Comme promis, voici la suite de cette modeste revue des deux bandes dessinées.
C’est à présent <i>Tolkien – éclairer les ténèbres</i> (Soleil), qui va nous intéresser.
![[Image: 1580062061_bd3.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/757/1580062061_bd3.jpg)
Cette bande dessinée est plus longue que la précédente.
On y retrouve un narrateur à la première personne, qui n’est autre que J.R.R. Tolkien s’adressant visiblement à un interlocuteur qui n’est dévoilé qu’à la fin de l’ouvrage.
Le narrateur sillonne, à la manière d’un roman graphique, les étapes de sa propre jeunesse et son expérience de la guerre, dans un ordre strictement chronologique, même si l’argument de départ traite d’un épisode d’excès de fièvre qui entraîne le narrateur dans des souvenirs oniriques mais délirants de l’horreur des tranchées où, pêle-mêle, s’enchaînent sur un champ de bataille dévasté des figures maléfiques bien connues de la Terre du Milieu. Une façon d’insister d’entrée sur l’influence de l’expérience des combats de La Somme sur l'imaginaire de l’auteur.
D’une certaine façon, les auteurs sont proches du parti pris de Dome Karukoski dans son film inspiré de la jeunesse de Tolkien, mais sans prendre la grande liberté des <i>chemins de traverse</i> adoptée par le cinéaste.
Au contraire, les auteurs se sont attachés à se rapprocher scrupuleusement, y compris par d’inévitables voies spéculatives – mais cohérentes et réalistes – de la biographie de Tolkien et de ses détails parfois méconnus.
Il y a tout de même une petite collection d’erreurs factuelles, sur lesquelles je vais revenir, et qu’on ne retrouve pas dans la bande dessinée de Beaudry et Lecorsier.
Si on cède à la tentation de la comparaison, on remarque que dans l’esprit des scénaristes des deux bandes dessinées, certains stéréotypes réapparaissent. Je ne pense pas que les deux équipes se sont concertées, alors je trouve ce détail suffisamment amusant pour le partager ici. A vous de juger en comparant par exemple les deux vignettes relatives aux retrouvailles entre G.B. Smith et J.R.R. Tolkien (voir message ci-dessus), avec l'usage, ici aussi, d'un extrait de A Spring Harvest de G.B. Smith
![[Image: 1580062442_coquelicots_2.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/757/1580062442_coquelicots_2.png)
Globalement, la lecture de cette bande dessinée est assez rythmée et plutôt agréable, les scénaristes Flavia Caracuzzo et Willy Duraffourg ont en effet choisi de faire se succéder les épisodes biographiques à raison d’un par page, ou d’un pour deux pages, selon leur importance ou quand la forme de narration adoptée l’exige. Il y a même un épisode couvrant trois pages successives, celui des échanges de correspondances entre les membres survivants du TCBS, intelligemment et savoureusement mené.
Le dessin de Giancarlo Caracuzzo est également beaucoup plus accessible que celui de Lecorsier, et contribue à une lecture agréable de l’ensemble.
<small>Notons au passage que le style de Caracuzzo permet de reconnaître les personnages d’une case à l’autre
</small>
Lecture agréable, renforcée par le souci de l’exactitude du détail qui peut flatter l’esprit du connaisseur. Par exemple l’évocation de Vincent Trought, membre fondateur du TCBS, mort prématurément en janvier 1912 et grand oublié des nombreuses évocations de la jeunesse de Tolkien (sauf par votre serviteur, pour ne citer que lui).
Autre exemples plaisants, la restitution fidèle de la maison de la Tante Jane à Gedling (à partir d’un dessin de Tolkien lui-même) ; la présence de la moustache d’officier, oubliée par les autres tentatives biographiques de 2019 ; la mention de la pression sociale (évoquée par Tolkien dans la lettre 43 à son fils Mickael en 1941)…
Cependant, il y a aussi pas mal d’erreurs qui, lorsqu’on les repère, contrarient la fluidité de la lecture. Ces erreurs sont dues, à mon avis, à une volonté d'être exhaustifs de la part des auteurs. Mais cette objectif, ambitieux, a conduit à un inévitable emmêlement de pinceaux.
Je pense, par exemple, à l’évocation d’un déménagement de Tolkien à Cheltenham. C'est un déménagement qui n’a jamais existé, mais qui a pu être confondu par les auteurs avec le départ d’Edith à Cheltenham, à l’heure de la première séparation, tandis que Tolkien et son frère étaient contraints, sur l’injonction du père Morgan, de s’installer dans une pension à Highfield Road à Edgbaston.
Je pense également à l’épisode curieux du mariage et de l’absence du père Morgan à cet événement.
Celui-ci a été célébré par un prêtre catholique de Warwick, le père Murphy, mais si le père Morgan a effectivement été prévenu tardivement par Tolkien de cette union, rien n’indique, ni dans les Lettres, ni dans la biographie de Carpenter, qu’il n’ait pas été présent sur place. L’inverse n’est certes pas précisé non plus, mais dans le doute, je trouve que l’aspect spéculatif de cet épisode est de trop, et j’ai eu du mal à en saisir l’objectif.
D’une manière générale, le père Morgan est traité d’un point de vue très contemporain, sans tenir compte du contexte et des liens sociaux et moraux de l’époque. Dome Karukoski a fait la même erreur, décuplée par l’impact des <i>images qui bougent</i>, dans son « biopic ».
Quelques autres détails également, indiquent que le souci de l’exactitude n’a pas été étendu par les auteurs à tous les aspects de la jeunesse de Tolkien. Par exemple :
- l’idéalisation de la maison de Rednal, avec un beau jardin d'agrément. En réalité, il s’agissait de la location d’une modeste chambre dans un cottage sans jardin (juste une allée, une cour et un hangar, avec une pente boisée à l'arrière) occupé par les propriétaires, le postier de Rednal et sa femme. Il ne s'agissait pas de vacances dans le cottage lui-même, mais le cottage a servi un bel été durant, à la petite famille Tolkien de se retrouver et de goûter, une dernière fois, à la vie à la campagne qui entourait Rednal ;
- les sorties du soir des lycéens à Barrows Store, très exagérées (les membres du TCBS étaient alors mineurs, les rendez-vous avaient lieu en fin d’après-midi ou durant les entre-cours du début de l’été, et le salon de thé n’était pas un bar pour les fêtards noctambules !) ;
- Tolkien représenté seul avec sa fiancée dans un logement plutôt bourgeois, et hors de la présence de la fameuse cousine Jennie Grove (dessinée rarement et sous les curieux traits d’une jeune fille - elle était beaucoup plus âgée en réalité qu'Edith et Ronald), alors que ses visites dans le logement de Warwick étaient en fait épisodiques et, tant que duraient les fiançailles, toujours chaperonnées par la cousine. C'est un détail, certes…
- la présence d’un tank visiblement détruit sur le champ de bataille du 1er juillet 1916. Or, les premiers tanks mis en service par les anglais sur le front de la Somme sont apparus le 15 septembre 1916, pas avant.
- lors d’une évocation de la famille, à la fin de l’ouvrage, il semble bien qu’il manque un des enfants du couple Tolkien…
J’arrête là.
Ce pinaillage digne d'un Isengar chronométrant frénétiquement un chef d’œuvre de Peter Jackson ne doit pas brider le plaisir de lire cette bande dessinée globalement réussie, et agrémentée, dans les dernières pages de l’ouvrage, d’un cahier dédié aux inspirations de Tolkien et réalisée par Virginie Duchêne-Alliot (une éditrice parisienne). Ce cahier, bien fait et correct, cite abondamment des expressions tirées des ouvrages de références qui sont répertoriés dans la bibliographie à la fin du livre. C’est plutôt bien vu, et permet de terminer sur une note très positive.
Au final, de ces deux bandes dessinées pleines de qualités et de défauts, ma préférence va sans doute vers celle de Beaudry et Lecorsier, qui offre l’approche artistique la plus originale et qui ne recherche pas l'exhaustivité des faits de jeunesse ou des faits de guerre de Tolkien.
Quoiqu’il en soit, c’est un plaisir d’avoir deux bandes dessinées – en français – pour agrémenter la vaste collection des œuvres sur notre auteur préféré
Profitons-en et célébrons cette spécificité hexagonale à l’occasion de l’année de la bande-dessinée !
Bonne soirée !
I.
C’est à présent <i>Tolkien – éclairer les ténèbres</i> (Soleil), qui va nous intéresser.
![[Image: 1580062061_bd3.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/757/1580062061_bd3.jpg)
Cette bande dessinée est plus longue que la précédente.
On y retrouve un narrateur à la première personne, qui n’est autre que J.R.R. Tolkien s’adressant visiblement à un interlocuteur qui n’est dévoilé qu’à la fin de l’ouvrage.
Le narrateur sillonne, à la manière d’un roman graphique, les étapes de sa propre jeunesse et son expérience de la guerre, dans un ordre strictement chronologique, même si l’argument de départ traite d’un épisode d’excès de fièvre qui entraîne le narrateur dans des souvenirs oniriques mais délirants de l’horreur des tranchées où, pêle-mêle, s’enchaînent sur un champ de bataille dévasté des figures maléfiques bien connues de la Terre du Milieu. Une façon d’insister d’entrée sur l’influence de l’expérience des combats de La Somme sur l'imaginaire de l’auteur.
D’une certaine façon, les auteurs sont proches du parti pris de Dome Karukoski dans son film inspiré de la jeunesse de Tolkien, mais sans prendre la grande liberté des <i>chemins de traverse</i> adoptée par le cinéaste.
Au contraire, les auteurs se sont attachés à se rapprocher scrupuleusement, y compris par d’inévitables voies spéculatives – mais cohérentes et réalistes – de la biographie de Tolkien et de ses détails parfois méconnus.
Il y a tout de même une petite collection d’erreurs factuelles, sur lesquelles je vais revenir, et qu’on ne retrouve pas dans la bande dessinée de Beaudry et Lecorsier.
Si on cède à la tentation de la comparaison, on remarque que dans l’esprit des scénaristes des deux bandes dessinées, certains stéréotypes réapparaissent. Je ne pense pas que les deux équipes se sont concertées, alors je trouve ce détail suffisamment amusant pour le partager ici. A vous de juger en comparant par exemple les deux vignettes relatives aux retrouvailles entre G.B. Smith et J.R.R. Tolkien (voir message ci-dessus), avec l'usage, ici aussi, d'un extrait de A Spring Harvest de G.B. Smith

![[Image: 1580062442_coquelicots_2.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/757/1580062442_coquelicots_2.png)
Globalement, la lecture de cette bande dessinée est assez rythmée et plutôt agréable, les scénaristes Flavia Caracuzzo et Willy Duraffourg ont en effet choisi de faire se succéder les épisodes biographiques à raison d’un par page, ou d’un pour deux pages, selon leur importance ou quand la forme de narration adoptée l’exige. Il y a même un épisode couvrant trois pages successives, celui des échanges de correspondances entre les membres survivants du TCBS, intelligemment et savoureusement mené.
Le dessin de Giancarlo Caracuzzo est également beaucoup plus accessible que celui de Lecorsier, et contribue à une lecture agréable de l’ensemble.
<small>Notons au passage que le style de Caracuzzo permet de reconnaître les personnages d’une case à l’autre
</small>Lecture agréable, renforcée par le souci de l’exactitude du détail qui peut flatter l’esprit du connaisseur. Par exemple l’évocation de Vincent Trought, membre fondateur du TCBS, mort prématurément en janvier 1912 et grand oublié des nombreuses évocations de la jeunesse de Tolkien (sauf par votre serviteur, pour ne citer que lui).
Autre exemples plaisants, la restitution fidèle de la maison de la Tante Jane à Gedling (à partir d’un dessin de Tolkien lui-même) ; la présence de la moustache d’officier, oubliée par les autres tentatives biographiques de 2019 ; la mention de la pression sociale (évoquée par Tolkien dans la lettre 43 à son fils Mickael en 1941)…
Cependant, il y a aussi pas mal d’erreurs qui, lorsqu’on les repère, contrarient la fluidité de la lecture. Ces erreurs sont dues, à mon avis, à une volonté d'être exhaustifs de la part des auteurs. Mais cette objectif, ambitieux, a conduit à un inévitable emmêlement de pinceaux.
Je pense, par exemple, à l’évocation d’un déménagement de Tolkien à Cheltenham. C'est un déménagement qui n’a jamais existé, mais qui a pu être confondu par les auteurs avec le départ d’Edith à Cheltenham, à l’heure de la première séparation, tandis que Tolkien et son frère étaient contraints, sur l’injonction du père Morgan, de s’installer dans une pension à Highfield Road à Edgbaston.
Je pense également à l’épisode curieux du mariage et de l’absence du père Morgan à cet événement.
Celui-ci a été célébré par un prêtre catholique de Warwick, le père Murphy, mais si le père Morgan a effectivement été prévenu tardivement par Tolkien de cette union, rien n’indique, ni dans les Lettres, ni dans la biographie de Carpenter, qu’il n’ait pas été présent sur place. L’inverse n’est certes pas précisé non plus, mais dans le doute, je trouve que l’aspect spéculatif de cet épisode est de trop, et j’ai eu du mal à en saisir l’objectif.
D’une manière générale, le père Morgan est traité d’un point de vue très contemporain, sans tenir compte du contexte et des liens sociaux et moraux de l’époque. Dome Karukoski a fait la même erreur, décuplée par l’impact des <i>images qui bougent</i>, dans son « biopic ».
Quelques autres détails également, indiquent que le souci de l’exactitude n’a pas été étendu par les auteurs à tous les aspects de la jeunesse de Tolkien. Par exemple :
- l’idéalisation de la maison de Rednal, avec un beau jardin d'agrément. En réalité, il s’agissait de la location d’une modeste chambre dans un cottage sans jardin (juste une allée, une cour et un hangar, avec une pente boisée à l'arrière) occupé par les propriétaires, le postier de Rednal et sa femme. Il ne s'agissait pas de vacances dans le cottage lui-même, mais le cottage a servi un bel été durant, à la petite famille Tolkien de se retrouver et de goûter, une dernière fois, à la vie à la campagne qui entourait Rednal ;
- les sorties du soir des lycéens à Barrows Store, très exagérées (les membres du TCBS étaient alors mineurs, les rendez-vous avaient lieu en fin d’après-midi ou durant les entre-cours du début de l’été, et le salon de thé n’était pas un bar pour les fêtards noctambules !) ;
- Tolkien représenté seul avec sa fiancée dans un logement plutôt bourgeois, et hors de la présence de la fameuse cousine Jennie Grove (dessinée rarement et sous les curieux traits d’une jeune fille - elle était beaucoup plus âgée en réalité qu'Edith et Ronald), alors que ses visites dans le logement de Warwick étaient en fait épisodiques et, tant que duraient les fiançailles, toujours chaperonnées par la cousine. C'est un détail, certes…
- la présence d’un tank visiblement détruit sur le champ de bataille du 1er juillet 1916. Or, les premiers tanks mis en service par les anglais sur le front de la Somme sont apparus le 15 septembre 1916, pas avant.
- lors d’une évocation de la famille, à la fin de l’ouvrage, il semble bien qu’il manque un des enfants du couple Tolkien…
J’arrête là.
Ce pinaillage digne d'un Isengar chronométrant frénétiquement un chef d’œuvre de Peter Jackson ne doit pas brider le plaisir de lire cette bande dessinée globalement réussie, et agrémentée, dans les dernières pages de l’ouvrage, d’un cahier dédié aux inspirations de Tolkien et réalisée par Virginie Duchêne-Alliot (une éditrice parisienne). Ce cahier, bien fait et correct, cite abondamment des expressions tirées des ouvrages de références qui sont répertoriés dans la bibliographie à la fin du livre. C’est plutôt bien vu, et permet de terminer sur une note très positive.
Au final, de ces deux bandes dessinées pleines de qualités et de défauts, ma préférence va sans doute vers celle de Beaudry et Lecorsier, qui offre l’approche artistique la plus originale et qui ne recherche pas l'exhaustivité des faits de jeunesse ou des faits de guerre de Tolkien.
Quoiqu’il en soit, c’est un plaisir d’avoir deux bandes dessinées – en français – pour agrémenter la vaste collection des œuvres sur notre auteur préféré
Profitons-en et célébrons cette spécificité hexagonale à l’occasion de l’année de la bande-dessinée !
Bonne soirée !
I.

