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Une "amazon" chez Le Seigneur des Anneaux
#31
Je découvre à peine le sympathique article de Cédric sur la série.

Cédric Wrote:Alors que Peter Jackson se sera perdu dans la surenchère technique et les effets spéciaux, les batailles à rallonge ou encore les libertés scénaristiques, HBO (chaîne de télévision qui produit la série) a respecté les fondamentaux de l’œuvre. Autre avantage à Game of Thrones, les acteurs dont le jeu survole les prestations que l’on a pu voir dans le cycle Jacksonien.

Bel échantillon de jacksonophobie jrrvéfienne. Certes plutôt que "surenchère technique" et "batailles à rallonge", on a "sexe et violence gratuite à gogos", et ce dès les deux premiers épisodes qui ont failli me détourner d'emblée de la série HBO bien que je n'aie rien d'une vierge effarouchée, mais pour avoir lu à plusieurs reprises une centaine de pages de l'œuvre de G.R.R. Martin et suivi intégralement la série (assez passionnément d'ailleurs), je pense que la série GoT n'a absolument rien à envier en matière de "libertés scénaristiques" à PJ et qu'il est présomptueux d'y voir un meilleur respect des fondamentaux et ce, bien avant que la série dépasse l'œuvre écrite puisqu'elle a pris très tôt de sérieuses divergences avec l'œuvre écrite par rapport auxquelles PJ semblerait même un extrémiste de la lettre. Que cela se soit fait éventuellement en accord avec l'auteur est une autre histoire...

Ceci étant dit, les "fondamentaux" tolkieniens sont probablement d'un autre tonneau que ceux de G.R.R. Martin, ce qui fait tout de même une différence massive quand on fait du cinéma populaire à l'américaine. Et là, je n'ai pas de raison de croire, même avec le meilleur des optimismes, que la firme Amazon puisse faire mieux que le kiwi décrié.

Pour les acteurs, je me range derrière ce qu'en a dit Hyarion et, globalement, je pense que ni en termes d'intrigue, ni en terme d'acteurs, ni peut-être en termes de fondamentaux avec la relativisation que j'ai faite sur leur niveau respectif chez Martin et Tolkien, on ne peut aisément défendre que la série GoT (que j'aime beaucoup) soit une meilleure adaptation que les films de PJ (que j'aime moins et plus à la fois). À mon avis, la différence la plus déterminante est ailleurs : elle est dans la sensibilité d'un spectateur infiniment plus difficile à contenter par un acteur qui incarne Gandalf, Frodo ou Bilbo que par un acteur qui incarne Ned, Tyrion ou Daenarys — parce que les premiers ont été un paroxysme dans l'expérience de lecture dudit spectateur alors que les seconds ne lui sont rien, ou à peu près, dans ses lectures.

À la différence de la plupart d'entre vous, j'ai découvert le premier volet de la trilogie de Peter Jackson avant l'œuvre de Tolkien. Et vous seriez surpris du nombre de fondamentaux que j'y ai perçus puis retrouvés chez le Maitre — avant, bien sûr, qu'un écart certes infranchissable se fraie entre les deux, à mesure que le premier montait dans le firmament des chefs-d'œuvre littéraires (mais pour ça, il m'a fallu le découvrir en anglais) et que le second s'enfonçait à chaque nouvel opus produit.

Or cette histoire de "fondamentaux" s'articule à un autre point de vue de Cédric :

Cédric Wrote:Restons optimistes également par le fait qu’un format télévisé en plusieurs saisons de plusieurs épisodes chacune offre un champ bien plus large pour s’exprimer. Il permet en effet de parler des aspects “superflus” que le cinéma expurge systématiquement. S’attacher au détail, travailler une mise en tension de l’intrigue plus subtile ou encore insérer des moments pour étudier la psychologie des personnages sont autant d’ingrédients qu’une série au long cours peut offrir. Le cinéma souffre de son format et a toujours peiné à trouver le bon équilibre entre respect de l’oeuvre originale et adaptation.

Paradoxalement, c'est l'argument inverse qui a servi systématiquement à décrier l'adaptation du Hobbit : les films étaient trop longs (trois films, pour Le Hobbit, pensez-vous !). Naturellement, ici, il s'agit d'adapter davantage les blancs de l'œuvre que l'œuvre elle-même... Cela fait une sacrée différence.

Si j'apprécie beaucoup A Song of Ice and Fire et ne désespère pas de le lire en entier, j'y vois toutefois une différence radicale avec le SdA, qui n'est pas une question de thèmes, de maitrise de l'écriture, etc. : le premier est une grande fiction divertissante (c'est-à-dire, d'une certaine façon — et depuis Aristote sur la Tragédie et la Comédie —, du spectacle), le second est de la littérature. Pour le dire autrement encore, Tolkien vise avec le SdA to amuse in the highest sense / à amuser au sens le plus élevé ; Martin vise à amuser tout court.

Or cette différence, d'inspiration, de souffle, de profondeur, de fondamentaux, vous la dites comme vous voulez et je reprendrais volontiers la formulation des commentaires de Tolkien en termes d'élévation, elle tient à une sorte de "plus" qui affecte l'histoire, une certaine qualité de l'air et du sol dirais-je pour plagier Tolkien (dans la lettre à Waldman avec la mythologie pour l'Angleterre), une certaine qualité atmosphérique, qui ne dépend directement ni de la qualité, ni de la complexité de l'intrigue.

Or les avantages qu'évoque Cédric pour les séries sont des avantages essentiellement narratifs, qui caractérisent le développement et la complexité d'une intrigue sur la durée et dans la longueur. Même la profondeur psychologique, ici, n'est qu'au service de l'intrigue. Du coup, j'y vois comme une supériorité fictionnelle, de l'ordre précisément du sériel (comme pour les "sagas" en Fantasy), de la série sur le film, tandis qu'en revanche, il me semble que la dimension esthétique d'une œuvre est infiniment plus rare dans une série qu'au cinéma, pour la simple raison que, pour exister, cette dimension ne doit pas être dominée par l'intrigue. Dans la plupart des œuvres, soit la dimension narrative (l'intrigue) l'emporte (comme dans GoT), soit la dimension esthétique (exemple : Mort à Venise, le livre ou le film, au choix, dont l'intrigue est quasiment négligeable, ou même Le vieil homme et la mer). Dans quelques rares œuvres, les deux importent autant l'une que l'autre, ce sont des œuvres atypiques toujours menacées d'être rejetées par le canon littéraire qui s'y retrouve mieux avec des œuvres qui négligent ostensiblement l'intrigue (pensez à L'étranger, au Procès de Kafka) : spontanément, je pense à E. A. Poe, Moby Dick, J.R.R. Tolkien et Victor Hugo...

Quoi que vous en pensiez, et malgré toutes les tares qui affectent effectivement l'adaptation jacksonienne, j'ai éprouvé, intensément dans le premier opus, cette élévation proprement elfique et propre à la Terre du Milieu (oh la première fois que j'ai vu Rivendell à l'écran — et non, je ne souscris pas à la thèse martelée par notre cher Vincent selon laquelle tout le bon serait de la simple visualisation signée Alan Lee & John Howe ; cette découverte de Rivendell reposait techniquement sur une maquette géante, sans laquelle les dessins d'Alan Lee ne lui donnent pas vie à l'écran où elle prend volume et profondeur, elle était faite de mouvements de caméra, qui m'ont fait y entrer comme un vent ou un aigle, et m'ont révélé le temps et l'étendue d'une combe où le passage des années n'est plus synonyme de ruine, d'un Fendeval qui a quelque chose de vierge et d'immémorial, ce que l'anglais dirait peut-être primeval). Or je doute de pouvoir retrouver cette élévation, même localement, dans une série, même avec moins de tares que l'adaptation PJ. Cela ne m'empêchera certes pas, si la série est réussie, de vivre une grande aventure fictionnelle, comme ce fut le cas avec GoT, et je suis capable de prendre mon plaisir là où il se trouve. Mais la différence importe, à tout le moins dans l'attente.

En tout cas, à mon humble avis, là où cette série a plus de chance de plaire à certains tolkieniens que l'hexalogie de PJ, c'est en comblant les brèches et en développant des personnages qu'on ne peut pas comparer à ce qu'en dit le texte, et à la profondeur d'une expérience de lecture préalable. Toutefois, si c'est pour nous sortir des âneries du type de Tauriel évidemment... il n'y aura plus rien à sauver. Espérons que la Tolkien Estate use puissamment de son veto.

[small] [Edit : correction de coquilles et autres maladresses de langage.] [/small]
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