12-09-2019, 20:56
Merci Cédric :).
Ce n'était que « l'état des lieux de la recherche ». Nous allons passer au sujet maintenant ;).
Bien sûr, cela va sans dire : si vous voyez d'autres travaux consacrés à la question, ils restent les bienvenus.
Je me propose maintenant de me pencher sur certains textes de Tolkien.
Commençons par le fameux inédit :
NOTES AND DOCUMENTS
Fate and Free Will
Le texte a été édité et annoté par Carl F. Hostetter (éditeur de Vinyar Tengwar) et publié dans les Tolkien Studies n°6, pp.183-188. Il s'agit d'une note de Tolkien de 1968 établie autour du sens de la racine eldarine MBAR et de ses dérivés : q. ambar « monde (world) » et q. umbar « destin (fate) » (= sindarin amar et amarth). Ce texte fait écho à l'inédit publié dans Parma Eldalamberon n°17 donnant la liste des éléments elfiques du Seigneur des Anneaux compilée et commentée par Tolkien dans les années 60 : pp.104-110, 123-124, 163-164.
La racine MBAR désignait l'action d'« installer, constituer, établir (settle, establish) » : installer un lieu, installer dans un lieu, établir sa demeure, ou encore ériger un édifice. Cette installation connote le sens d'un ordonnancement du lieu ainsi établi. Dans PE n°17, la racine est ainsi définie :
[citation=PE n°17, pp.163,105]MBAR. "Établir" (Settle) offre en fait, dans ses diverses significations, un rendu très proche du sens de cette racine. Ainsi l'anglais settlement peut désigner les demeures établies dans un endroit choisi par un groupe de personnes ; ou encore (les termes d') un accord décidé au sujet d'un problème débattu. [Mais la trajectoire de sens est l'inverse de l'anglais :] MBAR signifiait à la base prendre une décision, et les significations de demeurer ou d'occuper un pays en ont dérivé.[/citation]
La racine a donné :
- l'eldarin ambar(ā) > q. ambar « le monde (the world) » ;
- l'eldarin mbar'ta > q. umbar « "Destin" ('Fate') ».
Les deux mots sont étroitement reliés. Ils se définissent mutuellement et sont indissociables l'un de l'autre.
Ainsi, dans le PE n°17, on trouve :
[citation=PE n°17, pp.105-106,163]La forme la plus simple de cette base *mbārā était devenu un mot ou un élément très usité de l'eldarin primitif : on peut le rendre par "demeure" (dwelling). [...] L'eldarin *ambar(ā), q. ambar, s. amar, avait donc le sens d'installation, de lieu fixé (appointed place), appliqué à l'Installation entre toutes : la Terre comme demeure attitrée ou maison (appointed dwelling place or home) des Elfes (et des Hommes). La décision et le choix étaient dans ce cas attribués à Eru. [...] En quenya, l'autre dérivé [...] umbar, signifait une décision, issue de l'ordonnance ou du décret provenant d'une autorité ; à partir de là pouvait-il désigner les arrangements, conditions et circonstances fixés découlant d'un tel décret. Ce mot se prêtaient à de hautes associations, principalement à l'égard des dispositions et de la volonté d'Eru, en regard de la Création comme un tout, de "ce monde" en particulier, ou des personnes de grande importance dans les événements.
Ambar- était ainsi "la grande installation" (the great settlement). Ce qui peut se traduire "Monde" — cette Terre au lieu (destiné à être) habité par les Elfes et les Hommes, les Enfants d'Eru. [...] On concevait que la décision, la fixation du lieu d'habitation (dwelling place), procédait d'Eru et faisait partie de son Umbar. Ainsi employé, Umbar pouvait faire référence à "l'histoire d'Ambar", telle que déjà accomplie, et à son futur, tel que déjà arrangé et défini.
Umbar pouvait donc correspondre aussi bien à l'Histoire, dans sa partie connue ou à tout le moins déployée, qu'au Futur, progressivement réalisé. Il renvoyait d'ailleurs plus souvent à ce dernier, ce que l'on rend par Destin (is rendered Fate or Doom). Mais c'est inadéquat (inaccurate) pour ce qui concerne l'elfique authentique, tout spécialement le haut-elfique, car le mot dans cet usage ne se limitait pas aux événements funestes (evil events).[/citation]
Dans une note parallèle à Fate and Free Will (et éditée en son sein), l'association se resserre :
[citation=Fate and Free Will, pp.183-184]Q. [...] ambar [...] "monde" ('world'), "la grande habitation" ('the great habitation'). Les implications pleines et entières de ce mot ne peuvent être saisies sans faire référence aux conceptions eldarines du "destin" ('fate') et du "libre arbitre" ('free will'). [...] Le sens "monde" — habituellement appliqué à cette Terre — provient essentiellement du sens "établissement, installation" ('establishment') : "la grande habitation" [...] comme "maison des créatures douées de parole", spécialement des Elfes et des Hommes. [...] Mais, bien que mbar- était naturellement davantage employé pour désigner les activités et les buts (purposes) de créatures rationnelles, il n'y était pas restreint. Il pouvait ainsi se référer aux conditions et processus (physiques) établis de la Terre (établis à sa Création par Eru, directement ou par médiation) [...]. Et ainsi approcher, par certains de ses usages, le sens de "Destin" ('Fate'), conformément aux considérations eldarines sur le sujet. Ainsi, le q. ambarmenie « les voies du monde » ("the way of the world") [...], les conditions fixées, et inaltérables par les créatures, dans lesquelles celles-ci évoluaient (lived). [...] S. amarth "Destin" ('Fate'). Ce sens découle de la signification basique, et augmentée dans sa formation, de mbar : "établissement permanent / ordre" ; spécialement (lorsque appliqué au futur) "Destin" ('Fate') : i.e. l'ordre et les conditions du monde physique (ou d'Eä en général) ainsi que constitués et pré-établis (established and pre-ordained) à la Création, et la part de cet ordre pré-établi (pre-ordained order) qui affectait un individu doué de volonté de façon immuable quant sa volonté personnelle.[/citation]
Et, dans la note (en elle-même) de Fate and Free Will :
[citation=Fate and Free Will, pp.184-186]E.c. mbar'ta "établissement permanent, constitution" ('permanent establishment') > destin du monde (fate of the world) en général, comme constitué (established) et pré-ordonné (pre-ordained) depuis sa création ; et cette partie du "destin" ('fate') qui affectait un individu, et n'était pas modifiable (open to modification) par son libre arbitre. Par ex. les Eldar auraient dit que, pour tous les Elfes et les Hommes, la forme (shape), la condition (condition), et, en conséquence, le développement physique passé et futur et la destinée (destiny) de cette 'terre' étaient déterminés et au-delà de leur pouvoir à les changer, en fait même au-delà du pouvoir des Valar à les altérer en quelque façon importante et définitive (in any large and permanent way). [...] Ambar [...] était pour les Eldar plus évidemment relié à mbar'ta qu'on pourrait le croire, étant donné que le "destin" ('fate') au sens où ils l'entendaient (so far as they recognized it) était davantage conçu comme obstacle physique à la volonté. [...] Par conséquent, Umbar s'identifie au réseau de « hasards / opportunités » (network of "chances") (essentiellement physiques) à même d'être employé, ou non, par les personnes rationnelles douées de "libre arbitre" (free will). [...] Mais, bien sûr, le problème ultime du Libre Arbitre (Free Will) dans sa relation à la Prescience (Foreknowledge) d'un Concepteur (Designer) [...], Eru, « l'Auteur du Grand Conte », n'était pas pour autant résolu par les Eldar.[/citation]
Ainsi, le Destin du Monde constitue la trame, essentiellement physique (mais pas que : cf. infra le Plan d'Eru), des possibilités de rencontre et d'exercice du libre arbitre :
[citation=Fate and Free Will, p.185][Par exemple, les Eldar] auraient probablement considéré que Bilbo était destiné (fated) à trouver l'Anneau, mais pas nécessairement à le remettre ; et que si Bilbo le remettait, Frodo était destiné (fated) à entreprendre sa mission, mais pas nécessairement à détruire l'Anneau — ce que, en fait, il n'a pas fait. Ils auraient ajouté que si la chute de Sauron et la destruction de l'Anneau faisaient partie du Destin (Fate) (ou du Plan d'Eru), alors, si Bilbo avait retenu l'Anneau et refusé de le remettre, d'autres moyens auraient surgi par lesquels Sauron aurait été déjoué. Tout comme, lorsque la volonté de Frodo s'est à la fin avérée insuffisante, il apparut immédiatement pour la destruction de l'Anneau un moyen — qui avait été gardé en réserve par Eru. [...] [De la même façon,] ils n'auraient pas nié (disons) qu'un homme était (pourrait avoir été) « destiné » (fated) à rencontrer un ennemi à un certain moment et en un certain lieu, mais ils auraient nié qu'il était « destiné » (fated) à lui parler avec haine, ou à le tuer.[/citation]
Vice versa, la volonté des créatures rationnelles elle-même s'insère en cette trame :
[citation=Fate and Free Will, pp.185-186]La « volonté » doit, à un certain niveau, s'introduire à l'intérieur des séquences complexes (enter into many of the complex motions) qui conduisent à la rencontre entre les personnes ; mais les Eldar estimaient que n'étaient « libres » que les efforts de « volonté » qui étaient dirigés vers un but pleinement conscient (directed to a fully aware purpose). Lors d'un voyage, un homme peut faire un détour, choisissant tel ou tel chemin — p. ex. pour éviter un marais, ou une colline escarpée — mais cette décision est essentiellement intuitive ou à demi-consciente (comme pour un animal non rationnel) et n'a pour objet immédiat que de faciliter son voyage. Aussi son départ pouvait-il avoir été l'objet d'une libre décision, en vue d'un objectif à réaliser, mais sa route effective était essentiellement déterminée physiquement — et aurait pu le conduire à / ou lui faire manquer une rencontre importante. C'est cette dimension de « hasard / opportunité / chance » (chance) qui était comprise dans umbar. [...] Ainsi, si un homme part en voyage avec l'objectif (purpose) de trouver son ennemi, et l'objectif alors de faire ceci ou cela (lui pardonner / demander son pardon / le maudire / chercher à le tuer), cet objectif gouverne l'ensemble du processus. Il peut être aussi bien déjoué — en fait, il ne le rencontra jamais — que favorisé — en fait, et contre toute vraisemblance, il le rencontra — par le « hasard » (chance), mais, dans le dernier cas, s'il devait mal agir, il ne pourrait blâmer le « hasard ».[/citation]
La conception elfique du destin et du libre arbitre s'éloigne donc de toute idée de prédestination ou de malédiction. Un passage du PE n°17 est à cet égard particulièrement éclairant :
[citation=PE n°17, pp.163-164][Umbar] était rarement sinon jamais employé par les Eldar pour des sujets moindres [que l'histoire d'Ambar] ; mais c'est arrivé ensuite. On en trouve trace dans le Silmarillion et les autres légendes des Jours Anciens, qui, même rédigés en quenya, étaient largement écrits ou compilés par les Hommes, les Númenoréens ou leurs ancêtres, et ainsi empreints de notions humaines, et de croyances qui étaient en réalité étrangères aux Eldar. Le mot pouvait ainsi faire référence aux événements, prédits ou en partie prévus (foretold or partly foreseen), comme pour la découverte de l'Anneau. Et l'on pouvait s'en servir pour parler de "destins" (dooms) ou de malédictions (curses) appelées sur des individus, en particulier celles qui étaient jetées par la pensée sur ses adversaires. Tel fut le cas, au premier chef, du destin (doom) appelé par Morgoth sur Húrin et toute sa parenté. Túrin croyait avoir échappé à ce "destin" ('doom') et s'être dérobé à la vue de Morgoth, et de là a-t-il imprudemment (rashly) assumé le nom de Turambar le Conquérant du Destin (Fate) (ou plutôt Maître du Destin) ; mais ainsi, par le fait même de dissimuler son véritable nom, il a en fait contribué à l'accomplissement dudit "destin" (assisted the fulfilment of the 'doom').[/citation]
À noter, au détour d'un commentaire de la rencontre entre Thorin et Gandalf (« a chance-meeting as we say in Middle-earth » (LotR, App. A) : ce hasard / cette chance, qui n'avait été recherchée par aucun des deux, s'est « mise en contact avec (make contact with) la "volonté" de Gandalf, et les buts et desseins [de ce dernier] »), la mention qui souligne à la fois que « Gandalf n'était pas "déterminé" ("fated") à agir comme il le fit alors » et que, au contraire, « Gandalf était un puissant "libre arbitre" lâché (let loose), pour ainsi dire, au milieu des "hasards" (chances) du monde » (Fate and Free Will, pp.185-186).
Enfin, les philosophes des Eldar faisaient le rapprochement entre le problème du destin et du libre arbitre et l'expérience de l'auteur d'un conte, dont la « prescience » se trouvait « complétée » au fur et à mesure d'actes de ses personnages non prévus initialement, sans pour autant qu'il ne les connaisse ou ne les veuille / ne les autorise.
En guise de synthèse de cette note (et des éléments connexes du PE n°17), je retiens trois points — et j'en ajouterai un quatrième :).
Pour les Eldar, l'idée de Destin renvoie à « l'ordre et [aux] conditions du monde physique (ou d'Eä en général) constitués et pré-établis à la Création ». Il en est la « constitut[ion] immuable ». C'est en ce sens que le Destin Umbar est le déroulement de l'histoire du Monde Ambar institué par Eru. À la limite pourrait-on écrire que le Destin est le Monde : le Destin est l'ordre du Monde / le Monde est le sens du Destin — ce dont témoigne la proximité et la quasi réciprocité des termes Ambar et Umbar (cf. par ailleurs les noms de Turambar et Ambarto plus ou moins « fautifs » ...). (*)
Cette constitution n'est pas un « mécanisme » inerte : le Destin renvoie au « Plan d'Eru » i.e. les dispositions physiques auxquelles renvoie le Destin ont pour finalité le Monde dont le « destin » est d'« être habité par les Elfes et les Hommes, les Enfants d'Eru ». Cf. ailleurs dans le Conte d'Arda : « la Terre sera (shall be) une belle demeure (a mansion) pour les Eldar et les Atani » (Ainulindalë), tandis que « les Elfes (et les Hommes) furent créés pour Arda » (HoMe X, p.251), si bien qu'« Arda (sans la malice du Marrisseur) serait requise pour la pleine satisfaction de leur nature » (ibid.). On se souvient aussi que la vocation spéciale des Hommes, « héritiers et garants d’un accomplissement intégral » (Athrabeth), sera d'opérer l'« épanouissement du monde dans ses moindres parties » (Ainulindalë). (**)
Le libre arbitre des créatures rationnelles est réel — pourvu que la créature agisse en conscience (Gandalf donne l'exemple d'une créature faisant pleinement usage de son libre arbitre). Et si le rapport du libre arbitre à la prescience divine reste, au bout du bout, autant un mystère pour les philosophes des Eldar que pour les nôtres, le rapport du libre arbitre au destin ne leur pose pas de difficulté : le Destin renvoyant aux conditions et à l'ordonnancement du Monde, il dispose les opportunités (chances) pouvant se prêter à provoquer les choix pour agir, en bien ou en mal, l'arbitrage (la responsabilité) du choix par les Incarnés restant sauf (nb : le passage relevé supra quant à la responsabilité de Túrin dans son « destin » est encore renforcé ailleurs dans le PE n°17, où Tolkien insiste sur « l'orgueil (pride) » de Túrin ...). La notion de Destin n'a donc pas pour les Eldar de connotation « fatidique », encore moins funeste, ou, si cela arrive dans certains récits des Jours Anciens, cela témoigne davantage des croyances humaines. (***)
Le quatrième point est que les crus de JRRVF de 2002 à 2004 étaient des plus excellents, notre modestie collective dût-elle en souffrir :). Force est de reconnaître que non seulement nous n'avions pas raconté de bêtises, mais encore nous avions vu juste sur des points très précis et importants, tels que la compréhension du Destin comme « fonctionnement du monde », l'orgueil de Túrin comme courroie de transmission de la malédiction de Morgoth, ou la distinction entre le Destin du monde immuable et le destin personnel confié à chacun (la Grâce ou la Providence pourvoyant à nos faiblesses).
Les thèses de V. Flieger et T. Forchhammer, en revanche, ne collent pas, et ce n'est pas une surprise. La surprise est plutôt que la première ait entièrement ignoré les implications de Fate and Free Will, même une fois publié, pour sa thèse, tandis que le second en prenait acte ... pour le mettre à l'index ! Hi ! Hi ! :)
Bien.
La mise en bouche était copieuse ;).
Une pause s'impose sans doute — et je dois moi-même ralentir — avant de poursuivre avec d'autres textes du Légendaire pour nous aider à creuser le sujet.
À suivre ...
__________________________________________
[ÉDIT]
(*) En précisant que le terme de « destin » (fate) s'appliquera aussi bien au Monde en son ensemble qu'à ses « sous-ensembles » si je puis dire. Il équivaut pour ainsi dire à la « nature » des uns et des autres.
Voir par exemple :
[citation=HoMe X, p.218]Depuis leurs commencements, la différence principale entre les Elfes et les Homme résidait dans le destin (fate) et la nature (nature) de leurs esprits. Les fëar des Elfes étaient destinés (destined) à demeurer en Arda pour toute la vie d'Arda, et la mort de leur chair n’abrogeait pas cette destinée (destiny). D'où la vitalité de leurs fëar à persister “dans le revêtement (raiment) d'Arda”, et le fait qu'ils surpassaient de loin les esprits des Hommes dans la maîtrise de ce “revêtement”, même aux premiers jours, protégeant leurs corps de nombreux maux et agressions (comme la maladie), et réparant leurs dommages, de telle sorte qu'ils se remettaient de blessures autrement fatales pour les Hommes.[/citation]
Ou encore, ce qui replace en perspective le destin des Elfes et des Hommes tout en faisant le lien entre la Mort et la « liberté spéciale » des Hommes :
[citation=Lettres n°131 p.212][...] le Créateur n'avait pas tout révélé. La formation et la nature (nature) des Enfants de Dieu étaient les deux principaux secrets. [...] Ainsi les Enfants de Dieu sont fondamentalement apparentés et proches, et fondamentalement différents. [...] Le destin (doom) des Elfes est d'être immortels, d'aimer la beauté du monde, de l'aider à se révéler pleinement grâce à leur délicatesse et leur perfection innées, de durer tant qu'il dure, de ne jamais l'abandonner [...]. Le Destin (Doom) (ou Don) des Hommes est d'être mortels, affranchis des cercles du monde (freedom from the circles of the world).[/citation]
Cf. par ailleurs :
[citation=HoMe X, p.334]À strictement parler, [Finrod] n'avançait pas que Melkor ait pu “changer” les Hommes, mais qu'il les avait “séduits” (dans une allégeance à lui-même) très tôt dans leur histoire, de sorte qu'Eru changeât leur “destin” ('fate'). Car Melkor pouvait séduire des esprits et des volontés individuels, mais il ne pouvait pas en faire un héritage, ou altérer (s'opposant au dessein ou à la volonté d'Eru) la relation de tout un peuple au Temps et à Arda.[/citation]
J'écrivais ainsi en note de mon travail :
[citation=« Estel Eruhínion », p.245]L’inédit publié sur la question (J. R. R. Tolkien, « Fate and Free Will », art. cit.), texte qui présente la pensée elfique du libre arbitre (et qui précise que « Gandalf était un puissant “libre arbitre” »), explique que le destin ne se réfère pas tant à un déroulement prédéterminé des actes et de l’histoire des habitants du monde qu’à l’ordonnancement de ce monde dans ses lois et ses limites, c’est-à-dire à la condition (physique) du Monde et des Incarnés [...] (d’où le choix des Semi-Elfes entre deux destins c’est-à-dire entre deux conditions).[/citation]
Enfin, ces deux « destins », ces deux « conditions », sont aussi bien deux « libertés » différentes : si le destin des Hommes est [emphase]« d'être mortels, affranchis (freedom) des cercles du monde »[/emphase] (Lettres n°131 p.212), les Elfes [emphase]« possèdent certaines libertés (freedoms) et certains pouvoirs que nous aimerions posséder »[/emphase] (Lettres, n°153 p.270).
(**) À partir de là, on comprend aussi aussi la distribution des termes fate et doom pour exprimer différemment la notion de destin en Arda. Nous avons vu plus haut l'exemple du Livre II du SdA où la « fatalité » de l'élection de Frodo passait de ce qui relevait du jugement, de la décision, de la volonté, etc. (doom), à la condition, au sort, à la situation échue, etc. (fate). Semblablement, dans cet inédit et le passage connexe du PE n°17, l'explication elfique d'Umbar qui tourne autour de ce que l'on entend par [emphase]« l'ordre et les conditions du monde physique [...] [c'est-à-dire sa] constitut[ion] immuable »[/emphase] emploie fate, tandis que doom sera employé [emphase]« pour parler de "destins" ou de malédictions appelées sur des individus [...] [à l'instar] du destin appelé par Morgoth sur Húrin et toute sa parenté. Túrin croyait avoir échappé à ce "destin" [...] mais [...] il a en fait contribué à l'accomplissement dudit "destin" »[/emphase] : c'est-à-dire là où entre en jeu une volonté, la prononciation d'un jugement.
Avec un cas particulier notable : le destin des Elfes et des Hommes est en effet rendu, selon les textes, tantôt par fate tantôt par doom. Non que les nuances disparaissent me semble-t-il. Au contraire, ces nuances me paraissent situer la perspective : l'immortalité des Elfes et la mortalité des Hommes, qui constituent leur sort ou leur condition (fate), sont aussi l'expression d'une volonté, d'une décision (doom) — celles d'Eru (un exemple immédiat ci-dessus entre l'extrait de HoMe X, p.218 et celui de la Lettre n°131).
[re-édit : Toutefois, il ne s'agit là que de nuances, et je ne pense pas que Tolkien soit systématique. Par exemple, je retombe sur la lettre n°181 où il évoque [emphase]« des situation “sacrificielles” [où l'individu] est, en un sens, voué à (doomed to) l'échec, voué à (doomed to) succomber à la tentation ou à être brisé par la pression contre sa “volonté” »[/emphase] (p.331), ce qui semble ressortir davantage aux limites d'une condition qu'à une décision ...]
(***) Les « prédictions seront donc toujours limitées. Cf. cette formule d'Elrond qui exprime, me semble-t-il, qu'aucune prédiction ne sera sage tant que le temps de la rencontre entre le Dessein d'Eru et le libre arbitre de sa créature ne sera pas advenu :
[citation=SdA, II.2]Elrond leva les yeux vers lui, et Frodo sentit son cœur transpercé par la soudaine acuité de son regard. « Si je comprends bien tout ce que j'ai entendu, dit-il, je crois que cette tâche vous revient, Frodo, et que si vous ne trouvez pas le chemin, personne ne le fera. L'heure des gens [de la] Comté est venue, celle où ils quittent leurs paisibles champs pour ébranler les tours et les conseils des Grands. Qui d'entre nous aurait pu le prédire ? Ou, s'ils sont sages, pourquoi s'attendraient-ils à le savoir avant que l'heure ait sonné ? »[/citation]
Par rapport à la perspective des Eldar d'après laquelle les vrais choix volontaires sont rares, voir aussi ce passage de la lettre adressée par Tolkien à son fils Michaël au sujet du mariage :
[citation=Lettres, n°43 p.80]On ne fait véritablement que peu de choix : la vie et les circonstances en font la plupart (bien que, s'il existe un Dieu, elles doivent être Ses instruments ou Ses interventions).[/citation]
Ce n'était que « l'état des lieux de la recherche ». Nous allons passer au sujet maintenant ;).
Bien sûr, cela va sans dire : si vous voyez d'autres travaux consacrés à la question, ils restent les bienvenus.
Je me propose maintenant de me pencher sur certains textes de Tolkien.
Commençons par le fameux inédit :
Fate and Free Will
Le texte a été édité et annoté par Carl F. Hostetter (éditeur de Vinyar Tengwar) et publié dans les Tolkien Studies n°6, pp.183-188. Il s'agit d'une note de Tolkien de 1968 établie autour du sens de la racine eldarine MBAR et de ses dérivés : q. ambar « monde (world) » et q. umbar « destin (fate) » (= sindarin amar et amarth). Ce texte fait écho à l'inédit publié dans Parma Eldalamberon n°17 donnant la liste des éléments elfiques du Seigneur des Anneaux compilée et commentée par Tolkien dans les années 60 : pp.104-110, 123-124, 163-164.
La racine MBAR désignait l'action d'« installer, constituer, établir (settle, establish) » : installer un lieu, installer dans un lieu, établir sa demeure, ou encore ériger un édifice. Cette installation connote le sens d'un ordonnancement du lieu ainsi établi. Dans PE n°17, la racine est ainsi définie :
[citation=PE n°17, pp.163,105]MBAR. "Établir" (Settle) offre en fait, dans ses diverses significations, un rendu très proche du sens de cette racine. Ainsi l'anglais settlement peut désigner les demeures établies dans un endroit choisi par un groupe de personnes ; ou encore (les termes d') un accord décidé au sujet d'un problème débattu. [Mais la trajectoire de sens est l'inverse de l'anglais :] MBAR signifiait à la base prendre une décision, et les significations de demeurer ou d'occuper un pays en ont dérivé.[/citation]
La racine a donné :
- l'eldarin ambar(ā) > q. ambar « le monde (the world) » ;
- l'eldarin mbar'ta > q. umbar « "Destin" ('Fate') ».
Les deux mots sont étroitement reliés. Ils se définissent mutuellement et sont indissociables l'un de l'autre.
Ainsi, dans le PE n°17, on trouve :
[citation=PE n°17, pp.105-106,163]La forme la plus simple de cette base *mbārā était devenu un mot ou un élément très usité de l'eldarin primitif : on peut le rendre par "demeure" (dwelling). [...] L'eldarin *ambar(ā), q. ambar, s. amar, avait donc le sens d'installation, de lieu fixé (appointed place), appliqué à l'Installation entre toutes : la Terre comme demeure attitrée ou maison (appointed dwelling place or home) des Elfes (et des Hommes). La décision et le choix étaient dans ce cas attribués à Eru. [...] En quenya, l'autre dérivé [...] umbar, signifait une décision, issue de l'ordonnance ou du décret provenant d'une autorité ; à partir de là pouvait-il désigner les arrangements, conditions et circonstances fixés découlant d'un tel décret. Ce mot se prêtaient à de hautes associations, principalement à l'égard des dispositions et de la volonté d'Eru, en regard de la Création comme un tout, de "ce monde" en particulier, ou des personnes de grande importance dans les événements.
Ambar- était ainsi "la grande installation" (the great settlement). Ce qui peut se traduire "Monde" — cette Terre au lieu (destiné à être) habité par les Elfes et les Hommes, les Enfants d'Eru. [...] On concevait que la décision, la fixation du lieu d'habitation (dwelling place), procédait d'Eru et faisait partie de son Umbar. Ainsi employé, Umbar pouvait faire référence à "l'histoire d'Ambar", telle que déjà accomplie, et à son futur, tel que déjà arrangé et défini.
Umbar pouvait donc correspondre aussi bien à l'Histoire, dans sa partie connue ou à tout le moins déployée, qu'au Futur, progressivement réalisé. Il renvoyait d'ailleurs plus souvent à ce dernier, ce que l'on rend par Destin (is rendered Fate or Doom). Mais c'est inadéquat (inaccurate) pour ce qui concerne l'elfique authentique, tout spécialement le haut-elfique, car le mot dans cet usage ne se limitait pas aux événements funestes (evil events).[/citation]
Dans une note parallèle à Fate and Free Will (et éditée en son sein), l'association se resserre :
[citation=Fate and Free Will, pp.183-184]Q. [...] ambar [...] "monde" ('world'), "la grande habitation" ('the great habitation'). Les implications pleines et entières de ce mot ne peuvent être saisies sans faire référence aux conceptions eldarines du "destin" ('fate') et du "libre arbitre" ('free will'). [...] Le sens "monde" — habituellement appliqué à cette Terre — provient essentiellement du sens "établissement, installation" ('establishment') : "la grande habitation" [...] comme "maison des créatures douées de parole", spécialement des Elfes et des Hommes. [...] Mais, bien que mbar- était naturellement davantage employé pour désigner les activités et les buts (purposes) de créatures rationnelles, il n'y était pas restreint. Il pouvait ainsi se référer aux conditions et processus (physiques) établis de la Terre (établis à sa Création par Eru, directement ou par médiation) [...]. Et ainsi approcher, par certains de ses usages, le sens de "Destin" ('Fate'), conformément aux considérations eldarines sur le sujet. Ainsi, le q. ambarmenie « les voies du monde » ("the way of the world") [...], les conditions fixées, et inaltérables par les créatures, dans lesquelles celles-ci évoluaient (lived). [...] S. amarth "Destin" ('Fate'). Ce sens découle de la signification basique, et augmentée dans sa formation, de mbar : "établissement permanent / ordre" ; spécialement (lorsque appliqué au futur) "Destin" ('Fate') : i.e. l'ordre et les conditions du monde physique (ou d'Eä en général) ainsi que constitués et pré-établis (established and pre-ordained) à la Création, et la part de cet ordre pré-établi (pre-ordained order) qui affectait un individu doué de volonté de façon immuable quant sa volonté personnelle.[/citation]
Et, dans la note (en elle-même) de Fate and Free Will :
[citation=Fate and Free Will, pp.184-186]E.c. mbar'ta "établissement permanent, constitution" ('permanent establishment') > destin du monde (fate of the world) en général, comme constitué (established) et pré-ordonné (pre-ordained) depuis sa création ; et cette partie du "destin" ('fate') qui affectait un individu, et n'était pas modifiable (open to modification) par son libre arbitre. Par ex. les Eldar auraient dit que, pour tous les Elfes et les Hommes, la forme (shape), la condition (condition), et, en conséquence, le développement physique passé et futur et la destinée (destiny) de cette 'terre' étaient déterminés et au-delà de leur pouvoir à les changer, en fait même au-delà du pouvoir des Valar à les altérer en quelque façon importante et définitive (in any large and permanent way). [...] Ambar [...] était pour les Eldar plus évidemment relié à mbar'ta qu'on pourrait le croire, étant donné que le "destin" ('fate') au sens où ils l'entendaient (so far as they recognized it) était davantage conçu comme obstacle physique à la volonté. [...] Par conséquent, Umbar s'identifie au réseau de « hasards / opportunités » (network of "chances") (essentiellement physiques) à même d'être employé, ou non, par les personnes rationnelles douées de "libre arbitre" (free will). [...] Mais, bien sûr, le problème ultime du Libre Arbitre (Free Will) dans sa relation à la Prescience (Foreknowledge) d'un Concepteur (Designer) [...], Eru, « l'Auteur du Grand Conte », n'était pas pour autant résolu par les Eldar.[/citation]
Ainsi, le Destin du Monde constitue la trame, essentiellement physique (mais pas que : cf. infra le Plan d'Eru), des possibilités de rencontre et d'exercice du libre arbitre :
[citation=Fate and Free Will, p.185][Par exemple, les Eldar] auraient probablement considéré que Bilbo était destiné (fated) à trouver l'Anneau, mais pas nécessairement à le remettre ; et que si Bilbo le remettait, Frodo était destiné (fated) à entreprendre sa mission, mais pas nécessairement à détruire l'Anneau — ce que, en fait, il n'a pas fait. Ils auraient ajouté que si la chute de Sauron et la destruction de l'Anneau faisaient partie du Destin (Fate) (ou du Plan d'Eru), alors, si Bilbo avait retenu l'Anneau et refusé de le remettre, d'autres moyens auraient surgi par lesquels Sauron aurait été déjoué. Tout comme, lorsque la volonté de Frodo s'est à la fin avérée insuffisante, il apparut immédiatement pour la destruction de l'Anneau un moyen — qui avait été gardé en réserve par Eru. [...] [De la même façon,] ils n'auraient pas nié (disons) qu'un homme était (pourrait avoir été) « destiné » (fated) à rencontrer un ennemi à un certain moment et en un certain lieu, mais ils auraient nié qu'il était « destiné » (fated) à lui parler avec haine, ou à le tuer.[/citation]
Vice versa, la volonté des créatures rationnelles elle-même s'insère en cette trame :
[citation=Fate and Free Will, pp.185-186]La « volonté » doit, à un certain niveau, s'introduire à l'intérieur des séquences complexes (enter into many of the complex motions) qui conduisent à la rencontre entre les personnes ; mais les Eldar estimaient que n'étaient « libres » que les efforts de « volonté » qui étaient dirigés vers un but pleinement conscient (directed to a fully aware purpose). Lors d'un voyage, un homme peut faire un détour, choisissant tel ou tel chemin — p. ex. pour éviter un marais, ou une colline escarpée — mais cette décision est essentiellement intuitive ou à demi-consciente (comme pour un animal non rationnel) et n'a pour objet immédiat que de faciliter son voyage. Aussi son départ pouvait-il avoir été l'objet d'une libre décision, en vue d'un objectif à réaliser, mais sa route effective était essentiellement déterminée physiquement — et aurait pu le conduire à / ou lui faire manquer une rencontre importante. C'est cette dimension de « hasard / opportunité / chance » (chance) qui était comprise dans umbar. [...] Ainsi, si un homme part en voyage avec l'objectif (purpose) de trouver son ennemi, et l'objectif alors de faire ceci ou cela (lui pardonner / demander son pardon / le maudire / chercher à le tuer), cet objectif gouverne l'ensemble du processus. Il peut être aussi bien déjoué — en fait, il ne le rencontra jamais — que favorisé — en fait, et contre toute vraisemblance, il le rencontra — par le « hasard » (chance), mais, dans le dernier cas, s'il devait mal agir, il ne pourrait blâmer le « hasard ».[/citation]
La conception elfique du destin et du libre arbitre s'éloigne donc de toute idée de prédestination ou de malédiction. Un passage du PE n°17 est à cet égard particulièrement éclairant :
[citation=PE n°17, pp.163-164][Umbar] était rarement sinon jamais employé par les Eldar pour des sujets moindres [que l'histoire d'Ambar] ; mais c'est arrivé ensuite. On en trouve trace dans le Silmarillion et les autres légendes des Jours Anciens, qui, même rédigés en quenya, étaient largement écrits ou compilés par les Hommes, les Númenoréens ou leurs ancêtres, et ainsi empreints de notions humaines, et de croyances qui étaient en réalité étrangères aux Eldar. Le mot pouvait ainsi faire référence aux événements, prédits ou en partie prévus (foretold or partly foreseen), comme pour la découverte de l'Anneau. Et l'on pouvait s'en servir pour parler de "destins" (dooms) ou de malédictions (curses) appelées sur des individus, en particulier celles qui étaient jetées par la pensée sur ses adversaires. Tel fut le cas, au premier chef, du destin (doom) appelé par Morgoth sur Húrin et toute sa parenté. Túrin croyait avoir échappé à ce "destin" ('doom') et s'être dérobé à la vue de Morgoth, et de là a-t-il imprudemment (rashly) assumé le nom de Turambar le Conquérant du Destin (Fate) (ou plutôt Maître du Destin) ; mais ainsi, par le fait même de dissimuler son véritable nom, il a en fait contribué à l'accomplissement dudit "destin" (assisted the fulfilment of the 'doom').[/citation]
À noter, au détour d'un commentaire de la rencontre entre Thorin et Gandalf (« a chance-meeting as we say in Middle-earth » (LotR, App. A) : ce hasard / cette chance, qui n'avait été recherchée par aucun des deux, s'est « mise en contact avec (make contact with) la "volonté" de Gandalf, et les buts et desseins [de ce dernier] »), la mention qui souligne à la fois que « Gandalf n'était pas "déterminé" ("fated") à agir comme il le fit alors » et que, au contraire, « Gandalf était un puissant "libre arbitre" lâché (let loose), pour ainsi dire, au milieu des "hasards" (chances) du monde » (Fate and Free Will, pp.185-186).
Enfin, les philosophes des Eldar faisaient le rapprochement entre le problème du destin et du libre arbitre et l'expérience de l'auteur d'un conte, dont la « prescience » se trouvait « complétée » au fur et à mesure d'actes de ses personnages non prévus initialement, sans pour autant qu'il ne les connaisse ou ne les veuille / ne les autorise.
En guise de synthèse de cette note (et des éléments connexes du PE n°17), je retiens trois points — et j'en ajouterai un quatrième :).
Pour les Eldar, l'idée de Destin renvoie à « l'ordre et [aux] conditions du monde physique (ou d'Eä en général) constitués et pré-établis à la Création ». Il en est la « constitut[ion] immuable ». C'est en ce sens que le Destin Umbar est le déroulement de l'histoire du Monde Ambar institué par Eru. À la limite pourrait-on écrire que le Destin est le Monde : le Destin est l'ordre du Monde / le Monde est le sens du Destin — ce dont témoigne la proximité et la quasi réciprocité des termes Ambar et Umbar (cf. par ailleurs les noms de Turambar et Ambarto plus ou moins « fautifs » ...). (*)
Cette constitution n'est pas un « mécanisme » inerte : le Destin renvoie au « Plan d'Eru » i.e. les dispositions physiques auxquelles renvoie le Destin ont pour finalité le Monde dont le « destin » est d'« être habité par les Elfes et les Hommes, les Enfants d'Eru ». Cf. ailleurs dans le Conte d'Arda : « la Terre sera (shall be) une belle demeure (a mansion) pour les Eldar et les Atani » (Ainulindalë), tandis que « les Elfes (et les Hommes) furent créés pour Arda » (HoMe X, p.251), si bien qu'« Arda (sans la malice du Marrisseur) serait requise pour la pleine satisfaction de leur nature » (ibid.). On se souvient aussi que la vocation spéciale des Hommes, « héritiers et garants d’un accomplissement intégral » (Athrabeth), sera d'opérer l'« épanouissement du monde dans ses moindres parties » (Ainulindalë). (**)
Le libre arbitre des créatures rationnelles est réel — pourvu que la créature agisse en conscience (Gandalf donne l'exemple d'une créature faisant pleinement usage de son libre arbitre). Et si le rapport du libre arbitre à la prescience divine reste, au bout du bout, autant un mystère pour les philosophes des Eldar que pour les nôtres, le rapport du libre arbitre au destin ne leur pose pas de difficulté : le Destin renvoyant aux conditions et à l'ordonnancement du Monde, il dispose les opportunités (chances) pouvant se prêter à provoquer les choix pour agir, en bien ou en mal, l'arbitrage (la responsabilité) du choix par les Incarnés restant sauf (nb : le passage relevé supra quant à la responsabilité de Túrin dans son « destin » est encore renforcé ailleurs dans le PE n°17, où Tolkien insiste sur « l'orgueil (pride) » de Túrin ...). La notion de Destin n'a donc pas pour les Eldar de connotation « fatidique », encore moins funeste, ou, si cela arrive dans certains récits des Jours Anciens, cela témoigne davantage des croyances humaines. (***)
Le quatrième point est que les crus de JRRVF de 2002 à 2004 étaient des plus excellents, notre modestie collective dût-elle en souffrir :). Force est de reconnaître que non seulement nous n'avions pas raconté de bêtises, mais encore nous avions vu juste sur des points très précis et importants, tels que la compréhension du Destin comme « fonctionnement du monde », l'orgueil de Túrin comme courroie de transmission de la malédiction de Morgoth, ou la distinction entre le Destin du monde immuable et le destin personnel confié à chacun (la Grâce ou la Providence pourvoyant à nos faiblesses).
Les thèses de V. Flieger et T. Forchhammer, en revanche, ne collent pas, et ce n'est pas une surprise. La surprise est plutôt que la première ait entièrement ignoré les implications de Fate and Free Will, même une fois publié, pour sa thèse, tandis que le second en prenait acte ... pour le mettre à l'index ! Hi ! Hi ! :)
Bien.
La mise en bouche était copieuse ;).
Une pause s'impose sans doute — et je dois moi-même ralentir — avant de poursuivre avec d'autres textes du Légendaire pour nous aider à creuser le sujet.
À suivre ...
__________________________________________
[ÉDIT]
(*) En précisant que le terme de « destin » (fate) s'appliquera aussi bien au Monde en son ensemble qu'à ses « sous-ensembles » si je puis dire. Il équivaut pour ainsi dire à la « nature » des uns et des autres.
Voir par exemple :
[citation=HoMe X, p.218]Depuis leurs commencements, la différence principale entre les Elfes et les Homme résidait dans le destin (fate) et la nature (nature) de leurs esprits. Les fëar des Elfes étaient destinés (destined) à demeurer en Arda pour toute la vie d'Arda, et la mort de leur chair n’abrogeait pas cette destinée (destiny). D'où la vitalité de leurs fëar à persister “dans le revêtement (raiment) d'Arda”, et le fait qu'ils surpassaient de loin les esprits des Hommes dans la maîtrise de ce “revêtement”, même aux premiers jours, protégeant leurs corps de nombreux maux et agressions (comme la maladie), et réparant leurs dommages, de telle sorte qu'ils se remettaient de blessures autrement fatales pour les Hommes.[/citation]
Ou encore, ce qui replace en perspective le destin des Elfes et des Hommes tout en faisant le lien entre la Mort et la « liberté spéciale » des Hommes :
[citation=Lettres n°131 p.212][...] le Créateur n'avait pas tout révélé. La formation et la nature (nature) des Enfants de Dieu étaient les deux principaux secrets. [...] Ainsi les Enfants de Dieu sont fondamentalement apparentés et proches, et fondamentalement différents. [...] Le destin (doom) des Elfes est d'être immortels, d'aimer la beauté du monde, de l'aider à se révéler pleinement grâce à leur délicatesse et leur perfection innées, de durer tant qu'il dure, de ne jamais l'abandonner [...]. Le Destin (Doom) (ou Don) des Hommes est d'être mortels, affranchis des cercles du monde (freedom from the circles of the world).[/citation]
Cf. par ailleurs :
[citation=HoMe X, p.334]À strictement parler, [Finrod] n'avançait pas que Melkor ait pu “changer” les Hommes, mais qu'il les avait “séduits” (dans une allégeance à lui-même) très tôt dans leur histoire, de sorte qu'Eru changeât leur “destin” ('fate'). Car Melkor pouvait séduire des esprits et des volontés individuels, mais il ne pouvait pas en faire un héritage, ou altérer (s'opposant au dessein ou à la volonté d'Eru) la relation de tout un peuple au Temps et à Arda.[/citation]
J'écrivais ainsi en note de mon travail :
[citation=« Estel Eruhínion », p.245]L’inédit publié sur la question (J. R. R. Tolkien, « Fate and Free Will », art. cit.), texte qui présente la pensée elfique du libre arbitre (et qui précise que « Gandalf était un puissant “libre arbitre” »), explique que le destin ne se réfère pas tant à un déroulement prédéterminé des actes et de l’histoire des habitants du monde qu’à l’ordonnancement de ce monde dans ses lois et ses limites, c’est-à-dire à la condition (physique) du Monde et des Incarnés [...] (d’où le choix des Semi-Elfes entre deux destins c’est-à-dire entre deux conditions).[/citation]
Enfin, ces deux « destins », ces deux « conditions », sont aussi bien deux « libertés » différentes : si le destin des Hommes est [emphase]« d'être mortels, affranchis (freedom) des cercles du monde »[/emphase] (Lettres n°131 p.212), les Elfes [emphase]« possèdent certaines libertés (freedoms) et certains pouvoirs que nous aimerions posséder »[/emphase] (Lettres, n°153 p.270).
(**) À partir de là, on comprend aussi aussi la distribution des termes fate et doom pour exprimer différemment la notion de destin en Arda. Nous avons vu plus haut l'exemple du Livre II du SdA où la « fatalité » de l'élection de Frodo passait de ce qui relevait du jugement, de la décision, de la volonté, etc. (doom), à la condition, au sort, à la situation échue, etc. (fate). Semblablement, dans cet inédit et le passage connexe du PE n°17, l'explication elfique d'Umbar qui tourne autour de ce que l'on entend par [emphase]« l'ordre et les conditions du monde physique [...] [c'est-à-dire sa] constitut[ion] immuable »[/emphase] emploie fate, tandis que doom sera employé [emphase]« pour parler de "destins" ou de malédictions appelées sur des individus [...] [à l'instar] du destin appelé par Morgoth sur Húrin et toute sa parenté. Túrin croyait avoir échappé à ce "destin" [...] mais [...] il a en fait contribué à l'accomplissement dudit "destin" »[/emphase] : c'est-à-dire là où entre en jeu une volonté, la prononciation d'un jugement.
Avec un cas particulier notable : le destin des Elfes et des Hommes est en effet rendu, selon les textes, tantôt par fate tantôt par doom. Non que les nuances disparaissent me semble-t-il. Au contraire, ces nuances me paraissent situer la perspective : l'immortalité des Elfes et la mortalité des Hommes, qui constituent leur sort ou leur condition (fate), sont aussi l'expression d'une volonté, d'une décision (doom) — celles d'Eru (un exemple immédiat ci-dessus entre l'extrait de HoMe X, p.218 et celui de la Lettre n°131).
[re-édit : Toutefois, il ne s'agit là que de nuances, et je ne pense pas que Tolkien soit systématique. Par exemple, je retombe sur la lettre n°181 où il évoque [emphase]« des situation “sacrificielles” [où l'individu] est, en un sens, voué à (doomed to) l'échec, voué à (doomed to) succomber à la tentation ou à être brisé par la pression contre sa “volonté” »[/emphase] (p.331), ce qui semble ressortir davantage aux limites d'une condition qu'à une décision ...]
(***) Les « prédictions seront donc toujours limitées. Cf. cette formule d'Elrond qui exprime, me semble-t-il, qu'aucune prédiction ne sera sage tant que le temps de la rencontre entre le Dessein d'Eru et le libre arbitre de sa créature ne sera pas advenu :
[citation=SdA, II.2]Elrond leva les yeux vers lui, et Frodo sentit son cœur transpercé par la soudaine acuité de son regard. « Si je comprends bien tout ce que j'ai entendu, dit-il, je crois que cette tâche vous revient, Frodo, et que si vous ne trouvez pas le chemin, personne ne le fera. L'heure des gens [de la] Comté est venue, celle où ils quittent leurs paisibles champs pour ébranler les tours et les conseils des Grands. Qui d'entre nous aurait pu le prédire ? Ou, s'ils sont sages, pourquoi s'attendraient-ils à le savoir avant que l'heure ait sonné ? »[/citation]
Par rapport à la perspective des Eldar d'après laquelle les vrais choix volontaires sont rares, voir aussi ce passage de la lettre adressée par Tolkien à son fils Michaël au sujet du mariage :
[citation=Lettres, n°43 p.80]On ne fait véritablement que peu de choix : la vie et les circonstances en font la plupart (bien que, s'il existe un Dieu, elles doivent être Ses instruments ou Ses interventions).[/citation]

