02-09-2019, 19:22
Et dire que je n'avais même pas songé à notre propre travail au début de ce fuseau ...
Ont aussi abordé la question les auteurs de Pour la gloire de ce monde : recouvrements et consolations en terre du Milieu.
Sr Marie-Élisabeth, commentant le départ des Elfes de la Terre du Milieu, précise :
[citation=« Au delà des Cercles du Monde », p.408]Ils ne faisaient [pas] qu'exécuter la volonté d'Eru, sans y adhérer et sans l'aimer, sans en être participants [.] Les Elfes, comme les Hommes et tous les Incarnés, participent par le libre choix de leur volonté et selon leur appel ou « grâce » propre, au Dessein d’Eru. L’accent est fréquemment mis au cours du romance sur la liberté fondamentale des personnages de choisir l’une ou l’autre voie, et sur l’aliénation de cette liberté. Le Conseil d’Elrond, de ce point de vue, est représentatif.[/citation]
L'auteur montrait aussi que la mémoire des Premiers-Nés « qui est la vivante mémoire de l’Ouest vivant » constitue leur participation au Dessein d'Eru : « leur présence était participation à la vivification et à l’ennoblissement du monde » (ibid.).
Ce qui fait le lien avec ce que j'abordais dans mon propre essai, à savoir la liberté / mission complémentaire des deux Parentés :
[citation=« Estel Eruhínion », pp.245-246, 261-262]Tous les Enfants sont pourvus de cette faculté d’être à la fois incarnés en Arda Marrie et néanmoins capables, en tant que « reflet(s) de l’esprit d’Ilúvatar » (Ainulindalë), de se déterminer librement à agir (par la volonté) : ils sont, par rapport aux autres créatures d’Arda, doués de libre arbitre (free will). Et il fallait bien en effet, en intervenant après l’altération de la Musique (Eru introduit le thème des Enfants après les dissonances du Marrisseur) sans pour autant annihiler l’action de Melkor, confier aux habitants d’Arda ce pouvoir de discerner entre l’accord et le désaccord, entre la sagesse créatrice et le marrissement des courses du monde.
La « nouveauté » du don dans la liberté des Hommes se situe à un autre niveau. Car, si tous les Enfants sont doués du libre arbitre, tous ne sont pas doués des mêmes capacités : les talents d’une part, les limites d’autre part, diffèrent. Les premiers Incarnés seront ainsi à même de subcréer en Arda plus de beauté que tous les autres Enfants à l’intérieur des limites du monde, mais les seconds Incarnés seront capables d’y agir depuis un « cœur […] tourné vers l’au-delà du monde » (Ainulindalë). En cela ont-ils reçu ni plus ni moins que la capacité de s’affranchir d’une condition limitée dans le temps — ce que les Elfes appellent le destin (Fate and free will) —, et donc du Marrissement. Cette disposition particulière à la transcendance, qui fait des Hommes leurs « propres maîtres au sein d’Arda, sous la Main de l’Unique » (Athrabeth), n’est bien sûr pas un appel à l’abolition des limites et des lois du monde, mais bien plutôt à l’accomplissement de « toutes les choses […] des plus grandes aux plus petites » (Ainulindalë).
[Ainsi] [...] le don d’Eru aux Hommes [...] était lié à cette libération, anticipée, avec le Marrissement, « avant même leur conception » (Athrabeth). Ceux dont la condition originelle impliquait que « le fëa [eût] emmené avec lui son hröa dans un nouveau mode d’existence (libéré du Temps) » et donc du Marrissement, les prédisposait à être eux-mêmes « les garants d’un accomplissement intégral », c’est-à-dire rien moins que « les agents de l’“immarrissement” d’Arda » (Athrabeth).
[...] Partant de là se déployèrent les deux thèmes introduits spécialement par Eru après la discorde générée par Melkor à l’aube de la Création : sur « la Terre [destinée à être] une belle demeure pour les Eldar et les Atani » (Ainulindalë), les Premiers seraient destinés à être riches en mémoire, dont celle (primordiale et parfaitement claire chez eux) d’Arda Immarrie, mais les Seconds recevraient pour mission de lui rendre son avenir — et son espérance.[/citation]
C'est à cette synthèse que nous conduit la figure d’Aragorn — héritier des Elfes et des Hommes.
Enfin, la « sagesse créatrice » qui vient d'être évoquée est le prisme par lequel Sosryko aborde lui aussi la question.
Dans « Un secours comme un vis-à-vis » (pp. 111-112), Sosryko évoquait, derrière la figure du roi-sorcier, l'« enfer de la liberté » lié à « la disparition du regard » et « l’évanouissement de l’Autre » qui caractérise le sujet qui entend s'émanciper de cette sagesse créatrice « de façon autonome » dans la solitude et le narcissisme (Levinas) : le roi-sorcier, cette « ombre de désespoir », l'antithèse d'« aucun homme vivant » (SdA, La bataille des Champs du Pelennor).
Dans « Les couleurs du Monde » (pp. 186-187, 197, 204-205), il relie la vie et la liberté à l'ordre inscrit par cette sagesse dans la Création :
- La « toute puissance » de Dieu n'est pas puissance « neutre » et arbitraire mais puissance de sagesse et d'amour : Eru « Sanavaldo le Tout-puissant (Almighty) » est « Ilúvatar le Père de Tout (Allfather) » (The Drowning of Anadûnê).
- La liberté spéciale des Hommes, qui ne fait qu'un avec la mort (Ainulindalë), est le Don / projet d'Ilúvatar : « il ne s’agit en aucun cas de chercher des limites, encore moins de les outrepasser, mais de déposer dans le cœur des Hommes le désir du Tout-Autre et l’aspiration du fils à rejoindre le père » (cf. l'Ainulindalë et la Voix dans le Conte d'Adanel).
- L'orgueil (là encore) des Dúnedain de Númenor a consisté, précisément, à « outrepass[er] les limites faites à leur bonheur en s’énamourant de l’immortalité des Valar, des Eldar et du pays où toutes choses duraient » (Akallabêth) — Bombadil constituant l'anti-modèle par excellence, c'est-à-dire l'humilité / la liberté même (au point que l'Anneau n'a pas de prise sur lui) : il est celui qui ne s'approprie rien et dont le pays et les affaires sont bien délimités (cf. « Le seuil et le centre »).
- La liberté est comparée à un chemin de découverte de la sagesse et renvoie à la notion d'autonomie ; or, celle-ci est actuellement comprise par l'homme moderne comme une autonomie absolue et déliée de toute référence, une conception corrélée à la tentation de la puissance comme abolition des limites ; alors que le vrai sens de la liberté réside dans la réponse à ce que nous sommes nous-mêmes et donc dans la reconnaissance des limites et « l'autolimitation » qu'elle implique. On retrouve ici le débat posé par Nikita. Avec un extrait de Jean-Paul II qui éclaire le fait que refuser une autonomie « déliée » n'implique pas de défendre l'excès inverse, l'hétéronomie :
[citation=Veritatis Splendor, n.40-41]La juste autonomie de la raison pratique signifie que l’homme possède en lui-même sa loi, reçue du Créateur. Toutefois, l’autonomie de la raison ne peut pas signifier la création des valeurs et des normes morales par la raison elle-même. Si cette autonomie impliquait la négation de la participation de la raison pratique à la sagesse du Créateur et divin Législateur, […] ce serait la mort de la liberté véritable [...]. L’autonomie morale authentique de l’homme ne signifie nullement qu’il refuse, mais bien qu’il accueille […] le commandement de Dieu [:] l’obéissance à Dieu n’est pas, comme le croient certains, une hétéronomie, comme si la vie morale était soumise à la volonté d’une toute-puissance absolue, extérieure à l’homme et contraire à l’affirmation de sa liberté. En réalité, si l’hétéronomie de la morale signifiait la négation de l’autodétermination de l’homme ou l’imposition de normes extérieures à son bien, elle serait en contradiction avec la révélation de l’Alliance et de l’Incarnation rédemptrice. Cette hétéronomie ne serait qu’une forme d’aliénation, contraire à la Sagesse divine et à la dignité de la personne humaine. Certains parlent, à juste titre, de théonomie, ou de théonomie participée [...][/citation]
- La liberté qui s'inscrit à l'intérieur de cette sagesse créatrice est finalisée par l'amour : cet amour d'Ilúvatar qui se répartit dans les Puissances du Monde, les Valar, qui œuvrent en Arda poussés par « l'amour des Enfants d'Ilúvatar » (Ainulindalë) — un amour qui se réfracte à son tour vers Bombadil (et Baie d'Or).
Si ça c'est pas étoilé ... ;).
Incidemment, je songe à nouveau aux pistes d'études assimilant la liberté spéciale des Hommes au libre arbitre. Il semble, en fait, que beaucoup se soient arrêtés, dans l'Ainulindalë, sur le fait que la Musique soit rapportée au destin (pour les uns) : « the Music of the Ainur [...] is as fate to all things else ». Mais la mort l'est tout autant sinon davantage (pour les autres) : « Death is their fate, the gift of Ilúvatar unto them ». Je tâcherai d'y revenir lorsque j'aborderai l'inédit tolkienien « fate and free will ».
Ont aussi abordé la question les auteurs de Pour la gloire de ce monde : recouvrements et consolations en terre du Milieu.
Sr Marie-Élisabeth, commentant le départ des Elfes de la Terre du Milieu, précise :
[citation=« Au delà des Cercles du Monde », p.408]Ils ne faisaient [pas] qu'exécuter la volonté d'Eru, sans y adhérer et sans l'aimer, sans en être participants [.] Les Elfes, comme les Hommes et tous les Incarnés, participent par le libre choix de leur volonté et selon leur appel ou « grâce » propre, au Dessein d’Eru. L’accent est fréquemment mis au cours du romance sur la liberté fondamentale des personnages de choisir l’une ou l’autre voie, et sur l’aliénation de cette liberté. Le Conseil d’Elrond, de ce point de vue, est représentatif.[/citation]
L'auteur montrait aussi que la mémoire des Premiers-Nés « qui est la vivante mémoire de l’Ouest vivant » constitue leur participation au Dessein d'Eru : « leur présence était participation à la vivification et à l’ennoblissement du monde » (ibid.).
Ce qui fait le lien avec ce que j'abordais dans mon propre essai, à savoir la liberté / mission complémentaire des deux Parentés :
[citation=« Estel Eruhínion », pp.245-246, 261-262]Tous les Enfants sont pourvus de cette faculté d’être à la fois incarnés en Arda Marrie et néanmoins capables, en tant que « reflet(s) de l’esprit d’Ilúvatar » (Ainulindalë), de se déterminer librement à agir (par la volonté) : ils sont, par rapport aux autres créatures d’Arda, doués de libre arbitre (free will). Et il fallait bien en effet, en intervenant après l’altération de la Musique (Eru introduit le thème des Enfants après les dissonances du Marrisseur) sans pour autant annihiler l’action de Melkor, confier aux habitants d’Arda ce pouvoir de discerner entre l’accord et le désaccord, entre la sagesse créatrice et le marrissement des courses du monde.
La « nouveauté » du don dans la liberté des Hommes se situe à un autre niveau. Car, si tous les Enfants sont doués du libre arbitre, tous ne sont pas doués des mêmes capacités : les talents d’une part, les limites d’autre part, diffèrent. Les premiers Incarnés seront ainsi à même de subcréer en Arda plus de beauté que tous les autres Enfants à l’intérieur des limites du monde, mais les seconds Incarnés seront capables d’y agir depuis un « cœur […] tourné vers l’au-delà du monde » (Ainulindalë). En cela ont-ils reçu ni plus ni moins que la capacité de s’affranchir d’une condition limitée dans le temps — ce que les Elfes appellent le destin (Fate and free will) —, et donc du Marrissement. Cette disposition particulière à la transcendance, qui fait des Hommes leurs « propres maîtres au sein d’Arda, sous la Main de l’Unique » (Athrabeth), n’est bien sûr pas un appel à l’abolition des limites et des lois du monde, mais bien plutôt à l’accomplissement de « toutes les choses […] des plus grandes aux plus petites » (Ainulindalë).
[Ainsi] [...] le don d’Eru aux Hommes [...] était lié à cette libération, anticipée, avec le Marrissement, « avant même leur conception » (Athrabeth). Ceux dont la condition originelle impliquait que « le fëa [eût] emmené avec lui son hröa dans un nouveau mode d’existence (libéré du Temps) » et donc du Marrissement, les prédisposait à être eux-mêmes « les garants d’un accomplissement intégral », c’est-à-dire rien moins que « les agents de l’“immarrissement” d’Arda » (Athrabeth).
[...] Partant de là se déployèrent les deux thèmes introduits spécialement par Eru après la discorde générée par Melkor à l’aube de la Création : sur « la Terre [destinée à être] une belle demeure pour les Eldar et les Atani » (Ainulindalë), les Premiers seraient destinés à être riches en mémoire, dont celle (primordiale et parfaitement claire chez eux) d’Arda Immarrie, mais les Seconds recevraient pour mission de lui rendre son avenir — et son espérance.[/citation]
C'est à cette synthèse que nous conduit la figure d’Aragorn — héritier des Elfes et des Hommes.
Enfin, la « sagesse créatrice » qui vient d'être évoquée est le prisme par lequel Sosryko aborde lui aussi la question.
Dans « Un secours comme un vis-à-vis » (pp. 111-112), Sosryko évoquait, derrière la figure du roi-sorcier, l'« enfer de la liberté » lié à « la disparition du regard » et « l’évanouissement de l’Autre » qui caractérise le sujet qui entend s'émanciper de cette sagesse créatrice « de façon autonome » dans la solitude et le narcissisme (Levinas) : le roi-sorcier, cette « ombre de désespoir », l'antithèse d'« aucun homme vivant » (SdA, La bataille des Champs du Pelennor).
Dans « Les couleurs du Monde » (pp. 186-187, 197, 204-205), il relie la vie et la liberté à l'ordre inscrit par cette sagesse dans la Création :
- La « toute puissance » de Dieu n'est pas puissance « neutre » et arbitraire mais puissance de sagesse et d'amour : Eru « Sanavaldo le Tout-puissant (Almighty) » est « Ilúvatar le Père de Tout (Allfather) » (The Drowning of Anadûnê).
- La liberté spéciale des Hommes, qui ne fait qu'un avec la mort (Ainulindalë), est le Don / projet d'Ilúvatar : « il ne s’agit en aucun cas de chercher des limites, encore moins de les outrepasser, mais de déposer dans le cœur des Hommes le désir du Tout-Autre et l’aspiration du fils à rejoindre le père » (cf. l'Ainulindalë et la Voix dans le Conte d'Adanel).
- L'orgueil (là encore) des Dúnedain de Númenor a consisté, précisément, à « outrepass[er] les limites faites à leur bonheur en s’énamourant de l’immortalité des Valar, des Eldar et du pays où toutes choses duraient » (Akallabêth) — Bombadil constituant l'anti-modèle par excellence, c'est-à-dire l'humilité / la liberté même (au point que l'Anneau n'a pas de prise sur lui) : il est celui qui ne s'approprie rien et dont le pays et les affaires sont bien délimités (cf. « Le seuil et le centre »).
- La liberté est comparée à un chemin de découverte de la sagesse et renvoie à la notion d'autonomie ; or, celle-ci est actuellement comprise par l'homme moderne comme une autonomie absolue et déliée de toute référence, une conception corrélée à la tentation de la puissance comme abolition des limites ; alors que le vrai sens de la liberté réside dans la réponse à ce que nous sommes nous-mêmes et donc dans la reconnaissance des limites et « l'autolimitation » qu'elle implique. On retrouve ici le débat posé par Nikita. Avec un extrait de Jean-Paul II qui éclaire le fait que refuser une autonomie « déliée » n'implique pas de défendre l'excès inverse, l'hétéronomie :
[citation=Veritatis Splendor, n.40-41]La juste autonomie de la raison pratique signifie que l’homme possède en lui-même sa loi, reçue du Créateur. Toutefois, l’autonomie de la raison ne peut pas signifier la création des valeurs et des normes morales par la raison elle-même. Si cette autonomie impliquait la négation de la participation de la raison pratique à la sagesse du Créateur et divin Législateur, […] ce serait la mort de la liberté véritable [...]. L’autonomie morale authentique de l’homme ne signifie nullement qu’il refuse, mais bien qu’il accueille […] le commandement de Dieu [:] l’obéissance à Dieu n’est pas, comme le croient certains, une hétéronomie, comme si la vie morale était soumise à la volonté d’une toute-puissance absolue, extérieure à l’homme et contraire à l’affirmation de sa liberté. En réalité, si l’hétéronomie de la morale signifiait la négation de l’autodétermination de l’homme ou l’imposition de normes extérieures à son bien, elle serait en contradiction avec la révélation de l’Alliance et de l’Incarnation rédemptrice. Cette hétéronomie ne serait qu’une forme d’aliénation, contraire à la Sagesse divine et à la dignité de la personne humaine. Certains parlent, à juste titre, de théonomie, ou de théonomie participée [...][/citation]
- La liberté qui s'inscrit à l'intérieur de cette sagesse créatrice est finalisée par l'amour : cet amour d'Ilúvatar qui se répartit dans les Puissances du Monde, les Valar, qui œuvrent en Arda poussés par « l'amour des Enfants d'Ilúvatar » (Ainulindalë) — un amour qui se réfracte à son tour vers Bombadil (et Baie d'Or).
Si ça c'est pas étoilé ... ;).
Incidemment, je songe à nouveau aux pistes d'études assimilant la liberté spéciale des Hommes au libre arbitre. Il semble, en fait, que beaucoup se soient arrêtés, dans l'Ainulindalë, sur le fait que la Musique soit rapportée au destin (pour les uns) : « the Music of the Ainur [...] is as fate to all things else ». Mais la mort l'est tout autant sinon davantage (pour les autres) : « Death is their fate, the gift of Ilúvatar unto them ». Je tâcherai d'y revenir lorsque j'aborderai l'inédit tolkienien « fate and free will ».

