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Robert E. Howard - Conan
#59
Merci pour ta réponse et pour les références, Elendil.

On verra si je trouve le temps de creuser un peu la question... J'ai pris connaissance, cet été, de la « théorie de l'esprit plat » de Nick Chater, théorie postulant que notre moi intérieur (si cher à nous depuis Socrate) ne serait qu'une illusion de l'esprit, ce qui remettrait notamment en cause l'existence d'un inconscient au sens freudien ou jungien du terme : que ladite théorie (promue de façon un peu péremptoire par son auteur) tende vers le vrai ou vers le faux, elle rappelle au moins qu'il y a toujours de quoi relativiser la pertinence d'une convocation de l'inconscient pour interpréter certaines choses dites ou faites, compte tenu notamment des différents paradigmes pouvant intégrer cette notion. S'agissant de la théorie jungienne des archétypes, et plus généralement sur la psychanalyse, Freud, Jung, Rank, Bettelheim, etc., j'avais lu d'intéressantes considérations critiques dans le <i>Dictionnaire critique de mythologie</i> de Jean-Loïc Le Quellec et de Bernard Sergent, paru en 2017 (CNRS Éditions) : cela a sans doute participé au fait que je ne me sois pas trop frotté aux grilles de lecture psychanalytiques, même si ce qu'en disent les auteurs n'est pas <i>que</i> critique, puisqu'ils reconnaissent qu'indépendamment de savoir si une interprétation psychanalytique est pertinente ou non, l'utilité de certains des outils de travail de la psychanalyse est réelle dans d'autres domaines de recherche et que, dans le domaine de la mythologie, le « coup d'œil » psychanalytique peut aider à « décoincer » un regard engagé dans une approche plus classique. Bien sûr étudier des œuvres littéraires n'est pas tout-à-fait la même chose qu'étudier des mythes - y compris dans le cas de Tolkien -, mais tout-de-même : avec les grilles de lecture universalistes, prudence est mère de sûreté. ;-)

Concernant Arus de Némédie, pour mémoire, il joue, dans <i>L'Âge Hyborien</i>, un rôle de prêtre civilisé, à la fois bienveillant et pragmatique, semblable à celui de quelque missionnaire (jésuite, par exemple) parti évangéliser des « sauvages » : espérant convertir les Pictes au culte pacifique de Mitra en vigueur dans les royaumes hyboriens, et plus largement à la civilisation qu'incarnent ces riches royaumes, ayant survécu contre toute attente à sa dangereuse expédition et croyant ensuite avoir effectivement œuvré vertueusement à une « assimilation » des Pictes, Arus se révèlera en fait être la cause, bien malgré lui, d'une guerre de conquête picte et plus largement d'invasions barbares entrainant la ruine complète de l'empire aquilonien, sur fond d'inévitable cycle perpétuel barbarie/civilisation, et d'imperméabilité du « barbare éternel » (« <i>everlasting barbarian</i> ») à la théologie et à la philosophie. Sur cet épisode, Howard parle d'« étrange tournure du destin » (« <i>strange twist of fate </i> »), de « caprice du destin » (« <i>whim of fate </i> »), et même d'une des « sinistres ironies de l'univers » (« <i>grim ironies of the universe</i> ») concernant le rôle et le sort d'Arus. Cela rappelle un peu cette histoire de libre-arbitre dont on a parlé ailleurs s'agissant des <i>Enfants de Húrin</i>, et bien sûr l'ironie tragique que l'on retrouve dans ce singulier récit tolkienien : chez Howard comme chez Tolkien, on peut trouver une même question ouverte, celle du « fatum », destin irrévocable. Je dis cela sans y avoir beaucoup réfléchi, mais cela mériterait sans doute d'être creusé... À noter que dans le cas de Conan, devenu roi d'Aquilonie longtemps avant l'existence d'Arus, on pourrait aussi parler d'« étrange tournure du destin », puisque ce personnage d'aventurier et guerrier barbare (certes capable de faire preuve de curiosité intellectuelle mais tout en restant superstitieux, héritier d'une vieille haine entre Cimmériens et Pictes, etc.) s'est volontairement éloigné de sa Cimmérie natale et en vient, par un concours de circonstances, à être le souverain (juste et anti-impérialiste) d'un royaume civilisé.

Hyarion.

P.S.: après vérification, je constate que Howard connaissait au moins un peu la psychanalyse freudienne, puisqu'il évoque parfois le sujet dans sa correspondance.
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