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Tolkien et les sciences
#16
J'ai pris connaissance de cet ouvrage à sa sortie le mois dernier. Il y aurait, sans surprise, beaucoup de choses à dire à propos du bon, du moins bon, et du pas-bon-du-tout que contient cet ouvrage, au contenu quelque peu hétéroclite, mais je crois que Quentin a exprimé l'essentiel dans sa critique sur Tolkiendil.

Je note simplement ici, en passant et sans vouloir déclencher un "gros débat" (j'ai assez donné ces derniers mois...), que l'article de Michaël Devaux ("Défense et illustration de la philosophie chez Tolkien") reflète le caractère particulier semble-t-il propre aux séances du cours qu'il a donné au public du Collège des Bernardins en 2016 : ce qu'il dit de la philosophie de Nietzsche, notamment, sous couvert de parler des idées de Hugh l'Anson Fausset et de J. R. R. Tolkien lui-même, me parait à vrai dire bien rapide et fort discutable, même de mon point de vue qui n'est pas celui d'un athée ou d'un spécialiste de Nietzsche par ailleurs, et laisse en tout cas penser que l'auteur exprime aussi volontiers à cette occasion sa propre opinion (chrétienne) sur Nietzsche (entre autres) face à un public sans doute conquis d'avance (du moins dans sa plus large part, je suppose)...
Il faudra peut-être un jour que l'on m'explique en quoi un point de vue chrétien est particulièrement pertinent pour juger du degré d'"athéisme" de la pensée de Nietzsche dans le cadre d'une argumentation philosophique, car la question me parait en tout cas plus complexe que l'on ne le pense parfois... comme tant d'autres questions. En ce qui concerne le message de Socrate, par exemple, je me souviens que Yyr m'a dit comment il comprenait ce message, qu'il considère comme complété en quelque sorte par l'Evangile, alors que pour ma part je considère que Socrate, avant tout, n'était pas un ami de la "pensée arrivée", et qu'il était donc d'abord un stimulateur (précieux) de la pensée, bien plus qu'un annonciateur d'une "Vérité". S'agissant de Nietzsche, réduire sa pensée à un objet de critique chrétienne de l'"athéisme" ne me parait pas juste, en cela que ladite réduction ne fait que refléter a minima une simple "défense" du christianisme face à la critique - certes ô combien virulente - de Nietzsche à l'égard de cette option religieuse. Il est toujours un peu dommage, de mon point de vue, que l'on doive compter avec cela à chaque fois que l'on parle de Tolkien, sous prétexte de tenir compte - sinon carrément d'épouser - son point de vue catholique sur le monde, l'humanité et l'histoire des idées. Mais bon, c'est ainsi, et sur les chemins de la pensée, je conçois bien qu'il en faut pour tous les goûts...
Ceci étant dit, le propos de Michaël Devaux est, comme d'habitude, tout-à-fait solide, notamment en matière de documentation et d'analyse "pure". Sa conclusion est intéressante : il dit qu'en raison de son approche de la philosophie comme un tout (science comprise), Tolkien a une approche philosophique plus proche d'un certain encyclopédisme que d'un rapport bien marqué à la vérité, et je suis assez d'accord (en gardant toutefois à l'esprit que pour Tolkien, il y a bien de toute façon un certain rapport à la "Vérité", mais dans un sens religieux, même s'il parlait parfois seulement d'une "hypothèse" voire d'un "Espoir sans certitudes" à ce propos). Mais il (Michaël) poursuit en écrivant :

[citation=Michaël Devaux, « Défense et illustration de la philosophie chez Tolkien », in Tolkien et les sciences, p. 77.]Néanmoins la cohérence interne à chaque thèse d'une bonne philosophie n'engage pas au-delà d'une série d'intuitions de l'univers sans qu'un système soit requis. Après tout, cela ressemble fort à ce que Tolkien a développé comme philosophie de la Terre du Milieu...[/citation]

J'avoue que c'est un peu sibyllin, de mon point de vue... S'il s'agit de dire qu'en gros une bonne pensée philosophique n'a pas besoin de système sophistiqué pour exister, ma lecture des Essais de Montaigne, par exemple, m'en aura autrement mieux convaincu qu'en lisant Tolkien. Même Nietzsche, à ce qu'il me semble, n'avait pas l'esprit de système. Et s'il suffit d'avoir des intuitions, et partant une impression de cohérence de la pensée qui en découlerait, pour faire de la bonne philosophie, alors je ne vois pas très bien pourquoi discuter du fait même que Tolkien serait philosophe, puisqu'à cette aune, nous le sommes tous, ou pouvons tous l'être, quitte à légitimer philosophiquement au passage toute tentation idiosyncrasique. Ceci dit, je suis d'accord avec l'auteur sur le fait que si Tolkien n'est pas comparable aux philosophes (ce pourquoi il ne saurait être, selon moi, un maître-à-penser qui leur serait en soi préférable), il avait bien entendu suffisamment de notions de philosophie pour avoir une opinion assez éclairée sur la pertinence de la démarche philosophique elle-même. On ne peut que souhaiter que tout le monde puisse être dans le même cas sur cette planète, surtout par les temps qui courent, ces temps qui sont une épreuve permanente pour le plein exercice d'une pensée en mouvement (quoi que cela ne soit certes pas nouveau)...

Hyarion.
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