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In Memoriam...
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1580879198_jean-simeon_chardin_un_philosophe_occupe_de_sa_lecture_ou_chimiste_dans_son_laboratoire_1734_paris_louvre.jpg" width="439" />
<small>Jean-Siméon Chardin (1699-1779).
<i>Un philosophe occupé de sa lecture</i> (1734), dit aussi <i>Chimiste dans son laboratoire</i>.
Portrait du peintre Joseph Aved (1702-1766), ami de l'artiste.
Huile sur toile, 138 x 105 cm.
Paris, Musée du Louvre.</small>


George Steiner est mort, ce lundi 3 février à Cambridge, à l'âge de 90 ans.

Depuis des années, chaque fois que j'ai l'occasion de passer dans les salles de peinture française du XVIIIe siècle au musée du Louvre, j'ai une pensée pour lui devant le tableau de Chardin <i>Un philosophe occupé de sa lecture</i> (appelé aussi <i>Chimiste dans son laboratoire</i>) de 1734, tableau auquel Steiner consacre le début de ses <i>Passions impunies</i> : http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visit...&langue=fr

Le regard et la pensée de ce grand intellectuel occidental, que j'ai découvert en autodidacte il y a environ vingt ans, m'ont beaucoup marqué, et il m'est arrivé de faire référence à lui encore tout récemment en ces lieux, dans divers fuseaux. Et il y aurait encore tellement de choses à dire, sur cette personnalité intellectuellement si stimulante, critique littéraire, "maître à lire" enseignant notamment à Genève et Cambridge, théoricien de la traduction, philosophe du langage, fin connaisseur polyglotte des littératures de langues française, anglaise, allemande... Le mieux reste cependant de simplement recommander quelques lectures ou relectures, ici mentionnées un peu en vrac :
- <i>Passions impunies</i> ;
- <i>Grammaires de la création</i> ;
- <i>Réelles présences. Les arts du sens</i> ;
- <i>Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture</i> ;
- <i>Les livres que je n'ai pas écrits</i> <small>(avec notamment un chapitre 3 intitulé "Les langues d'Éros", évoquant la possibilité d'un livre de Steiner qui n'aurait pas manqué d'intérêt ni d'originalité)</small> ;
- <i>La mort de la tragédie</i> ;
Parmi bien d'autres ouvrages...

Le dernier livre que j'ai mentionné, <i>La mort de la tragédie</i>, étude de la tragédie grecque, élisabéthaine et classique française, est dédié au père de l'auteur ainsi :

[citation=George Steiner, <i>La mort de la tragédie</i> (<i>The Death of Tragedy</i>, 1961), Alfred A. Knopf et Éditions du Seuil, 1965, rééd. Éditions Gallimard, 1993, coll. "Folio Essais", traduit de l'anglais par Rose Celli, dédicace "POUR MON PÈRE", p. 9.]Cet essai lui appartient. Les pièces dont je parle ici sont celles qu'il me lut quand j'étais enfant et m'emmena voir au théâtre. Si je peux aujourd'hui avoir commerce avec la littérature de plusieurs pays dans leur langue propre, c'est parce que mon père, dès le début, se refusa à reconnaître des frontières dans la vie de l'esprit. Et surtout, il m'apprit par l'exemple de sa propre vie que le grand art n'est pas le privilège du spécialiste ou de l'érudit mais que ce sont ceux qui vivent le plus intensément qui l'aiment et le connaissent le mieux.[/citation]

Rappelons, pour mémoire, que Steiner est aussi notamment l'auteur de l'article "Tolkien, le mandarin excentrique d'Oxford", paru dans le journal <i>Le Monde</i> en septembre 1973, quelques jours après la mort de J. R. R. Tolkien : https://www.lemonde.fr/archives/article/...19218.html

Il me faut aussi naturellement mentionner le recueil d'<i>Entretiens</i> que George Steiner avait accordés il y a trente ans, à Cambridge, au philosophe iranien (vivant alors en France) Ramin Jahanbegloo. Je me permets d'en partager ici quelques extraits, auxquels le monde comme il va me fait régulièrement penser.

À propos de la crise de l'éducation et de la culture classique :

[citation=George Steiner, <i>Entretiens</i>, recueil établi et préfacé par Ramin Jahanbegloo, Éditions du Félin, 1992, rééd. 10/18, 2000, troisième entretien "Le Langage et le Monde", "La crise de l'éducation", p. 131-132.]Si je situe mes propos au niveau le plus bas qui soit, si je parle comme tout un chacun, aucun étudiant, aucun bourgeois, aucun privilégié ne comprend une allusion à un classique ou à la Bible. Ils n'ont rien lu. Tout doit être expliqué. On pourrait inventer un exercice passablement amusant qui consisterait à afficher sur un mur une vingtaine d'éditions de l'œuvre de Shakespeare, éditions qui seraient parues entre 1850 et 1992. A chaque réédition, les notes liminaires deviennent de plus en plus longues et de plus en plus élémentaires. Il y a vingt ans, la dernière édition d'un livre de poche notait qu'Aphrodite était une vénus, païenne, déesse de l'Amour. Au fur et à mesure que les notes liminaires se multiplient, le texte devient de plus en plus mince et de plus en plus lointain ; il s'éclipse dans un océan de commentaires élémentaires et il se noie, à une autre échelle, dans une mer d'érudition. La crise est telle qu'il faut tout expliquer de A à Z, car il est aujourd'hui impossible de lire les classiques et les grands textes sans donner aux étudiants des exercices d'écoliers de bas étage pour leur en faciliter l'accès. Cela implique une éventualité redoutable : de très grands textes seront réservés à d'heureux moines qui sauront les lire et les apprécier entre eux, dans des maisons de lecture ou des séminaires de clercs à l'instar de ce qui s'est passé entre le VIe siècle et la Renaissance où seuls de grands maîtres suisses lisaient Horace, Cicéron, Tite-Live, Plaute. Ce ne serait certes pas une catastrophe. Nous avons connu une trop longue période depuis le début du XIXe siècle où chacun croyait être capable de tout lire, dans l'euphorie de la facilité et du factice. Eh bien non, décidément non. Des maisons de lecture surgiront ; on pourra y apprendre à lire autre chose qu'un message télévisuel ou un journal. Les universités continueront de diffuser la culture scientifique, mais le sort des Lettres et des Humanités est plus douteux. [...][/citation]

À propos des idéologies, du marxisme, de la trahison des idéaux socialistes par le communisme soviétique, du capitalisme "libéral" triomphant, et du monde d'après la chute du Mur (lors d'un entretien ayant eu lieu en 1990, donc seulement très peu de temps après l'évènement) :

[citation=George Steiner, <i>Entretiens</i>, <i>op. cit.</i>, quatrième entretien "La Dette d'Amour", "Les maîtres du mensonge", p. 172-174 <small>(les passages soulignés le sont de la main de votre serviteur)</small>. ]Je suis apolitique au possible. Cependant, le marxisme m'a beaucoup apporté, ayant eu Lukács comme maître et pratiqué Hegel et Marx. Je ne comprends pas que l'on puisse étudier les sciences humaines ou la philosophie sans s'en être sérieusement imprégné. Le rabbinisme existe chez Marx, comme chez Freud. Il y a ce culte du livre, l'obsession de la transmission d'un texte. Le marxisme n'est qu'un talmudisme stratégique, comprenant le commentaire du texte, la discussion du commentaire et sa révision hérétique. Je suis attiré par certains aspects du travail de Marx. La B.B.C. et différents journaux m'ont demandé de commenter l'immense vague de bonheur qui déferle sur le monde depuis la chute du mur de Berlin le 9 novembre dernier. De nouveau, je me trouve dans un état d'isolement quasi total car je suis un farouche adversaire du communisme, tout en étant persuadé que ce système stupide, cet esclavage comprenait également un élément premier et primordial, une utopie mais aussi un mythe, celui de la venue du royaume de la justice sur terre. Cet idéal inaccessible prédisait à l'homme qu'il allait se surpasser et devenir un être meilleur. Ceux qui ont représenté cet idéal étaient des salauds corrompus qui, au lieu d'essayer de vivre cet idéal, le trahissaient. <u><i>Car il y avait quelque chose à trahir, tandis que notre système de capitalisme libéral nous dit qu'en aucun cas il ne se fait d'illusions sur nous, le mieux étant de nous donner ce que nous désirons. Et donner à quelqu'un tout ce qu'il veut, c'est pour moi l'insulte suprême à la dignité humaine.</i></u> S'il n'y a vraiment pour alternative que l'islam fondamentaliste, s'il n'y a plus pour alternative ce judaïsme perverti qu'était le communisme, nous nous trouvons devant un gouffre béant. Et cela d'autant plus que nous vivons déjà dans une vacuité du monde. La drogue, le kitsch sont autant de vides si présents en nous que je ne vois en aucun cas une bénédiction sans ambages dans cette pseudo-libération mais au contraire une accusation contre nous-mêmes, une sorte d'autocritique que nous ne ferons jamais, alors qu'<u><i>il nous incombe de refuser que la loi du marché devienne une loi pour l'homme. L'odeur de l'argent empeste chaque pays, la France, l'Allemagne occidentale, l'Angleterre. Le cri de l'argent et ses exigences dominent les universités, l'art, la production théâtrale et littéraire. Tout est dans le mot « rentabilité » : cela est-il rentable, demande-t-on à chaque coin de rue. La réponse est négative. Aucune pensée, aucune poésie dignes de ce nom n'ont été rentables ne serait-ce qu'une seule fois.</i></u> Au contraire, elles ont toujours basculé vers un déficit. Si sonne l'heure où l'on doit faire les comptes des profits et des pertes, pensons au notaire qui en anglais s'appelle le <i>bookkeeper</i>, le gardien des livres. Ironie de l'histoire, c'est l'inspecteur des finances qui fait les comptes, c'est lui le gardien des livres et force est de constater que le seul livre qui reste ouvert, c'est celui des banques, que l'on examine bien plus que les versets bibliques. Il est au centre du Temple. Je suis pétri d'angoisse et de crainte à cette idée et je suis plongé dans une profonde solitude. Je sais que le communisme a été une horreur et que ce qu'il en reste ne sont que vestiges absurdes d'une grande défaite. Quelques heures après la destruction du mur de Berlin, les Allemands de l'Est ont acheté des vidéos pornographiques. Une semaine plus tard s'ouvraient à l'Est des sex-shops. Une semaine après, il faut le voir pour le croire ! Un libéral conséquent doit me répondre en ces termes : « Monsieur Steiner, c'est ce que veut l'humanité. » Et il aura raison. Quant à moi, je sais qu'avoir raison de telle sorte, c'est avoir tort.
[...]
Je me sens sali moi-même par ce monde. <u><i>Le capitalisme sous-estimait les citoyens, mais représentait une bonne estimation. Ce qu'il dit de l'homme est exact à un tel point qu'il lui est possible de le sous-estimer.</i></u> Les staliniens et les léninistes ont récrit l'histoire, eux qui étaient les maîtres du mensonge. Nous allons nous aussi la récrire. Je pense notamment à ce mathématicien français, communiste, qui était passé par l'École polytechnique et que l'on a fusillé — son nom m'échappe. Il a crié au peloton d'exécution allemand : « Idiots, ne comprenez-vous pas que je meurs pour vous ? »<b>(*)</b> C'est une phrase qui compte. Et nous allons maintenant abstraire de notre vision historique les gens qui sont morts pour cette cause. Peu nombreux sont ceux qui comprennent la grandeur humaine de la mort de Kyo dans <i>La Condition humaine</i> [d'André Malraux]. Des condamnés sont morts en criant « Vive Staline ! ». Quatre-vingt-dix pour cent d'entre eux se sont trompés, dix pour cent savaient quelle était la tragédie de l'erreur. Nous allons les limoger. Nous allons récrire l'histoire et cela me fait horreur. Je viens de rencontrer un collègue qui enseigne les sciences et qui est revenu hier soir de Russie, de Petrograd. Pour être à la page, on dit Petrograd, on ne dit plus Leningrad. Or, plus d'un million d'hommes et de femmes sont morts de famine dans les rues de Leningrad, lors du grand siège historique qui a brisé Hitler. Peu importe, on dit Petrograd, dans quelques années on dira Saint-Pétersbourg...

<small><b>(*)</b> George Steiner pense en fait vraisemblablement au cri de Valentin Feldman, philosophe français d'origine russe, spécialiste d'esthétique, juif laïc, socialiste puis communiste, résistant fusillé à la forteresse du Mont-Valérien en 1942, à 33 ans. (Note de votre serviteur)</small>[/citation]

Enfin, pour laisser un peu de place à un certain espoir, après ces quelques réflexions marquées du sceau de ce que j'appellerais un pessimisme lucide, je partage ce souvenir télévisuel de 2005, lorsque dans une émission diffusée par la chaîne France 3, George Steiner avait raconté cette petite histoire, fort spirituelle dans tous les sens du terme :

[citation=George Steiner à la télévision française, février 2005.]Dieu annonce un nouveau Déluge dans dix jours, cette fois-ci définitif.
Le pape en prend acte et les catholiques décident d'attendre le châtiment en priant, plein d'humilité et de reconnaissance.
Les protestants décident de faire de même mais en réglant, en plus, au mieux leurs affaires et contrats.
Le grand rabbin, lui, affirme : « Dix jours ? Mais cela est bien trop long pour apprendre à respirer sous l'eau ! ... »[/citation]

<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1580879457_george_steiner_paris_sorbonne_21_octobre_2006_afp.jpg" width="669" />

<b>RIP Francis George Steiner, dit George Steiner (1929-2020)</b>

https://www.franceculture.fr/litterature...ge-steiner
https://www.lemonde.fr/disparitions/arti..._3382.html
https://www.francetvinfo.fr/culture/livr...11811.html
https://www.nytimes.com/2020/02/03/books...-dead.html

Amicalement,

B.
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