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Comté et distribustisme
#4
Merci pour le partage, Yyr.
Je n'ai fait pour l'heure que survoler rapidement l'essai en question, mais il me semble d'ors et déjà que l'auteur propose quelques pistes intéressantes pour essayer de comprendre à quoi Tolkien pensait au juste, avec son idée d'un(e) Comté conçu(e) comme une sorte de communauté sociale plus ou moins émancipée de toute contrainte extérieure d'ordre économique et politique.

Pour mémoire, aux origines de l'anarchisme, il y a cette idée, proudhonienne, d'opposer une vérité économique à une fausseté politique, l'ambition anarchiste, là encore d'inspiration proudhonienne, étant de remplacer une démocratie politique, conçue comme illusoire, par un principe d'association sans pouvoir organisant une liberté fondée sur une réalité économique, sans propriété, ni État. L'économie est conçue comme le seul espace effectif d'un monde vécu individuel et d'une autonomie détachée du pouvoir, une idée que l'on retrouve d'ailleurs aussi bien dans le libertarisme que dans l'anarchisme. Du moins est-ce là ce que j'ai compris globalement de l'anarchisme sur un plan théorique.
Philosophiquement parlant, Tolkien semble ne pas être très éloigné de la théorie de base de l'anarchisme, même s'il rejette par ailleurs les actions violentes se revendiquant anarchistes, telles que les attentats qui ont marqué l'histoire politique européenne dans sa jeunesse, et aussi très certainement l'athéisme, souvent revendiqué par les anarchistes au nom du refus de toute contrainte, y compris de la part d'une autorité religieuse (un tel refus, à mon avis, ne devrait pas signifier en soi le rejet de toute spiritualité, a fortiori à un niveau individuel, mais c'est une autre histoire...).

Tolkien, en tout cas, n'aimait pas l'État, ce pourquoi il prône dans sa Lettre 52 à la fois l'anarchie (dans le sens philosophique rappelé plus haut par Yyr) et la monarchie anti-constitutionnelle : pour le dire vite, son idéal semble être une auto-gestion « collective » avec une vie politique minimale à la manière des Hobbits, ou une monarchie de rois thaumaturges et sages à la manière d'un Elessar, a priori assez proche du fantasme platonicien du roi-philosophe (avec une connotation forcément religieuse chez Tolkien). Du moins est-ce là ce qui me semble en particulier se dégager des écrits tolkieniens où la question politique mêlée à la fiction est parfois abordée, à des degrés divers...
Contrairement à un certain discours critique et universitaire, je ne crois pas que Tolkien était apolitique : le christianisme à la sauce conservatrice, tel qu'il s'est largement ancré dans l'histoire, vous jette dans l'arène politique, quoi que vous pensiez de celle-ci. Ainsi, le positionnement pro-franquiste de Tolkien durant la Guerre d'Espagne (et après celle-ci) ne saurait être considéré comme politiquement neutre, quand bien même ce positionnement a pu être essentiellement motivé par sa foi religieuse. L'anti-socialisme primaire de Tolkien (lequel, pour mémoire, mettait grossièrement nazisme et communisme stalinien dans un même sac appelé par lui « Socialisme » en 1945) peut expliquer qu'il n'ait pas retenu grand-chose du socialisme à travers sa lecture de l'œuvre de William Morris, dont on connait pourtant l'influence qu'elle a exercé sur ledit Tolkien au moins en matière proprement littéraire, voire esthétique. Il faut donc chercher ailleurs ce qui, dans le zeitgeist qui fut celui de sa pensée et de ses écrits, a pu marquer Tolkien au point notamment d'en venir à imaginer ce qu'il nous donne à voir politiquement de la société des Hobbits dans son œuvre de fiction. Outre la critique tolkienienne de l'État dont j'ai parlé plus haut, le catholicisme de l'écrivain - fut-il conservateur (en particulier en matière de mœurs, en phase sur ce point avec le victorianisme de son temps), voire même antimoderne dans le sillage du pape Pie X -, peut d'ors et déjà nous faire envisager une possible sensibilité de Tolkien à la tradition sociale de l'Église catholique inaugurée par le pape Léon XIII, tradition s'exprimant notamment à travers la dimension anticapitaliste de certains discours pontificaux de son temps :

> « La concentration entre les mains de quelques-uns de l'industrie et du commerce devenus le partage d'un petit nombre d'hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. » (Léon XIII, Rerum novarum, 1891)
> « Détenteurs et maîtres absolus de l'argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l'organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer. » (Pie XI, Quadragesimo anno, 1931)
> « À la liberté du marché a succédé une dictature économique. L'appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. » (Jean XXIII, Mater et magistra, 1961)
> « Le bien commun exige donc parfois l'expropriation si, du fait de leur étendue, de leur exploitation faible ou nulle, de la misère qui en résulte pour les populations, du dommage considérable porté aux intérêts du pays, certains domaines font obstacle à la prospérité collective. » (Paul VI, Populorum progressio, 1967)

On notera au passage qu'en matière de critique du capitalisme, les chrétiens catholiques pouvaient très bien partager ladite critique avec les socialistes et les anarchistes, mais ceux-ci n'en étaient toutefois pas moins considérés par l'Église plus ou moins comme des concurrents dans ce domaine, politiquement parlant (en particulier s'agissant des socialistes : cela transparaît assez clairement chez Léon XIII comme chez Pie XI). L'affaire, à l'époque de Tolkien, n'était d'ailleurs pas nouvelle... mais je n'en dirais pas plus ici. ;-)

Pour en revenir précisément au propos de l'essai de Yannick Imbert, le distributisme se veut, d'après ce que j'ai compris, une tentative d'application à l'économie et à la politique de la doctrine sociale de l'Église conçue comme une alternative au capitalisme et à ce que l'on appelle le « socialisme d'État » (expression polysémique pouvant désigner des réalités politiques fort différentes les unes des autres, et avec un rapport aux idéaux socialistes pouvant, en tout cas, être très dévoyé). À cette aune, il me semble effectivement plutôt pertinent d'envisager Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), Hilaire Belloc (1870-1953) et Christopher Dawson (1889-1970), souvent cités par Imbert, comme faisant partie des influences possibles de J. R. R. Tolkien sur un plan philosophico-politique. Ce sont en tout cas trois auteurs, catholiques - très militants dans les cas de Chesterton et de Belloc -, dont apparemment Tolkien connaissait au moins un certain nombre d'écrits, ce qui a pu lui permettre d'être sensibilisé, entre autres, au distributisme tel que pouvait notamment le concevoir Chesterton et Belloc.
S'agissant des écrits de G. K. Chesterton, Oronzo Cilli, dans son tout récent ouvrage Tolkien's Library: An Annotated Checklist, a rappelé les références vraisemblablement lues par l'écrivain (je les recopie ici, en complétant un peu le référencement) : The Ballad of the White Horse (1911), Charles Dickens (1906), The Coloured Lands (1938), The Everlasting Man (1925), The Flying Inn (1914), St Francis of Assisi (1923), George Bernard Shaw (1909), Heretics (1908), The Man Who Was Thursday: A Nightmare (1908), The Napoleon of Nothing Hill (1904), Orthodoxy (1908), The Outline of Sanity (1926), The Wild Goose Chase At The Kingdom of The Bird (1892). En ce qui concerne Hilaire Belloc, Tolkien a offert trois ouvrages de lui à son fils Michael en octobre 1945 : Characters of The Reformation (1936), The Crisis of Our Civilization (1937) et Danton: a study (1899). Quant à Christopher Dawson, Tolkien a au moins lu de lui Progress and Religion: An Historical Inquiry (1929).

Ceci étant dit, je ne sais pas jusqu'où on peut aller au juste dans ce type de recherche, et comme d'habitude, il convient d'être prudent.
Ainsi, selon Yannick Imbert, Tolkien aurait apparemment fait partie des abonnés au journal Candour, fondé par un cousin de G. K. Chesterton, et à travers lequel il aurait pu avoir, selon Imbert, la possibilité de se familiariser avec des idées liées au distributisme et au crédit social. J'avoue être assez sceptique quant à cette référence : outre le fait que le journal en question soit apparemment une publication classable à l'extrême-droite, il me semble que dans ce cas-là, il y aurait a minima un petit problème de chronologie, si comme l'indique la Wikipedia anglophone, le journal en question n'a été fondé qu'en 1953, soit tout de même quelque temps après l'achèvement du Seigneur des Anneaux (publié en 1954-1955, mais terminé dès 1949, si je me souviens bien). Vu les idées politiques de son fondateur et éditeur Arthur Kenneth Chesterton (idées certes nullement incompatibles avec une certaine appropriation du distributisme, quoiqu'au prix d'un certain dévoiement de la théorie, à mon avis), j'avoue être quand même un peu interpellé par le fait que Tolkien aurait été abonné à ce journal, même si cela ne me surprendrait pas plus que cela, à vrai dire, vu que de toute façon, comme je l'ai dit plus haut, je ne crois pas que Tolkien était apolitique. Il est dommage cependant que Imbert n'indique pas de source sur ce point...

Pour en revenir à la question de fond « Comté et distributisme », il est bien sûr possible, comme le fait Elendil, d'envisager aussi une inspiration médiévale (ou médiévaliste) pour le/la Comté et son organisation, ce qui pourrait d'ailleurs être une façon de remettre notamment William Morris dans le « jeu » des influences, d'une certaine manière (en tant que traducteur de récits en vieux norrois, mais aussi comme auteur de romances médiévalisantes). Je trouve cependant que ce qui tend le plus à caractériser le pays des Hobbits, ce sont ses liens culturels avec l'époque contemporaine à l'auteur, liens plus importants a priori, me semble-t-il, qu'avec le Moyen Âge. La culture matérielle des Hobbits, notamment, est proche de celle de l'Angleterre du XIXe siècle et du début du XXe siècle (souvenez-vous, par exemple, du fameux mot « tub » dans le chapitre V du premier livre du Seigneur des Anneaux, dont j'avais parlé en ces lieux et ailleurs, à l'époque de la parution de la nouvelle traduction du roman). Le monde des Hobbits est la porte d'entrée ouvrant sur l'univers de la Terre du Milieu, soit ce qui est, pour la lectrice ou le lecteur, le plus susceptible de lui être « familier » culturellement : il ne serait donc pas incongru d'y trouver des préoccupations plus « modernes » que partout ailleurs dans le monde subcréé par l'auteur, y compris donc sur un plan social, économique et politique.

Hyarion.

P.S. : je me permets de vous rappeler que dans la mesure où les élections municipales françaises commencent (à nouveau) à approcher, il est toujours possible de voter sur Tolkiendil dans le cadre de l'élection du Maire de Grand'Cave (ou Grande-Creusée) pour un mandat de sept ans. D'après les résultats provisoires du sondage de « sortie des urnes », à l'heure où nous mettons sous presse, Sam Gamegie/Gamgie (avec 45,16% des voix) a certes toujours une confortable avance sur JR (20,97%), avec Gandalf dans le rôle du « troisième homme » (11,29%), mais avec un petit bourrage d'urnes, un peu de clientélisme et bien sûr quelques électeurs fantômes, qui sait si l'issue de scrutin ne finira pas par basculer ? Bon, ceci dit, dans ce cas-là, ce serait peut-être plutôt Saruman qui l'emporterait, quoiqu'en partant de très loin (1,61%, à égalité avec Will Whitfoot/Piedblanc/Piéblanc)... ;-)
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