exigences du capitalisme et de la mondialisation, mais bien plutôt de se mettre au service desdits individus et de ladite société, en partant du principe qu'ils sont les mieux placés pour eux-mêmes transformer les environnements au sein desquels ils souhaitent vivre. Une réflexion philosophique stimulante, d'autant plus accessible que Barbara Stiegler abuse nettement moins de l'usage de concepts et de néologismes que son père Bernard dans ses propres ouvrages.
2. - J'ai signalé que ladite Barbara Stiegler est une spécialiste de <b>Friedrich Nietzsche</b> : ayant assez abondamment cité ce philosophe dans la réponse que j'avais prévu, peut-être est-ce l'occasion de signaler ici au moins quelques références à Damien, dont j'ai lu un message sur un autre forum dans lequel il disait récemment mal connaître la pensée philosophique nietzschéenne. À moins de préférer les lire directement en allemand, les œuvres de Nietzsche peuvent être lues en français dans deux gros volumes intitulés <b><i>Œuvres</i></b> et parus dans la collection « Bouquins » de chez Robert Laffont, même si personnellement, il y a déjà bien des années, quand j'étais lycéen puis étudiant, j'avais commencé par lire Nietzsche dans des éditions individuelles de ses livres parus en poche chez Folio Gallimard, Le Livre de poche, ou chez GF-Flammarion. Les ouvrages de Nietzsche que j'apprécie le plus (sans pour autant cautionner absolument tout ce qu'il a pu écrire) sont <i>Aurore</i>, <i>Le Gai Savoir</i>, <i>Humain, trop humain</i>, <i>Ainsi parlait Zarathoustra</i>, <i>Par delà le bien et le mal</i>, <i>Le Crépuscule des Idoles</i>, et <i>L'Antéchrist</i>. Nietzsche n'a pas fait de moi un athée, mais sa pensée est toujours stimulante, à mille lieues de tout « lithisme » religieux ou autre. Relire par exemple sa vision de la Genèse dans <i>L'Antéchrist</i> (§ 48) a toujours quelque-chose de savoureux. Si tu étais intéressé par un livre introduisant à la pensée nietzschéenne, Damien, je te recommanderais <i>Nietzsche ou la passion de la vie</i> de Bertrand Vergely (Éditions Milan, 2008), mais comme Vergely (chrétien orthodoxe par ailleurs) le dit lui-même, la lecture de Nietzsche peut se suffire à elle-même (c'est l'avantage, avec lui... ;-)...).
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3. - Ce fuseau mérite bien que l'on signale ici la parution, elle aussi récente (en français), du dernier livre écrit par <b>Zygmunt Bauman</b> avant sa mort, intitulé <b><i>Retrotopia</i></b> (Premier Parallèle, 2019, traduction de l’anglais par Frédéric Joly). Le sociologue disparu en 2017 y évoque la tendance de l'individu contemporain à diverses formes de régression, face aux craintes que suscite la marche actuelle du monde dans sa folie capitaliste : ces mouvements, pratiques et sentiments rétrogrades, Bauman les qualifie de « rétrotopiques » et propres à notre époque qu'il définit comme un « âge de la nostalgie ». Il évoque ainsi plusieurs retours en arrière : premièrement, un retour au temps philosophique d'avant le <i>Leviathan</i> de Thomas Hobbes, retour dont on a pris le chemin avec une lutte de tous contre tous impossible à arbitrer par un pouvoir politique digne de ce nom, compte tenu de la faiblesse grandissante des États pour ce qui est de ce pouvoir ; deuxièmement, un retour à une forme de tribalisme sur fond de disparition de la solidarité, avec des individus ayant tendance à se replier sur leurs petites identités nationales ou communautaires, encouragés qu'ils sont par une société réticulaire (en réseaux) qui encourage l'entre-soi, en particulier via Internet ; troisièmement, un retour des inégalités, non pas de celles qui ont toujours été là au point d'être hélas confondues avec la banale réalité quotidienne, mais de celles que l'on avait cru au moins atténuer avec l'interdépendance entre capital et travail, interdépendance remise en cause aujourd'hui ; enfin, quatrièmement, un « retour au moi » (ledit moi fut-il vide) comme dernier lieu où faire vivre un espoir désormais « privatisé » au lieu d'être collectif, dans un monde - celui de la « vie liquide » - où l'on doit subir en permanence le jugement exigeant et normatif des autres, soit ce que Bauman appelle le « retour à l'utérus » (selon une idée qu'il emprunte à Melissa Broder, auteure d'un livre à succès dont il cite notamment les propos suivants : « Mettre au monde un enfant sans son consentement ne semble pas éthique. Sortir du ventre de la mère est juste insensé. L'utérus est le nirvana. »). Pour finir, après avoir analysé toutes ces formes de régression, constatant qu'il y a là une question de vie ou de mort pour l'humanité, Bauman en appelle impérieusement à « regarder vers l'avenir, pour un changement », et en particulier à une coopération à l'échelle de la planète qui passerait par une « capacité de dialogue » restant à construire ou reconstruire. Cette conclusion du livre, par la dernière référence que l'auteur invoque (un discours du pape actuel prononcé en 2016), plaira certainement à Jérôme (je trouve pour ma part un peu dommage que Bauman n'ait rien pu trouver d'autre, s'agissant de cette référence, notamment compte tenu des propos ignobles tenus depuis par le pape en question sur l'avortement, mais je comprends que c'était difficile, vu le contexte politique actuel, et même d'un point de vue laïc et athée comme celui de Zygmunt Bauman, d'autant plus que je ne serais pas surpris que Jorge Mario Bergoglio ait lu Bauman par ailleurs, tant il semble avoir repris certains concepts du sociologue dans ses discours, ce qui n'est certes pas un mal. Disons au moins que c'est constructif sur le principe, même si cela n'enlève rien à ce que j'ai dit plus haut sur les conditions à remplir « pour favoriser un dialogue par ailleurs nécessaire » ainsi que sur les priorités à établir).
4. - Jérôme, par rapport à certains développements contenus dans la dernière lettre que tu m'as écrite, je me permets de t'inviter à lire un roman, si tu ne le connais pas déjà : il s'agit de <b><i>L'Œuvre de Dieu, la part du Diable</i></b> (<b><i>The Cider House Rules</i></b>) de <b>John Irving</b>, paru en anglais en 1985 et en français aux éditions du Seuil l'année suivante (réédition en collection Points en 1995, traduction de l'anglais de Françoise et Guy Casaril). C'est un beau roman dickensien dont l'action se passe aux États-Unis d'Amérique dans la première moitié du XXe siècle, dans un orphelinat de l'État du Maine. Il a fait l'objet d'une adaptation cinématographique, réalisée par Lasse Hallström, scénarisée par John Irving lui-même, et que j'avais vu en salles à l'époque de sa sortie en France, en l'an 2000. Mon point de vue sur le sujet qui nous divise (parmi d'autres) est, comme tu pourras t'en douter, très proche de celui du personnage du docteur Wilbur Larch (brillamment interprété par l'acteur Michael Caine dans le film), et si je te dis que selon moi tu as de la chance, en tant que médecin, de pouvoir faire aujourd'hui librement les choix que tu as fait, peut-être comprendras-tu au moins en partie pourquoi en lisant ce roman.
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Pour finir, deux citations.
D'abord une de Franz Kafka, d'après Gustav Janouch, en guise de réponse aux références contenues dans le message sur l'amour que Jérôme avait prévu de nous adresser amicalement lors du <i>moot</i> des 20 ans de JRRVF l'année dernière, message que j'avais déjà lu sur le site il y a plusieurs mois, même si l'annonce de mise en ligne n'a été faite que tout récemment. Il y aurait bien des choses à dire sur l'amour, et d'ailleurs j'avais commencé à le faire dans la réponse que j'avais initialement prévue pour ici, mais bon...
<div style="padding-left:50px;text-align:justify;color:#a12815;">Le jeune F. W. s'était donné la mort à la suite d'un amour malheureux. Nous en parlâmes et, au cours de la conversation, Kafka me dit :
« Qu'est-ce que l'amour ? Mais c'est très simple ! L'amour est tout ce par quoi notre vie est intensifiée, élargie, enrichie. En direction de tous les sommets et de tous les abîmes. L'amour est aussi peu problématique qu'un véhicule. Il n'y a de problématique que le conducteur, les passagers et la route. »<br>Gustav Janouch, <i>Conversations avec Kafka</i> (<i>Gespräche mit Kafka</i>, 1968), traduction française de Bernard Lortholary, Éditions Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, 1978, rééd. 1988, p. 239.</div>
Le conducteur, les passagers, la route (voire plus exactement l'<i>autoroute</i>, dans le cas d'un pape ou d'un Tolkien... ;-)...) : disons que tout est là, effectivement. :-)
Et enfin, probablement le plus important : une citation extraite d'un livre auquel j'ai déjà fait allusion dans un message du présent fuseau, à savoir le fameux <i>Essai sur la bêtise</i> de Michel Adam, qu'étant étudiant j'avais découvert lors de sa réédition en 2004, et que j'ai relu à l'occasion de la longue préparation de ma réponse. S'il est un livre qui m'a marqué dans le développement de ma réflexion philosophique et de mon scepticisme, c'est bien celui-là (avec les <i>Essais</i> de Michel de Montaigne, et plus tard l'<i>Enquête sur l'entendement humain</i> [<i>An Enquiry concerning the Human Understanding</i>] de David Hume). Dans cet ouvrage, Michel Adam a présenté le doute comme un devoir face à la bêtise, dans des pages admirables et lumineuses où je reconnais volontiers clairement ma propre démarche, aujourd'hui comme hier. Ne pouvant mieux m'exprimer que lui là-dessus, il me faut le citer à son tour :
<p><div class="refTexte">Nous voulons insister sur l'engagement dans le doute. S'il est suspension de jugement, le doute est d'abord vouloir d'une personne. On ne doute que si on le veut ; il faut du courage et de l'audace pour quitter la stabilité de l'opinion reçue et s'engager dans une pensée que l'on rendra incertaine. Il faudra même trouver les raisons pour lesquelles on doutera. L'opinion qui donne apparence de pensée peut être collective alors que le doute doit être personnel ; il est manifestation d'une pensée visant l'originalité. C'est peut-être pourquoi il est aussi facile de se faire croire et de se croire original, en critiquant.
Mettre ainsi en valeur le doute nous situe dans une longue tradition. Sans évoquer les sceptiques grecs, on rappellera Montaigne, Descartes, Hume et Claude Bernard. Mais nous voudrions d'abord montrer que le doute ne possède une valeur authentique et vivante que s'il ne se ferme pas sur lui-même et n'aboutit pas à une dogmatique. Situons notre dessein par rapport à ce texte de Chestov : « Il faut douter de tout, mais non pas pour revenir ensuite aux convictions solides ; cette opération serait vaine... Il faut que le doute devienne une force constante, créatrice, il faut qu'il imprègne tout l'être jusqu'en son essence la plus intime »(1). On constate ainsi que la fonction du doute est de nous détacher peu à peu de la connaissance pour nous ramener à nous-mêmes. Par le doute, nous quittons notre savoir pour nous retrouver comme force vive de réflexion et de jugement. Le doute relève d'un effort effectué par soi. On ne s'abandonne pas au doute, car ce serait cesser de douter. Il faut dans le doute toute la volonté que requiert une attention vivante, qui prend l'initiative de sa propre pensée. Le doute est dynamisme, exercice ; il veut à la fois l'austérité du devoir envers la vérité et la confiance entraînante dans le pouvoir de son esprit.
Cependant le doute trouble. Il relève d'une inquiétude première et n'est ainsi réservé qu'à ceux qui sont capables de faire front. Le doute montre d'autant plus son aspect pénible qu'il est évitable. La vie quotidienne peut être menée sans que le doute intervienne : il suffit d'accepter l'apparence des choses et l'opinion à la place de la pensée. Il faudra aussi se buter contre toute réflexion, toute antinomie, toute difficulté. Au lieu, selon l'image de Descartes, de regarder toutes les pommes du panier pour trier celles qui sont avariées, l'homme borné gardera tout le contenu du panier sans pratiquer l'inspection souhaitable. On ne peut être plus stupide, et Montaigne nous renvoie au bestiaire habituel. « L'obstination et ardeur d'opinion est <i>(sic)</i> la plus seure preuve de bestise. Est-il rien certain, resolu, desdeigneux, contemplatif, serieux comme l'âne ? »(2). Le refus du doute aboutit au résultat suivant : la crainte de voir l'esprit ne pouvoir faire face aux difficultés soulevées amène le rejet de la pensée elle-même. Le doute non seulement laisse intact le processus mental, mais il l'active, le rajeunit. L'esprit se saisit vraiment comme esprit, comme aptitude à l'évaluation ; il devient source de la recherche de la valeur, en même temps que souci de fonder le savoir et de l'obtenir avec ordre et méthode.
[...]
Le doute n'a de sens que par sa finalité : rendre une pensée à elle-même plus présente et obtenir un savoir qui permette de justifier sa connaissance. Le doute isole le sujet, mais en lui faisant expérimenter une orientation vers son savoir. Virtuellement, l'homme qui doute participe déjà au vrai qu'il cherche en voulant le trouver. Il a, pour cela, accepté le sacrifice de sa tranquillité. L'homme digne de la pensée qu'il fait vivre y trouve son but et sa satisfaction. Mais le sot y prendra peur, peur de déboucher sur l'impossible pensée qui ne se nourrirait pas de matière extérieure, peur de rencontrer seulement l'inconfortable absurde, peur de l'isolement face à l'opinion si rassurante. La possibilité du doute recouvre trop d'insatisfactions et de troubles potentiels. Le sot quittera le doute le plus vite possible et retrouvera rassuré le terrain sûr de l'objectivité, du dogmatisme, de l'opinion partagée. Mais la peur entrevue accentuera sa dépendance envers le savoir qu'il s'impose. Et il deviendra plus agressif, plus sûr de lui, plus péremptoire dans ses affirmations. Il l'a échappé belle ; il a failli penser ! Il vaut mieux se laisser penser. L'autorité est commode aux esprits faibles ; il y a tant de personnes qui veulent aussi penser pour les autres !
Les imbéciles sont heureux, assure-t-on. Ils s'évitent, en effet, l'exercice pénible du fendillement, c'est-à-dire du doute. L'homme sensé se demande s'il ne risque pas de faire ou de dire une sottise et il se tient un discours sur la méthode pour ne pas tomber dans la sottise. L'imbécile, hélas, ne sait pas douter. Nous avons vu comment le sérieux de la vie sociale à laquelle il participe lui évite cette mise à la question de son esprit. Comme il ne souffre pas de sa sottise, il ne fera rien pour en sortir. [...] Ce sont les gens sensés qui seront traités de sots, car ils veulent empêcher les imbéciles d'être heureux. Ils transforment les idées commodes acceptées par les sots en propositions douteuses. La vie deviendrait impossible s'il fallait changer les normes de la « vérité ». Ce qui réussit suffit au bonheur du sot. Il n'est besoin d'en chercher ni les causes, ni les effets, ni la pensée qui l'explique, ni les valeurs qui le jugent.
Le sot est donc celui qui n'éprouve pas le besoin de se mettre en question. [...]
Dans sa phobie de la bêtise, Flaubert a cherché derrière les idées reçues ce qui pouvait les caractériser. Une lettre à Louis Bouillet, écrite de Damas le 4 septembre 1850, nous précise : « La bêtise consiste à vouloir conclure »(3). On ne peut dire plus clairement qu'il s'agit d'arrêter sa pensée. Une pensée authentique s'examine, se reprend, doute d'elle-même. Sa vérité n'est pas dans son affirmation, mais dans sa pesée. Elle prend toutes les nuances possibles pour tenir compte des circonstances, comme pour s'en dégager. L'empirie lui sert à la fois de cadre et de repoussoir. Une pensée née dans le monde ne peut pas être si vite péremptoire. Ce sont les interlocuteurs de Socrate qui ont hâte de conclure ; leur pensée veut éviter tout embarras, et elle suppose qu'elle échappe à la contradiction, étant si assurée dans le monde. [...]
Le doute n'a ainsi de sens que pour l'homme qui est assez fort pour se mettre en état d'infériorité. Pour pouvoir s'interroger sur la valeur de ses connaissances, il faut accepter de les perdre comme telles. Au moment où l'esprit devient vivant, le contenu de cet esprit semble échapper et il faut chercher des connaissances que l'on ne possède pas encore. Le doute est ainsi l'expérience de l'absence, de l'incertitude. L'homme dubitant doit s'accepter comme être fini, abandonné à ses propres initiatives. Le doute exige une force d'âme qui est la présence virtuelle en moi de la liberté et qui prend l'aspect concret de l'aventure puisqu'on ne sait pas de quoi les lendemains de l'esprit seront faits. Il faut accepter de se situer par rapport à ce que l'on veut, au-delà de ce que l'on « savait ». Et il faut affronter comme possibilité le désespoir, si rien ne vient compenser ce que l'on fait tomber sous le doute. Même si le doute est conduit méthodiquement, ne débouchant sur rien, il ne peut qu'accroître le trouble de l'esprit. L'homme du doute doit s'affirmer dans son individualité ; il est l'homme de la volonté et du devenir de la pensée. Il est celui qui refuse les aliénations et les facilités. Est-il besoin de redire que le sot ne peut courir tous ces risques, et plus pour des raisons psychologiques que pour des raisons intellectuelles ?
[...]
Le doute porte sur la modalité de la pensée, c'est-à-dire ce qu'elle contient en tant que certitude, mais il qualifie aussi la pensée elle-même. Une pensée dénuée de doute est une pensée <i>arrivée</i> ; elle est devenue un dogme, ce n'est plus une pensée. La signification de la pensée est non dans son avoir, mais dans son désir ; la pensée est recherche, tension. On ne fait un bilan que lorsqu'on a obtenu, et en prévision de l'activité à venir. La pensée ne s'arrête, de même, que pour repartir. [...]
(1): CHESTOV, <i>La philosophie de la tragédie</i>, Flammarion, 1967, p. 247.
(2): MONTAIGNE, <i>Essais</i>, III, 8, Garnier, 1958, t. 3, p. 171.
(3): FLAUBERT, <i>Correspondance</i>, Conard, 1910, t. I, p. 446.<div class="refTitre">Michel Adam, <i>Essai sur la bêtise</i>, éd. augmentée, Paris, La Table Ronde, 2004 (première publication : Presses Universitaires de France, 1975), Chapitre IV. - Ce que penser veut dire, 2. Le devoir de douter, p. 147-157.</div></div><br>
Je me suis imposé des coupes, mais c'est tout le chapitre qu'il faudrait citer...
Que pourrai-je dire d'autre sur ce sujet ? Entre entrave à la décision d'un côté et stimulation de l'agilité intellectuelle et du courage de penser autant que d'agir, l'incertitude qu'expérimente celui qui doute se vit de façon ambivalente. Hier comme aujourd'hui, et notamment à notre époque, pleine de risques et de mutations, les êtres humains répondent à l'incertitude en suivant deux tendances : soit en n'écoutant que leur besoin de sécurité qui tend à les pousser vers la pensée <i>arrivée</i>, vers le dogmatisme ou ce que j'ai appelé plus haut le « lithisme », soit en réinventant leurs aspirations et leurs compétences à travers ce que l'on peut appeler la résilience et une pratique du doute qui anime la flamme de la pensée <i>en mouvement</i>. La deuxième tendance me parait naturellement plus féconde que la première, et la position la plus équilibrée à adopter sur un plan aussi bien intellectuel que spirituel.
Et cette incertitude de celui qui doute me parait d'ailleurs tout-à-fait compatible avec une attitude que promeut Jérôme dans sa longue lettre : « L'émerveillement devant tout ce qui est ». L'un, en effet, n'empêche pas l'autre sur le principe, du moins à ce qu'il me semble. À propos de l'évocation de cet émerveillement, Jérôme m'a d'ailleurs précisé en note que « toute réminiscence elfique ou bombadilienne n’a[vait] ici rien de fortuit ». Je veux bien en convenir, naturellement, mais il faudra peut-être un jour que nous revenions sur cette notion d'émerveillement « bombadilien », dont on peut se demander jusqu'où elle peut vraiment aller selon les personnes, quand bien même celles-ci se voudraient par ailleurs tolkienophiles, vu que sur la planète des « fans » de Tolkien, tout le monde ne fume pas forcément de la même herbe à pipe...
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1566372706_burk_uzzle_woodstock_dressed_in_pipe_1969.jpg" width="469" />
<small>Burk Uzzle (né en 1938).
<i>Woodstock, Dressed in Pipe</i>, 1969.
Photographies (tirages à la gélatine argentique et en couleurs).</small>
Que voulez-vous, en ce mois du cinquantenaire de Woodstock, je me devais de compléter ce (déjà long) bout de réponse par un clin d'œil de circonstance. ;-)
<i>Peace and love anyway</i>,
B.<small>, un peu soulagé, mais pas encore sorti de l'auberge...</small>

