17-09-2019, 09:52
Yyr Wrote:Retenons de mon message que, pour avoir côtoyé des psychiatres (pas en thérapie, hein, c'était professionnel), j'ai trouvé remarquable la prudence avec laquelle ils emploient leur propre science ... On est loin de penser faire la psychanalyse d'une subcréation ... Merci pour les références jungiennes !
Mon expérience des psychiatres (familiale, donc, pas thérapeutique) est très similaire. Mon père en particulier a toujours refusé de théoriser ou de généraliser ses observations, car pour lui chaque patient, chaque situation était unique. Bien plus se refuserait-il à appliquer son expérience à des domaines étrangers à la médecine. Toutefois, c'est aussi lui qui m'a incité à m'intéresser à Jung et à von Franz, qui ont une démarche beaucoup plus hardie en la matière. Et comme la hardiesse peut se transformer en témérité, j'apprécie ces démarches, mais j'essaie toujours de garder une certaine distance critique à leur égard.
Yyr Wrote:En fait, mon point et le seul serait de dire que le sens du conte, de l'histoire, n'est pas accessible à l'analyse, comme s'il s'agissait de la somme de parties. Il constitue un tout et ce tout est autre que la somme de ses ingrédients. Et le tout transforme les ingrédients.
Je n'irais pas jusqu'à dire que le tout est inaccessible à l'analyse, mais je conviendrais volontiers qu'il lui est irréductible. C'est d'ailleurs le propre de l'oeuvre d'art. Bien sûr, l'oeuvre dans son ensemble subsume les sources d'inspiration de l'auteur et modifie leur portée ou leur signification. Ce qui ne veut pas dire que cette signification s'annule, mais qu'il faut procéder avec prudence en la matière. Je serais tout à fait d'accord avec toi pour convenir qu'un motif individuel a bien plus de chances de conserver une part de la signification d'une source d'inspiration qu'un conte dans son ensemble ou plus encore que la somme des contes que constitue le Légendaire.
De fait, pour reprendre l'exemple choisi, les motifs de l'adoption et du suicide de Túrin doivent énormément au mythe de Kullervo. Si on prend cependant l'ensemble du récit relatif à Túrin, il est évident qu'il faut aussi faire la part d'autres influences (notamment, mais pas uniquement, celles de l'histoire de Sigurd), et de reconnaître l'originalité irréductible de certains éléments. D'ailleurs, plus les réécritures progressent, plus le conte prend son autonomie et acquiert une dimension et un sens qui lui sont propres. A fortiori, la signification du conte au sein du Légendaire est encore plus originale et évolue plus encore pour ne plus avoir grand chose à voir avec l'histoire de Kullervo au final. Nonobstant, il reste intéressant de noter que les motifs de l'adoption et du suicide de Túrin restent parmi les éléments qui ont le moins changé au travers des réécritures, ce qui est vraisemblablement dû au fait qu'il s'agit d'un emprunt à un mythe. C'est la raison pour laquelle je considère que ces deux motifs en tant que tels ont gardé leur signification initiale. Mais cela ne veut pas dire que la signification de ces deux motifs vis-à-vis du reste du conte soit nécessairement restée inchangée.
En fait, je crois que les deux points de vue que nous défendons ici sont à peu près identiques, même si nous mettons l'accent sur des éléments différents.
Yyr Wrote:Pour Tolkien, il se trouve, en outre, que les carnassiers non seulement ne voient pas loin mais encore qu'ils se retrouvent sur autre planète. Dernier exemple en date avec la question du libre arbitre : il n'est pas anodin, à mon avis, que Verlyn Flieger commence son essai par une mise en perspective biographique, où le conte sera là pour justifier ce que Tolkien a vécu pendant la Première Guerre Mondiale. C'est évidemment loin d'être idiot, et il est évident que l'absurdité vécue par Tolkien pendant la Grande Guerre fait partie des ingrédients de son art, puisque cela fait partie de lui. Mais de là à « expliquer » certains motifs du Conte ... A contrario, votre serviteur avait été (à ma connaissance) le seul à proposer que le « destin » puisse se rapporter davantage au « fonctionnement » du monde qu'au destin au sens où on l'entend d'ordinaire, bien avant que les inédits le confirment. J'étais pour ma part parti du tout que j'avais sous les yeux, dans sa cohérence globale. De même, lorsque des motifs ont une dimension chrétienne, ce sont d'abord les motifs qui me l'imposent, et non le fait que Tolkien ait été un fervent catholique (même s'il est heureux de trouver une cohérence entre sa vie et son œuvre).
De fait, j'éprouve à l'égard de ta dichotomie une réserve certaine, car je la considère un peu manichéenne. Toutefois, je conviens volontiers qu'à reconstituer les sources d'inspiration possibles, il est fort possible de surestimer la valeur explicative de certaines, ou d'en imaginer d'autres qui n'existaient tout simplement pas (le livre Tolkien and Sanskrit, que je lis en ce moment, étant sans doute le parangon d'une telle démarche faussée). Plus encore, il y a le risque d'adopter une grille de lecture, qui, pour justifiée qu'elle puisse être à un moment donnée, conduise à rejeter des éléments apparaissant par la suite pour la simple raison qu'ils sont contradictoires avec la ligne de raisonnement antérieurement adoptée. C'est je pense l'écueil où sombre le raisonnement de Flieger dans le cas qui nous intéresse.
Yyr Wrote:Enfin, pour avoir évoqué plus haut mes propres activités (sub)créatrices d'une autre époque, on s'apercevrait, pour qui m'observerait dessiner ou jouer (et cela, sans avoir besoin de passer par une longue psychanalyse), que je (me) réalise d'abord par contrastes puis ensuite apporte les nuances.
Là aussi, je plaide coupable, votre Honneur.

E.

