02-01-2020, 20:08
Ça y est, je connais la (gentille) coupable :).
Cet ouvrage enchaîne une courte note éditoriale des directeurs de l'ouvrage, une introduction, une quarantaine d'articles réparties en six sections, et des annexes (biblio, index, auteurs).
L'introduction est d'Isabelle Pantin. Disons-le d'emblée, cette introduction constitue un joyau — à mon sens le sommet de cet ouvrage.
Les autres articles contiennent du bon, parfois du très bon, parfois moins bien (et des fois beaucoup moins encore) et, à la fin, je rejoins bien Audrey sur son impression d'ensemble.
Je ne sais pas si je pourrai faire un retour global, mais je me propose déjà de vous partager celui de cette excellente introduction.
« Tolkien et les sciences : une relation à plusieurs visages »
Tel est le titre de la contribution d'Isabelle Pantin.
Elle introduit son article en deux paragraphes, qui résument l'essentiel :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.9]Tolkien se voyait d’abord comme un poète, un créateur de mythes à travers les mots, mais il était certainement tout autant un scientifique, si on s’en tient à une définition fondamentale (et donc intemporelle) de la science : l'effort mené de façon rationnelle pour connaître et comprendre la réalité naturelle, depuis l'organisation du cosmos jusqu'aux activités et productions humaines. En revanche, si on restreint la définition à l’image standard (caricaturale ?) d’une science moderne occidentale dominée par des modèles créés par et pour la physique et les mathématiques, et engagée dans une démarche conquérante appuyée sur la technologie, l'analyse doit devenir bien plus nuancée. Il faut donc examiner séparément ces deux approches.
Tolkien avait l'esprit scientifique dans l’acception la plus large : sans doute pas celle de Gaston Bachelard et de tous ceux pour qui cette aptitude à la « connaissance objective » ne pouvait exister avant le tournant de la modernité, mais plutôt celle de Platon, d’Aristote ou de Roger Bacon (1214-1294), le « docteur admirable » à l’insatiable curiosité qui l'avait précédé à Oxford, quelque sept siècles auparavant et à une autre chaire [small][attention rien à voir avec Francis Bacon (1561-1626) ;)][/small]. Il aimait la réalité, il en était curieux, et il voulait avoir avec elle une relation non biaisé : doué d’un sens critique aigu, il détestait cordialement, en tous domaines, les discours alambiqués et prétentieux qui offrent mensongèrement l'accès à une connaissance alors qu’ils fonctionnent comme des écrans opaques et illusoires.[/citation]
Isabelle Pantin commence par examiner chez Tolkien le refus de tricher avec le réel. Elle rappelle son dégoût des faux-semblants, et le mot bogus qui revient plusieurs fois sous sa plume pour stigmatiser une facticité de pacotille, notamment dans le domaine de la subcréation, ainsi de l'apparat pseudo-scientifique de certaine science-fiction. Et l'auteur de conclure cette partie :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.11]Étant donné le caractère fondamental de ce refus de tricher avec le réel, [...] il est absurde de séparer, pis encore d’opposer, un niveau de la libre création imaginaire et un niveau où se jouerait la confrontation avec les choses telles qu'elles sont. C’est pourquoi, de front avec son ami C. S. Lewis (1898-1963), son collègue à Oxford, Tolkien a rudement bataillé contre les préjugés opposant une littérature dite sérieuse, témoin prétendument fidèle et responsable des problèmes actuels (« en prise sur le monde » comme on dit), et une littérature dite d'évasion, moyen facile de se changer les idées grâce à des fictions aussi éloignées que possible du fade quotidien.[/citation]
En deuxième lieu, Isabelle Pantin examine le rapport tolkienien entre mythe et vérité scientifique. L'amour des mythes ne s'oppose nullement à une démarche rationnelle et ne diminue en rien « l'appétit pour la vérité scientifique » au contraire : la valeur de la subcréation dépend des qualités scientifiques de son subcréateur, de son aptitude à reconnaître les choses du monde réel pour ce qu'elles sont. Les échanges entre l'imagination et la science sont constants et toutes les deux sont aiguillonnées par l'émerveillement. Et l'auteur de rapprocher Tolkien avec Aristote :
[citation=J. R. R. Tolkien, Saturday evening post, 2 juillet 1966]Si vous voulez vraiment savoir quel est le fondement de la Terre du Milieu, c'est l'émerveillement et la joie que me donne la terre telle qu'elle est, particulièrement la terre naturelle.[/citation]
[citation=Aristote, Métaphysique, 2, 982b]Ce fut en effet [l'émerveillement] qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis ils cherchèrent peu à peu à résoudre des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des étoiles, enfin la genèse de l'Univers. Apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance, et c 'est pourquoi aimer les mythes est, en quelque sorte se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux.[/citation]
Comme en écho au frère Guglielmo Spirito, l'auteur rappelle que, pour Tolkien :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.11][Les contes de fées] s'écartent délibérément du réalisme et du vraisemblable ordinaires pour accéder, à travers le mythe et la création de mondes imaginaires, à une forme supérieure de réalisme, parce qu'ils approchent le réel à un niveau plus profond, plus fondamental.[/citation]
Troisièmement, l'auteur aborde le rejet du « matérialisme scientifique » par Tolkien. Elle décrit le Mordor et l'Isengard comme une évocation de ce matérialisme scientifique, à savoir [emphase]« sa forme diabolique qui associe la recherche proprement dite à une escalade technologique et à la manipulation par de grandes puissances — puissances d'argent ou puissances politiques — »[/emphase] et rappelle l'amertume de Tolkien face au devenir de l'université — non plus lieu de formation mais d'initiation à la recherche — tout en faisant le lien avec sa foi :
[citation=J. R. R. Tolkien, Lettre à Michael Georges Tolkien, 1966]Il y a tant à apprendre avant. [Cette idée de la recherche] s'impose souvent aux étudiants à la fin de leur scolarité à cause du désir de se hisser sur le grand train de la science en marche (ou au moins sur une petite remorque en queue), afin de capter un peu du prestige et de l'argent que les « Souverainetés et Pouvoirs et les chefs de ce siècle » font pleuvoir sur la Vache sacrée (comme un écrivain, un scientifique, l'a nommée) et ses acolytes.[/citation]
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.19]Sa foi chrétienne, son sens aigu de la distinction entre l’ordre de l’Esprit (ou du Christ) et celui de la Chair, pour reprendre les termes de saint Paul, explique la profondeur de ses exigences éthiques et la force de son rejet de tous les aspects « matérialistes » de la science. Son idée de la nature et de la façon de la connaître en dépendait aussi. Il n'était en rien un fondamentaliste, et les propositions nouvelles de la science de son temps trouvaient en lui un esprit ouvert et curieux, mais il restait fidèle à l’idée que « les cieux racontent la gloire de Dieu » (Psaume 19) et que le savant explorant la nature, tout comme l'auteur d’un « monde secondaire », collaborent à la mise en lumière de la beauté de la Création, dans l’admirable complexité de son organisation et de son évolution à travers le temps.[/citation]
Contrairement à la plupart d'entre nous, les représentations de Tolkien du Monde, de la nature ou des savoirs, ne se sont pas construites au cours d'un apprentissage de signes et de figures mathématiques. Pour lui, la connaissance de la nature pouvait s'exprimer dans les mêmes langues que tout le reste de l'expérience humaine. Aussi la transformation en « sciences humaines » des savoirs relatifs aux langues, aux littératures et aux mythes, lui fut-elle pénible.
De là, Isabelle Pantin examine le rapport entre « féérie », « magie » et « science-fiction ». La réduction des savoirs évoqués à l'instant procède d'une logique qui, inévitablement, confondra la « féérie » et la « magie ». Pourtant, [emphase]« [l']atmosphère et [le] pouvoir particuliers [de la Féérie sont] diamétralement opposés aux procédés vulgaires du magicien laborieux et scientifique »[/emphase] (du conte de fées) : la magie a bien plutôt à voir avec la technologie qu'avec la féérie. Et l'auteur de rappeler la critique salée de Tolkien à l'égard d'un projet de scénario pour un film du SdA :
[citation=J. R. R. Tolkien, Lettre à M. G. Zimmerman, 1958][...] Tout ce qui vise à [...] « scientifiser » [mon histoire] me déplaît [fortement]. Nous ne sommes pas [dans le roman] en train d'explorer la Lune, ou quelque autre région plus improbable. Aucune analyse par aucun laboratoire ne saurait découvrir les propriétés chimiques rendant le lembas supérieur aux autres galettes de farine.[/citation]
C'est ici que l'auteur situe la difficulté pour Tolkien à se sentir à l'aise avec la science-fiction, du moins en tant qu'écrivain, difficulté qui fait précisément l'objet des discussions des Notion Club Papers :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.22]Certains des personnages semblent défendre le point de vue de Tolkien : ils attaquent le caractère artificiel des explications pseudo-scientifiques que les auteurs se croient obligés de donner, et des machines qu'ils inventent. Il en résulte, selon eux, un désastre littéraire : la destruction de la cohérence de l'œuvre, de son unité esthétique. D'admirables évocations de mondes imaginaires sont gâchées par le fait que les visiteurs y arrivent à bord de véhicules ridicules. Mieux vaut donc rester fidèle aux procédés narratifs de la féerie, ou bien faire voyager ses héros dans le temps par le moyen de la réminiscence, de la vision ou du songe : c’est le choix que Tolkien a fait lui-même dans Le Seigneur des Anneaux.[/citation]
Isabelle Pantin conclura son article en soulignant le contraste du rapport à la science chez Tolkien : d'un côté ce rapport peut être celui de la curiosité pour le Monde, de l'autre il peut être celui de la tentation du pouvoir. Le premier aspect, et non le second, peut être réuni à la création artistique. Cet accord est du reste celui des Elfes :
[citation=J. R. R. Tolkien, Lettre à M. Straits, 1956]Les elfes représentent, pour ainsi dire, les aspects artistique, esthétique et purement scientifique de la nature humaine, élevés à un degré supérieur qu'on ne le voit effectivement en l'homme. C'est-à-dire qu'ils ont un amour fervent pour le monde naturel, et un désir de l'observer et de le comprendre à la fois pour lui-même et comme « autre », à savoir comme une réalité dérivée de Dieu au même degré qu'eux-mêmes, et non pas comme une matière à utiliser ou une plate-forme pour le pouvoir.[/citation]
[small]Je pinaillerai juste un détail de sa conclusion, puisqu'elle situe [emphase]« l'ambivalence de la science »[/emphase] entre Fëanor d'un côté — archétype des [emphase]« géniaux et dangereux chercheurs prêts à tout sacrifier à leur passion pour leurs inventions »[/emphase] — et les contemplatifs de la Lórien de l'autre — [emphase]« capables de réunir quête de la connaissance et création artistique »[/emphase]. Tout le reste de son article montre au contraire que la partition se situe, pour la problématique présente, entre, à la rigueur, les Elfes (et Bombadil !) d'un côté, et Saruman de l'autre. Car certes, Fëanor a chuté, mais sa chute n'est pas celle du matérialisme scientifique, tout comme, de façon plus modérée, les Elfes peuvent tomber dans le piège de « l'embaumement » : c'est une autre problématique ... même si, bien sûr, il y aura inévitablement des recoupements. Car si [emphase]« la science (tellement noble dans son origine et son but originel) s’est alliée avec le péché pour produire des cauchemars, des horreurs et des menaces de la nuit devant lesquels les géants et les démons pâlissent »[/emphase] (du Conte de fées), d'autres choses peuvent s'allier avec le péché ... On pourra renvoyer à l'article de Sosryko dans le Dictionnaire Tolkien (art. « Machine, machines ») ou au fuseau sur la Machine, ou encore à la plupart des articles de notre recueil Pour la gloire de ce monde : recouvrement et consolation en Terre du Milieu.[/small]
Cet ouvrage enchaîne une courte note éditoriale des directeurs de l'ouvrage, une introduction, une quarantaine d'articles réparties en six sections, et des annexes (biblio, index, auteurs).
L'introduction est d'Isabelle Pantin. Disons-le d'emblée, cette introduction constitue un joyau — à mon sens le sommet de cet ouvrage.
Les autres articles contiennent du bon, parfois du très bon, parfois moins bien (et des fois beaucoup moins encore) et, à la fin, je rejoins bien Audrey sur son impression d'ensemble.
Je ne sais pas si je pourrai faire un retour global, mais je me propose déjà de vous partager celui de cette excellente introduction.
« Tolkien et les sciences : une relation à plusieurs visages »
Tel est le titre de la contribution d'Isabelle Pantin.
Elle introduit son article en deux paragraphes, qui résument l'essentiel :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.9]Tolkien se voyait d’abord comme un poète, un créateur de mythes à travers les mots, mais il était certainement tout autant un scientifique, si on s’en tient à une définition fondamentale (et donc intemporelle) de la science : l'effort mené de façon rationnelle pour connaître et comprendre la réalité naturelle, depuis l'organisation du cosmos jusqu'aux activités et productions humaines. En revanche, si on restreint la définition à l’image standard (caricaturale ?) d’une science moderne occidentale dominée par des modèles créés par et pour la physique et les mathématiques, et engagée dans une démarche conquérante appuyée sur la technologie, l'analyse doit devenir bien plus nuancée. Il faut donc examiner séparément ces deux approches.
Tolkien avait l'esprit scientifique dans l’acception la plus large : sans doute pas celle de Gaston Bachelard et de tous ceux pour qui cette aptitude à la « connaissance objective » ne pouvait exister avant le tournant de la modernité, mais plutôt celle de Platon, d’Aristote ou de Roger Bacon (1214-1294), le « docteur admirable » à l’insatiable curiosité qui l'avait précédé à Oxford, quelque sept siècles auparavant et à une autre chaire [small][attention rien à voir avec Francis Bacon (1561-1626) ;)][/small]. Il aimait la réalité, il en était curieux, et il voulait avoir avec elle une relation non biaisé : doué d’un sens critique aigu, il détestait cordialement, en tous domaines, les discours alambiqués et prétentieux qui offrent mensongèrement l'accès à une connaissance alors qu’ils fonctionnent comme des écrans opaques et illusoires.[/citation]
Isabelle Pantin commence par examiner chez Tolkien le refus de tricher avec le réel. Elle rappelle son dégoût des faux-semblants, et le mot bogus qui revient plusieurs fois sous sa plume pour stigmatiser une facticité de pacotille, notamment dans le domaine de la subcréation, ainsi de l'apparat pseudo-scientifique de certaine science-fiction. Et l'auteur de conclure cette partie :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.11]Étant donné le caractère fondamental de ce refus de tricher avec le réel, [...] il est absurde de séparer, pis encore d’opposer, un niveau de la libre création imaginaire et un niveau où se jouerait la confrontation avec les choses telles qu'elles sont. C’est pourquoi, de front avec son ami C. S. Lewis (1898-1963), son collègue à Oxford, Tolkien a rudement bataillé contre les préjugés opposant une littérature dite sérieuse, témoin prétendument fidèle et responsable des problèmes actuels (« en prise sur le monde » comme on dit), et une littérature dite d'évasion, moyen facile de se changer les idées grâce à des fictions aussi éloignées que possible du fade quotidien.[/citation]
En deuxième lieu, Isabelle Pantin examine le rapport tolkienien entre mythe et vérité scientifique. L'amour des mythes ne s'oppose nullement à une démarche rationnelle et ne diminue en rien « l'appétit pour la vérité scientifique » au contraire : la valeur de la subcréation dépend des qualités scientifiques de son subcréateur, de son aptitude à reconnaître les choses du monde réel pour ce qu'elles sont. Les échanges entre l'imagination et la science sont constants et toutes les deux sont aiguillonnées par l'émerveillement. Et l'auteur de rapprocher Tolkien avec Aristote :
[citation=J. R. R. Tolkien, Saturday evening post, 2 juillet 1966]Si vous voulez vraiment savoir quel est le fondement de la Terre du Milieu, c'est l'émerveillement et la joie que me donne la terre telle qu'elle est, particulièrement la terre naturelle.[/citation]
[citation=Aristote, Métaphysique, 2, 982b]Ce fut en effet [l'émerveillement] qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis ils cherchèrent peu à peu à résoudre des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des étoiles, enfin la genèse de l'Univers. Apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance, et c 'est pourquoi aimer les mythes est, en quelque sorte se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux.[/citation]
Comme en écho au frère Guglielmo Spirito, l'auteur rappelle que, pour Tolkien :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.11][Les contes de fées] s'écartent délibérément du réalisme et du vraisemblable ordinaires pour accéder, à travers le mythe et la création de mondes imaginaires, à une forme supérieure de réalisme, parce qu'ils approchent le réel à un niveau plus profond, plus fondamental.[/citation]
Troisièmement, l'auteur aborde le rejet du « matérialisme scientifique » par Tolkien. Elle décrit le Mordor et l'Isengard comme une évocation de ce matérialisme scientifique, à savoir [emphase]« sa forme diabolique qui associe la recherche proprement dite à une escalade technologique et à la manipulation par de grandes puissances — puissances d'argent ou puissances politiques — »[/emphase] et rappelle l'amertume de Tolkien face au devenir de l'université — non plus lieu de formation mais d'initiation à la recherche — tout en faisant le lien avec sa foi :
[citation=J. R. R. Tolkien, Lettre à Michael Georges Tolkien, 1966]Il y a tant à apprendre avant. [Cette idée de la recherche] s'impose souvent aux étudiants à la fin de leur scolarité à cause du désir de se hisser sur le grand train de la science en marche (ou au moins sur une petite remorque en queue), afin de capter un peu du prestige et de l'argent que les « Souverainetés et Pouvoirs et les chefs de ce siècle » font pleuvoir sur la Vache sacrée (comme un écrivain, un scientifique, l'a nommée) et ses acolytes.[/citation]
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.19]Sa foi chrétienne, son sens aigu de la distinction entre l’ordre de l’Esprit (ou du Christ) et celui de la Chair, pour reprendre les termes de saint Paul, explique la profondeur de ses exigences éthiques et la force de son rejet de tous les aspects « matérialistes » de la science. Son idée de la nature et de la façon de la connaître en dépendait aussi. Il n'était en rien un fondamentaliste, et les propositions nouvelles de la science de son temps trouvaient en lui un esprit ouvert et curieux, mais il restait fidèle à l’idée que « les cieux racontent la gloire de Dieu » (Psaume 19) et que le savant explorant la nature, tout comme l'auteur d’un « monde secondaire », collaborent à la mise en lumière de la beauté de la Création, dans l’admirable complexité de son organisation et de son évolution à travers le temps.[/citation]
Contrairement à la plupart d'entre nous, les représentations de Tolkien du Monde, de la nature ou des savoirs, ne se sont pas construites au cours d'un apprentissage de signes et de figures mathématiques. Pour lui, la connaissance de la nature pouvait s'exprimer dans les mêmes langues que tout le reste de l'expérience humaine. Aussi la transformation en « sciences humaines » des savoirs relatifs aux langues, aux littératures et aux mythes, lui fut-elle pénible.
De là, Isabelle Pantin examine le rapport entre « féérie », « magie » et « science-fiction ». La réduction des savoirs évoqués à l'instant procède d'une logique qui, inévitablement, confondra la « féérie » et la « magie ». Pourtant, [emphase]« [l']atmosphère et [le] pouvoir particuliers [de la Féérie sont] diamétralement opposés aux procédés vulgaires du magicien laborieux et scientifique »[/emphase] (du conte de fées) : la magie a bien plutôt à voir avec la technologie qu'avec la féérie. Et l'auteur de rappeler la critique salée de Tolkien à l'égard d'un projet de scénario pour un film du SdA :
[citation=J. R. R. Tolkien, Lettre à M. G. Zimmerman, 1958][...] Tout ce qui vise à [...] « scientifiser » [mon histoire] me déplaît [fortement]. Nous ne sommes pas [dans le roman] en train d'explorer la Lune, ou quelque autre région plus improbable. Aucune analyse par aucun laboratoire ne saurait découvrir les propriétés chimiques rendant le lembas supérieur aux autres galettes de farine.[/citation]
C'est ici que l'auteur situe la difficulté pour Tolkien à se sentir à l'aise avec la science-fiction, du moins en tant qu'écrivain, difficulté qui fait précisément l'objet des discussions des Notion Club Papers :
[citation=I. Pantin, Tolkien et les sciences, p.22]Certains des personnages semblent défendre le point de vue de Tolkien : ils attaquent le caractère artificiel des explications pseudo-scientifiques que les auteurs se croient obligés de donner, et des machines qu'ils inventent. Il en résulte, selon eux, un désastre littéraire : la destruction de la cohérence de l'œuvre, de son unité esthétique. D'admirables évocations de mondes imaginaires sont gâchées par le fait que les visiteurs y arrivent à bord de véhicules ridicules. Mieux vaut donc rester fidèle aux procédés narratifs de la féerie, ou bien faire voyager ses héros dans le temps par le moyen de la réminiscence, de la vision ou du songe : c’est le choix que Tolkien a fait lui-même dans Le Seigneur des Anneaux.[/citation]
Isabelle Pantin conclura son article en soulignant le contraste du rapport à la science chez Tolkien : d'un côté ce rapport peut être celui de la curiosité pour le Monde, de l'autre il peut être celui de la tentation du pouvoir. Le premier aspect, et non le second, peut être réuni à la création artistique. Cet accord est du reste celui des Elfes :
[citation=J. R. R. Tolkien, Lettre à M. Straits, 1956]Les elfes représentent, pour ainsi dire, les aspects artistique, esthétique et purement scientifique de la nature humaine, élevés à un degré supérieur qu'on ne le voit effectivement en l'homme. C'est-à-dire qu'ils ont un amour fervent pour le monde naturel, et un désir de l'observer et de le comprendre à la fois pour lui-même et comme « autre », à savoir comme une réalité dérivée de Dieu au même degré qu'eux-mêmes, et non pas comme une matière à utiliser ou une plate-forme pour le pouvoir.[/citation]
[small]Je pinaillerai juste un détail de sa conclusion, puisqu'elle situe [emphase]« l'ambivalence de la science »[/emphase] entre Fëanor d'un côté — archétype des [emphase]« géniaux et dangereux chercheurs prêts à tout sacrifier à leur passion pour leurs inventions »[/emphase] — et les contemplatifs de la Lórien de l'autre — [emphase]« capables de réunir quête de la connaissance et création artistique »[/emphase]. Tout le reste de son article montre au contraire que la partition se situe, pour la problématique présente, entre, à la rigueur, les Elfes (et Bombadil !) d'un côté, et Saruman de l'autre. Car certes, Fëanor a chuté, mais sa chute n'est pas celle du matérialisme scientifique, tout comme, de façon plus modérée, les Elfes peuvent tomber dans le piège de « l'embaumement » : c'est une autre problématique ... même si, bien sûr, il y aura inévitablement des recoupements. Car si [emphase]« la science (tellement noble dans son origine et son but originel) s’est alliée avec le péché pour produire des cauchemars, des horreurs et des menaces de la nuit devant lesquels les géants et les démons pâlissent »[/emphase] (du Conte de fées), d'autres choses peuvent s'allier avec le péché ... On pourra renvoyer à l'article de Sosryko dans le Dictionnaire Tolkien (art. « Machine, machines ») ou au fuseau sur la Machine, ou encore à la plupart des articles de notre recueil Pour la gloire de ce monde : recouvrement et consolation en Terre du Milieu.[/small]

