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Emissions radio/télévision sur Tolkien
Yyr Wrote:Merci Benjamin !

De rien, Jérôme.
Il y a des fois où je me rends bien compte - si cela peut rassurer éventuellement certains quant à mon état mental - que cela ne sert pas forcément à grand-chose de continuer à pondre des messages en ces lieux, mais tant mieux si cela sert tout de même à quelqu'un de temps en temps... ^^'

Yyr Wrote:Plus dubitatif sur (une partie de) l'analyse de Tom Holland (minutes consacrées à Tolkien = 6-7) ;).

Tu ne précises pas ce qui te laisse dubitatif, mais compte tenu de nos échanges passés, j'imagine que c'est exactement ce qui, personnellement, m'a paru assez juste dans cette analyse (évidemment un peu plus développée dans le livre de Holland), et qui ne va certes pas dans le sens d'une lecture de Tolkien ramenant tout au christianisme comme si celui-ci était une sorte d'aboutissement « évident » de la pensée humaine (occidentale), au lieu d'en être simplement la matrice dont sont pourtant tous plus ou moins issus nos esprits (voire nos âmes, même si sans doute nous ne serons, une fois de plus, pas d'accord sur le sens de ce terme, la théologie s'en voulant volontiers le propriétaire exclusif : pour ma part, j'appelle « âme » ce monde de représentations intimes, non matériel, propre à chacun, fait d'images et de mots, ce monde intime d'idées, d'émotions, de perceptions, que nous avons tous, mais dont on ne peut pourtant pas prouver l'existence). En écrivant cela, je vais peut-être un peu plus loin que ce qu'écrit Holland lui-même, qui s'en tient à un regard d'historien, mais sa thèse n'en reste pas moins que le christianisme est, en gros, la matrice de la civilisation occidentale, à travers notamment la subversion, toujours renouvelée, comme héritage « fonctionnel » de siècle en siècle... Ce n'est pas là en soi une grande découverte, certes, mais il est intéressant, à cette aune, que Holland ait inclus Tolkien dans sa fresque historique, en évoquant aussi bien l'homme que l'œuvre, il est vrai au milieu de bien d'autres personnalités et références.

Le contexte changeant, culturel mais aussi spirituel, dans lequel a paru le Seigneur des Anneaux explique son succès : il n'est pas le roman témoignant d'une Vérité à laquelle une majorité pouvait croire il y a 1000 ans, mais au mieux (dans une perspective de large lectorat) le roman de la réalité d'une perte, d'effacement, ou d'un dépassement, selon les points de vue, dont il nous reste des vestiges, laissés en héritage (et à considérer comme tel, volontiers a minima avec respect) mais auquel tout le monde ne confère pas la même nature, voire la même valeur. L'intelligence (la sagesse même) de Tolkien aura été d'éviter l'apologétique, mais de toute façon, conçu non seulement ainsi mais aussi comme (et même sans doute parce qu'étant) une œuvre de commande, ce roman portait en lui de sérieuses dispositions à dépasser l'identité chrétienne de la pensée de l'auteur (un catholique auteur et non un auteur catholique, donc, comme l'a fort pertinemment écrit Leo Carruthers, par ailleurs toujours aussi nuancé dans le documentaire de KTO) : cela me parait être, selon moi, le secret de toutes les grandes œuvres d'art, et plus largement encore, de toutes les grandes œuvres de l'esprit.

Le propos de Holland, même s'il ne correspond pas exactement au mien, et même s'il relève d'une vulgarisation assez large sur des sujets souvent largement connus, m'a davantage parlé, sans surprise, que les éléments du documentaire de KTO qui t'ont plu en particulier (concernant ce que dit Michaël Devaux dans ce film de Jean-Yves Fischbach, le plus intéressant à mes yeux est évidemment son propos final, à partir de 49:45, s'agissant de la liberté du lecteur respectée par Tolkien). Pourtant, il faut bien comprendre que le discours chrétien reste, malgré le temps qui passe et la jeunesse qui s'éloigne peu à peu, quelque-chose que je reconnais, en ce sens qu'il me reste familier et sans doute un peu plus que cela. Pour moi comme pour bien d'autres, le christianisme fait (au moins) partie d'un héritage, en l'occurrence personnel. Je sais ce que c'est qu'une messe (qu'il s'agisse de la cérémonie chrétienne catholique suivant le rite romain en tant que telle, ou plus largement d'une œuvre de musique sacrée chrétienne écrite par J.-S. Bach, Mozart, Beethoven ou Berlioz). Je sais, personnellement, ce que c'est qu'un baptême (mieux sans doute que quelqu'un à qui les parents n'auraient pas laissé le choix à la naissance). Je sais, là encore personnellement, ce que c'est qu'une communion, première ou ultérieure. Je sais ce que sont les prières des chrétiens (catholiques), souvent connues par cœur. Je sais ce que c'est que de participer (assis sur les bancs du public), encore enfant, à des messes en plein après-midi, dans une église de campagne quasi-déserte, au milieu de l'été. Je sais même ce que c'est qu'assister à un sermon en chaire par un prêtre en chasuble d'avant la réforme liturgique de Vatican II (un spectacle qui impressionne assez, quand on est enfant). Par contre, par exemple, je ne sais pas ce que c'est que la confession, car j'ai toujours instinctivement refusé d'être soumis à cet outil de contrôle clérical des consciences, puisque ma conscience ne regarde que moi (et « Lui », s'il existe) et que je n'ai donc pas de « péchés » à avouer à un prêtre. Je n'ai jamais compris, par ailleurs, la prétention de l'Église catholique au monopole spirituel, ni cette autre prétention, franchement ridicule, qu'est l'infaillibilité pontificale décrétée par Pie IX.
Concernant le fond du discours, les quelques illusions que je pouvais avoir à l'origine ont vite été dissipées : je me souviens ainsi, par exemple, m'être très tôt demandé pourquoi les chapitres du Livre de la Genèse racontant l'histoire des origines ne parlaient pas des dinosaures, et pourquoi les récits de la Bible, du Péché Originel à l'Apocalypse en passant par la Tour de Babel, l'Immaculée Conception ou la Résurrection, devaient être davantage « crus » que les récits de la mythologie classique gréco-romaine, lesquels m'intéressaient souvent davantage en comparaison (j'ai notamment découvert les récits de l'Odyssée d'Homère et des Métamorphoses d'Ovide en même temps que ceux de la Bible de Jérusalem, quand j'étais enfant). Même si découvrir les textes de la Bible dans leur contexte historique et culturel, à travers des ouvrages de vulgarisation présentant les récits du peuple hébreu, de la vie de Jésus de Nazareth et des premiers chrétiens m'a vraiment intéressé, de même que la lecture directe très tôt des Évangiles dits canoniques, et la méditation sur l'héritage de l'enseignement de Jésus, je me souviens qu'en même temps ce que je lisais sur les croyances des Anciens me paraissait tout aussi digne d'intérêt, dans un contexte général où le catholicisme faisait très clairement partie du zeitgeist de mon environnement familial, mais conjointement avec d'autres références reflétant davantage la sécularisation de la société. Si je prends la peine de rapidement raconter un peu en vrac tout cela, c'est simplement parce que, dans son livre, Tom Holland évoque précisément aussi son cas personnel, dès la préface, pour justifier sa démarche d'essayiste historien quant à son sujet général qui est donc l'influence du christianisme sur l'Occident : il ne précise pas s'il a été élevé dans l'anglicanisme, le catholicisme ou autre, mais ce qu'il écrit de son vécu au début de son ouvrage (parlant lui aussi notamment de dinosaures et de mythologie gréco-romaine appréhendés dans l'enfance) m'a paru assez proche de ma propre évolution, quoiqu'avec des nuances puisque chaque parcours spirituel reste personnel, et que personnellement je n'ai pas vraiment tranché la question de savoir ce que je crois ou de croire ce que je sais. En tout cas, avec l'évocation de Tolkien, c'est là un des éléments du livre de Holland qui m'a le plus plu.

Bref, cette familiarité avec le discours chrétien, c'est encore ce que j'ai ressenti dernièrement à la lecture d'un numéro hors-série du Figaro de novembre consacré à « Jésus Christ cet inconnu » (mes sympathies socialistes sont certes incompatibles avec la ligne éditoriale politique du Figaro, mais là, c'est le sujet du hors-série - Jésus - qui m'intéressait, et le fait qu'il soit réalisé en partenariat avec l'École biblique de Jérusalem, éditrice de la fameuse Bible de Jérusalem, qui reste pour moi la Bible de référence, même comme outil de travail et ce malgré la distance que j'ai prise depuis longtemps avec l'Église catholique et ses dogmes [la vie est contradiction, n'en déplaise aux amoureux de la « cohérence »]). La lecture de ce hors-série sur Jésus - rédigé par divers contributeurs au sein desquels l'ordre dominicain est logiquement bien représenté - m'a permis de retrouver cette vieille bonne vieille rhétorique faite d'un mélange de qualité de la langue écrite, de rigueur critique en matière d'exégèse et de tranquille assurance quant aux points censés échapper à la critique et relevant (« évidemment ») de la croyance religieuse. Comme d'habitude, le mieux que je puisse faire, c'est le tri entre ce qui continue de m'intéresser et ce qui ne m'édifie pas (ou plus). Mais je crois que je reconnaitrai toujours la matière du propos, comme quelque-chose faisant en quelque sorte « partie des meubles » de mon horizon mental...
C'est la même chose avec les discours chrétiens sur Tolkien, à cette nuance près que parler de l'œuvre de Tolkien en chrétien n'est pas tout-à-fait en même chose que de parler de la Bible en chrétien : avec un roman contemporain - fut-il intemporel à certains égards -, il y a plus de place pour la subjectivité dans l'analyse ou critique littéraire, y compris donc lorsque le point de vue est explicitement chrétien. Et là encore, il faut faire le tri, imperturbablement... même si on retrouve un peu toujours les mêmes choses, les années passant (le même plat, pourrai-je encore écrire... ;-) ...)... y compris le paradoxe régulièrement souligné, effectivement Jérôme, par certains s'agissant d'« une œuvre chrétienne sans références chrétiennes explicites » (sujet d'étonnement finalement assez récurrent)...

Yyr Wrote:il aurait été peut-être plus simple de conclure en distinguant entre une œuvre chrétienne (ce qu'est le SdA) et une œuvre apologétique (ce qu'il n'est pas).

J'ai écrit plus haut que ce je pense de la question s'agissant du roman, mais j'ajouterai simplement qu'à mon avis, cette distinction dont tu parles, quoique nécessaire (et a fortiori basée sur des faits), certains lecteurs/commentateurs ne semblent pas vraiment disposés à la faire, et c'est bien ce qui me pose problème quant à la question d'appréhender le christianisme chez Tolkien, au risque de tout y ramener : entre prétendre servir l'œuvre et s'en servir, il y a un pas que certains me paraissent un peu trop prompts à franchir en croyant cela « évident »... C'est ce qui constitue, à mes yeux, toute la limite d'une lecture chrétienne de Tolkien, quelle que soit la pertinence des analyses pouvant découler d'une telle lecture : si l'on va trop loin dans ce sens (et c'est sans doute une tentation assez facile, qui plus est dans le monde comme il va), alors c'est probablement le « meilleur » moyen de notamment dénaturer ce qu'est un roman comme Le Seigneur des Anneaux... Du moins est-ce mon point de vue.

Amicalement,

Hyarion... confronté au (petit) défi du moment : terminer une certaine contribution arthurienne avant la fin de la décennie (et donc de l'année) !
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