22-08-2019, 08:49
Hyarion Wrote:En face, je risquerais de n'obtenir probablement que des réactions décevantes, faite d'incompréhension, de volonté de seulement tester son intelligence, de raideur morale ou de pudeur mal placée, y compris à travers des silences. Du moins est-ce ma crainte. Alors disons simplement « stop », même si je garde tout ce travail sous le coude, au cas où.
Cher Hyarion,
Il est clair que si tu considères les présentes réponses de Jérôme ou de ma part sous l'angle des qualificatifs que tu mentionnes, je ne comprends même pas comment tu y as consacré autant de temps... Souhaites-tu même une discussion ? Il est permis d'en douter, si tu commences par une telle diatribe. Pour ma part, si je passe cet étrange exorde (et les quelques répliques sismiques disséminées plus loin), il y a bien des choses qui m'interpellent et m'inviteraient à discuter la suite, mais je ne le ferai pas en détail, surtout par manque de temps, un temps qui me fait trop défaut en ce moment. Au demeurant, je ne risque en aucune circonstance de vouloir engloutir tout contradicteur sous une avalanche de citations et de réflexions de 150 pages ou plus. Le dialogue risquerait bien de devenir monologue.
Concernant les "idées absolues" dont tu parles, j'avoue ne pas bien saisir ce que tu veux dire, contrairement à ce que tu appelles le lithisme, que tu explicites fort bien. Or l'un et l'autre ne me paraissent pas relever du même plan. Si par idées absolues tu entends toute forme de croyance transcendantale, cela ne signifie pas nécessairement être chargé de certitudes monolithiques. A contrario, il me semble assez évident que de telles idées ne peuvent pas être mises de côté dans la moindre discussion philosophique sérieuse, pour la simple raison qu'elles conditionnent en bonne part l'appréhension qu'on peut avoir du monde. En partant de postulats différents, on aboutit très naturellement à des démonstrations aux antipodes les unes des autres. Cela n'empêche pas le débat, à mes yeux, mais empêche certainement toute convergences sur certains sujets, dès lors que les axiomes de départs sont incompatibles. A ce titre, le peu que je connais de Nietzsche me fait penser qu'il a l'immense mérite de la cohérence de pensée sur le versant athée de l'appréhension du monde. Mais si je défendais une position de type nietzschéen en écartant un moment mes convictions personnelles, cela n'aurait que fort peu de liens avec ce que je pense vraiment et pour le coup nous tomberions dans l'exercice sophistique que tu dénonçais.
Hyarion Wrote:Je n'ai pas de certitudes, pour ma part, et notamment pas de certitudes « fixistes », « lithiques », car la vie est mouvement, et le champ des possibles fort vaste. Jadis, pour nous donner la mesure de l'humain, comme l'a écrit Karl Jaspers, il a fallu rien de moins que Socrate, le Bouddha, Confucius, Jésus, et l'expérience fondamentale que ces grandes figures, inscrites dans l'histoire, ont faite de nôtre condition, au-delà même de la quête philosophique qu'elles peuvent par ailleurs continuellement inspirer tant leur influence a été grande : crois-tu donc que, depuis, nous en ayons fini en matière de référentiels à adopter et de limites à énoncer ? Moins que jamais, me semble-t-il.
A lire ta réponse, je me demande encore si je dois ici exprimer mon accord ou mon désaccord. D'un côté, il ne me semble possible de concevoir de référentiel mobile qu'en se rapportant à un référentiel fixe plus fondamental. Si aucun référentiel n'est fixe, alors la définition même de référentiel perd nécessairement son sens. D'un autre côté, je ne prétendrais pas qu'il faille s'abstenir de réinterroger constamment ces constantes pour comprendre les conséquences qu'elles ont concrètement pour nous dans la situation qui est la nôtre. Cela implique des réponses constamment nouvelles, et même parfois une vue plus claire et plus précise du référentiel lui-même. Peut-être la différence entre nous est-elle là : tu sembles postuler qu'il faille sans cesse réinventer notre référentiel quand j'aurais tendance à dire qu'il faut perpétuellement le (re)découvrir.

Hyarion Wrote:Voyant tout ce que tu sembles continuer à mettre d'impropre et de hors-sujet derrière le mot « socialisme », j'avais préparé pour toi, dans ma longue réponse, une sorte d'« Histoire du socialisme racontée par un socialiste inactuel à un lecteur de <i>Valeurs actuelles</i> », faite sérieusement mais sans me prendre au sérieux (comme toujours), avec notamment beaucoup de citations commentées de Charles Fourier, de William Morris, de Jean Jaurès, de Rosa Luxemburg, de Paul Lafargue, de Karl Marx, et même de Chateaubriand et de Tocqueville, ainsi que beaucoup de précisions sur ce que je conçois comme étant le socialisme et son histoire, soit quelque-chose qui dépasse très (très) largement les obsessions sexuelles, conjugales et familiales des adversaires et ennemis du socialisme. Mais je renonce donc à poster ici tout cela.
Voilà une partie que j'aurais été très curieux de lire, vu que l'histoire du socialisme m'a intéressé depuis longtemps. Même si je ne prétends pas avoir lu tous les auteurs que tu cites, j'en connais raisonnablement bien un certain nombre et je ne vois actuellement aucun argument sérieux pour qualifier ma conception du socialisme d'impropre ou de hors-sujet. Surtout si l'on considère que la majorité de mes critiques s'adressent plus particulièrement au socialisme tel qu'il existe actuellement dans le cadre de la politique française, et non à l'ensemble du mouvement des idées socialistes. De fait, entre les idées de Jaurès et la politique de Hollande ou celle prônée par Hamon, il n'y a pas un fossé, il y a un gouffre.
Par contre, là où je pense que tu fais fondamentalement erreur, c'est dans ton opposition entre le progressisme social et l'ultralibéralisme modernes. Les deux se complètent admirablement bien. Au demeurant, pour se mettre d'accord, comme tu le demandes, encore faudrait-il qu'il y ait un référentiel commun, ce qui est précisément antinomique avec l'un et l'autre. Pour le coup, c'est bien une question qui mériterait un long développement.
Hyarion Wrote:L'histoire du christianisme, et notamment de la papauté, si riche en chasses aux « hérétiques », chrétiens schismatiques, « infidèles », apostats, idolâtres, démonolâtres, sorcières, sorciers et autres « ennemis de la vraie foi », nous rappelle abondamment quel est le cœur du problème, hier comme aujourd'hui : les « vrais chrétiens » ont trop souvent tendance à ne pas chercher la vérité avec leurs interlocuteurs, mais plutôt à vouloir seulement les amener à la « seule et vraie Vérité » du christianisme.
Bravo, bravo, bel exercice de caricature ! Mais si c'est la démonstration pratique de ton plaidoyer pro domo sur le doute et la capacité à penser par soi-même pour éviter l'écueil de la bêtise, c'est un peu faible.
J'ai bien été tenté de faire un résumé des Temps modernes qui m'aurais permis en retour d'assimiler le socialisme à une longue variation sur le thème des Khmers Rouges, mais c'eut été un peu trop facile et sans doute même un peu injuste.
Il y aurait long à dire sur la distinction entre les abus temporels s'appuyant sur la religion comme argument pour poursuivre des buts politiques et ceux ceux réellement attribuables à l'Eglise, sur les débats qui ont agité l'Eglise à l'époque même où furent commis ces abus, sur la question de la violence dans les sociétés anciennes, voir même sur l'évidente inadéquation entre la doctrine de référence et lesdits abus, mais j'imagine que tu connais déjà tout cela.Je voudrais juste souligner que tu adoptes ici un argument qui m'inspire immédiatement une profonde méfiance quant à l'honnêteté intellectuelle de qui le fait sien, car le rhéteur qui insiste sur les erreurs et les crimes du passé le fait généralement pour faire oublier la réalité du présent. Or précisément, le socialisme (ou ce qui s'en réclame) tue encore aujourd'hui dans de nombreuses parties du monde, en fait dans la plupart des pays où il est au pouvoir. Le christianisme... nettement moins. Or s'il faut admettre que Torquemada était chrétien, qui peut sérieusement prétendre qu'un Maduro ne serait pas socialiste ? La réalité des choses, Lord Acton l'a énoncée il y a plus d'un siècle : le pouvoir corrompt. C'est une réalité dont nul n'est exempt, ceux qui n'ont aucun principe évidemment, mais aussi ceux qui se réclament d'un idéal supérieur.
Hyarion Wrote:Tu as terminé ton dernier message ici en sollicitant évangéliquement la bonne volonté de tous, comme si celle des personnes pensant peu ou prou comme toi n'était plus à prouver... or il me semble, pour commencer, que ce ne serait pas un mal que ces personnes, « vrais chrétiens » ou assimilés avec toutes les nuances que tu voudras, commençaient par dire si elles sont vraiment prêtes à accepter les autres êtres humains comme ils sont, sans chercher à s'affirmer sans arrêt eux-mêmes comme étant ceux qui auraient identifié la « seule et vraie Vérité » vers laquelle il faudrait amener le reste de l'humanité : ce serait déjà un grand pas pour favoriser un dialogue par ailleurs nécessaire, même si, c'est entendu, faire des efforts pour cela est l'affaire de tout le monde.
Je ne comprends pas le moins du monde comment tu peux lire "tous" comme signifiant "tous les autres, hormis ceux qui pensent comme moi". Il me semble évident que s'il s'agit de tous, je m'inclus dans l'exorde. Je ne suis hélas pas le dernier à être capable de mauvaise volonté, je ne le sais que trop bien. Mais ta réponse semble malheureusement trahir une pleine réserve de préjugés, ces mêmes préjugés que tu jettes à la tête des autres. Là encore, comment le dialogue serait-il possible si tu soupçonnes perpétuellement les autres d'intentions cachées et prétends lire leurs sentiments mieux qu'eux-mêmes ne les expriment ? Loin de moi l'idée de te juger ou de rejeter qui tu es, même si je me trouve en désaccord avec toi sur certains sujets.
Hyarion Wrote:Et cette incertitude de celui qui doute me parait d'ailleurs tout-à-fait compatible avec une attitude que promeut Jérôme dans sa longue lettre : « L'émerveillement devant tout ce qui est ». L'un, en effet, n'empêche pas l'autre sur le principe, du moins à ce qu'il me semble.
Pour le coup, je suis tout à fait d'accord avec toi sur ce point. Le doute n'est d'ailleurs nullement incompatible avec une croyance transcendantale, comme l'ont montré Descartes, Spinoza, Kant, Teilhard de Chardin et bien d'autres.

E.

