Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Tolkien et les sciences
#25
[small]Pour moi, Tolkien n'est ni paradoxal ni méprisant ;). En fait, la discussion a déjà été menée dans le fuseau sur la Machine référencé plus haut et, pour le résumer (partiellement) avec les termes d'Isabelle Pantin, il s'agit de distinguer entre la science « dans l'acception la plus large » et le « matérialisme scientifique ». Olivier Rey, mathématicien et philosophe, a bien situé cette intrigue dans Itinéraire de l'égarement : du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine (Seuil, 2003) auquel Tolkien souscrirait entièrement. Mais ça n'oblige personne à en faire autant et, pour ma part, je crois judicieux de ne pas y revenir davantage ici ;).[/small]

Les plus grands ayant repris le chemin de l'école, le plus petit allant bien mieux depuis 2-3 jours, et le gros des gardes étant derrière moi, je pense pouvoir terminer par un compte-rendu plus global de l'ensemble du volume.

« Les sciences et Tolkien : un énoncé pour faire des sciences en s'amusant »

La courte note éditorial des directeurs de l'ouvrage montre une approche radicalement autre que celle de l'introduction d'Isabelle Pantin :
[citation=R. Lehoucq, L. Mangin et J.-S. Steyer, Tolkien et les sciences, p.7]Le but assumé de cet ouvrage [est d'] utiliser l'univers de Tolkien — son histoire, ses langues, sa géographie, ses monstres, ses personnages — pour parler de sciences humaines, de sciences physiques ou encore de sciences naturelles. [...] Bienvenue en « terre du Milieu des sciences » ! Un voyage transdisciplinaire — et parfois indiscipliné — au pays de Tolkien ...[/citation]

Effectivement, la plupart des articles du volume suivront ce but et passeront le Légendaire au crible de certaines sciences pour rendre ces dernières intéressantes et amusantes. Quelques autres, toutefois, se situeront davantage dans la perspective de l'introduction — on les retrouve essentiellement dans les deux premières sections : « la construction d'un monde » et « un ancrage dans l'espace et le temps ». Presque tous, quoi qu'il en soit, se révèlent très instructifs. En revanche, tous ne sont pas intéressants, loin s'en faut, pour ce qui concerne la Terre du Milieu ou Tolkien, voire peuvent-ils, à l'occasion, induire quelques faux-sens.

Les articles qui s'inscrivent dans la perspective de l'introduction sont le plus souvent le fait des spécialistes de Tolkien. Le rapport à Tolkien est alors entier tandis que le rapport à la science est celui de la science dans son acception la plus large, pour reprendre Isabelle Pantin. On pourrait rassembler ce sous-ensemble sous le titre mérité de Tolkien et les sciences.

L'article de Michaël, en particulier — « défense et illustration de la philosophie chez Tolkien » —, est remarquable, et nous gratifie de textes tolkieniens pour ainsi dire inédits. Les commentaires de Michaël, quant à eux, sont sobres, efficaces et très utiles (certes, je comprends que Benjamin ait été gêné aux entournures ; à mon avis la concision explique cela, et je ne pense pas que Michaël souhaitait régler le compte de Nietzsche à l'emporte-pièce). Je retiens, au passage, la correction par Michaël des traductions d'un passage très important du Conte de fées :
[citation=J. R. R. Tolkien, Du Conte de Fées]Je ne dirai pas « voir les choses telles qu'elles sont » pour ne pas me mêler aux philosophes ...[/citation]
Michaël traduit lui-même, en précisant que [emphase]« F. Ledoux et C. Laferrière forcent le texte en disant : "en butte aux" ou "la cible des" philosophes »[/emphase].
Cf. le parallèle avec une autre déclaration importante :
[citation=J. R. R. Tolkien, Lettres, p.419]J'écris des choses que l'on pourrait classer dans la catégorie des contes de fées [...]. Je fais cela parce que, si ce n'est pas lui attribuer un titre trop grandiloquent, je trouve que mon commentaire sur le monde y est le plus facilement et naturellement exprimé. [...] J'espère que « commentaire sur le monde » ne paraît pas trop solennel.[/citation]

On retrouve bien ici à la fois l'esprit scientifique au sens large et donc philosophique de Tolkien et son insistance à ne pas confondre les spécialités : Tolkien est philologue et conteur ; il n'est ni philosophe, ni théologien, ni historien, ni moraliste, etc. de profession ... ce qui ne l'empêche pas de l'être à son niveau en lien avec sa vie et avec son art.

Je relève aussi l'article de Cécile Breton, que je ne connaissais pas, à mon avis un des meilleurs : « Tolkien chercheur, illustrateur ... et rêveur ». Il me semble qu'elle a bien saisi le rapport de Tolkien à la science, à l'art et à la nature. Et, en ce qui me concerne, elle m'a permis de relier la fraternité préraphaélite, le symbolisme et Tolkien [small](tout en m'expliquant sans doute pourquoi j'ai toujours énormément aimé les peintures de Gustave Moreau :))[/small]. Quelque chose où je devine aussi pouvoir compter sur Hyarion pour progresser à l'occasion ;). [small]En plus, l'auteur a le bon goût de respecter notre langue et de parler d'autrice pour désigner Mary Shelley. En effet, quitte à féminiser le statut (pas une bonne idée à mon avis), autant le faire correctement et joliment.[/small]

Les travaux de nos amis Druss et Elendil m'ont aussi bien plu.

Dans « Vestiges archéologiques et cités enfouies », Vivien m'a fait beaucoup progressé, lui aussi. À noter, quant au lien entre Númenor et l'Égypte antique, sur un autre plan, mais non indépendant, le passage très saisissant du SdA où Gandalf, de toute son autorité, rappelle les limites de celle de Denethor :
[citation=SdA, Livre V, Chap. 7]Vous n'avez pas autorité, Intendant de Gondor, pour ordonner l'heure de votre mort, répliqua Gandalf. Et seuls les rois païens, sous la domination de la Puissance Ténébreuse, le firent, se tuant dans leur orgueil et leur désespoir, et assassinant leurs proches pour faciliter leur propre mort.
[/citation]
Certains rois égyptiens ne facilitaient-ils pas leur propre mort en se faisant accompagner par leurs proches ?
Le spirituel, là encore (là toujours), anime le corps du récit tolkienien.

Damien, quant à lui, relie bien, chose chère à Tolkien, la langue et la littérature, et s'attache aux différents détours empruntés par Tolkien pour rendre compte de la transmission des Légendes, soit le nœud essentiel entre les deux. C'est, là encore, un article très utile. Et je profite de ta présence en ces lieux, Damien, pour et demander si tu ne penses pas qu'à la fin, la transmission des Légendes des Jours Anciens devait être le fait de Bilbo plutôt que d'Ælfwine ? C'est Bertrand qui m'y a fait songé depuis longtemps maintenant : à la fin du SdA, on comprend que Bilbo a rédigé des Traductions de l'elfique. De quoi peut-il s'agir si ce n'est du Silmarillion ? Autre question : avais-tu pu consulter les Archives de Pengolodh, réalisées par Philippe Garnier sur JRRVF (mais je ne crois pas qu'elles soient encore en ligne) ou son article dans la Feuille de la Compagnie n°2 (« Eriol ou Ælfwine le marin », pp.157-180) ?

Les articles (bien plus nombreux) qui se situent dans la perspective des directeurs de l'ouvrage sont souvent le fait d'auteurs scientifiques peu familiers de Tolkien (ce qui m'a été confirmé par l'un des participants qui a dû corriger pas mal de petites choses dans l'article auquel il était invité à collaborer). Le rapport à Tolkien est alors partiel voire parfois même absent tandis que le rapport à la science est presque toujours celui du matérialisme scientifique, pour reprendre Isabelle Pantin. On pourrait rassembler ce sous-ensemble sous le titre plus juste de : Les sciences (matérialistes) et Tolkien. À l'exception de quelques uns, les articles restent intéressants, mais uniquement pour ce qu'ils nous apprennent de ces sciences. Toutefois, quelques uns d'entre eux sont plus qu'inégaux et approximatifs ... et ils sont même parfois désobligeants. On croirait devoir délimiter un dernier (petit) sous-ensemble « espace libre » dans cet ouvrage [small](et il ne s'agit pas du bon sens de la liberté ;))[/small]. On remarquera aussi la colonisation jacksonienne par endroits [small](les borgs ont encore frappé ;))[/small].

Au final, relisant la critique de Quentin Feltgen sur Tolkiendil, je m'y accorde entièrement.

Par rapport à sa très bonne synthèse, je soulignerai, quant à moi :
- le hiatus entre les deux approches concurrentes au sein l'ouvrage ; car, même si je comprends que l'on puisse défendre la perspective des éditeurs[small] (toutefois, me concernant, cela reste difficile, au nom de la science dans son acception la plus large — une science que je qualifierais, moi, de complète)[/small], il y a là un comble à être tombé exactement dans l'ornière décrite par Tolkien à savoir, en gros, analyser la structure socio-bio-chimique de la Terre du Milieu ... cf. les citations données supra par Isabelle Pantin :) ;
- l'amputation de la métaphysique, de la théologie et de l'astronomie, trois domaines extrêmement fouillés par Tolkien [small](ce n'est pas une surprise pour les deux premières disciplines, qui désacralisent la science matérialiste ; en revanche, concernant la troisième, les auteurs ont-ils seulement eu connaissance de Tolkien : le façonnement d'un monde ? à quoi ça sert que Ducros il se décarcasse ? :))[/small] ;
- le fait que, pour ma part, bien que les dessins soient techniquement très beaux, ils ne me paraissent pas toujours en phase avec l'âme du Conte d'Arda [small](entre autres, des oreilles elfiques presque dignes des Chroniques de la guerre de Lodoss ;))[/small].

Yyr
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)