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La question du Libre Arbitre
#37
Thomas Fornet-Ponse, quant à lui, interroge la contradiction entre Tolkien et les présupposés matérialistes modernes ou encore le relativisme post-moderne.

Il développe bien des points vus plus haut :
- la connaissance des Ainur est limitée par la liberté d'Ilúvatar, qui ne leur a pas tout révélé ;
- la Vision des Ainur ne montrait pas l'histoire dans sa totalité ;
- il est important de distinguer entre prescience (hors du temps) et déterminisme (dans le temps) ;
- et de se rappeler l'absolue souveraineté d'Ilúvatar : cf. ses paroles à Melkor, qui font écho à saint Thomas qui argumente que Dieu peut faire sortir le bien du mal ;
- la disposition (pattern) providentielle du Silmarillion reflète ainsi en de nombreux points importants la providence chrétienne ;

Il s'attache à montrer que la fameuse phrase de l'Ainulindalë relative à la [emphase]« vertu »[/emphase] des Hommes à pouvoir [emphase]« façonner leur vie [...] au-delà des la Musique des Ainur, qui fixe le sort de toutes les autres choses »[/emphase] ne peut pas être interprétée comme le partage entre la liberté pour les Hommes et le déterminisme pour les Elfes :
- les Valar ont une compréhension incomplète du thème des Enfants Elfes et Hommes ;
- la Thèse de V. Flieger d'après laquelle la liberté des Elfes serait limitée à des « choix internes » est problématique non seulement pour interpréter les libres décisions importantes des Elfes (le Massacre d'Alqualondë, le Siège d'Angband, les avertissements d'Ulmo à Turgon et Orodreth) mais encore pour interpréter les contacts entre les Hommes et les Elfes : si les uns ne sont pas déterminés par la Musique, comment les autres peuvent-ils l'être ? (mariage de Beren et Lúthien, destin de Túrin [emphase]« woven with the fate of the Silmarils and of the Elves »[/emphase], défaite des Nirnaeth Arnoediad à cause de la trahison des Hommes) :
- le libre arbitre des Elfes est explicitement mentionné dans les Lois et Coutumes des Eldar (mariage, convocation du fëa par Mandos) ;
Et il conclut de la même manière que votre serviteur :

[citation=Tolkien and Modernity, p.185]C'est la connexion entre la mortalité et la liberté des Cercles du Monde qui est la clé pour comprendre la différence entre les Elfes et les Hommes. Celle-ci ne signifie pas que les Elfes sont déterminés et que les Hommes ne le sont pas, mais que les Elfes sont liés au Monde et à sa fin tandis que les Hommes ne le sont pas. L'Ainulindalë ne détermine pas tous les événements en Arda mais uniquement le schéma dans lequel peuvent s'inscrire la liberté de volonté et la liberté d'action.[/citation]

Il observe ensuite l'action d'Ilúvatar à travers l'histoire ...
- sa relation à Eä est différente de celle de Dieu au Monde dans les religions monothéistes : Ilúvatar est « bien plus distant » ;
- les interventions d'Ilúvatar sont en rapport avec : la création des Nains ; la renaissance des Elfes (dialogue entre Manwë et Eru) ; la Submersion de Númenor ; le retour de Gandalf [mais il y en a d'autres, nous l'avons vu ...] ;

... Puis l'interaction entre liberté et providence en divers moments du Conte d'Arda :
- le destin de Túrin est principalement la conséquence de son tempérament et de ses libres actions : « les situations en lesquelles Túrin peut librement décider émergent d'événements dont il n'est pas la cause [;] il est libre de décider dans ces situations, mais il n'est pas libre de déterminer les situations où il a à décider » (p.191, on pourrait lire Tolkien mot pour mot ... 3 ans avant la publication de Fate & Free Will) ;
- dans Beren & Lúthien, on peut entendre par doom ([emphase]« but as she looked on him, doom fell upon her, and she loved him »[/emphase]) la disposition (pattern) providentielle d'Ilúvatar dans son dessein d'union des Elfes et des Hommes (contre Tom Shippey qui y voit davantage un « contrôle extérieur ») ; les occurrences se répètent où Beren doit choisir, ainsi que Lúthien et Huan le lui rappellent, et ce choix ressemble à celui d'un consentement à cette disposition providentielle ; de même dans les paroles de Thingol lorsque [emphase]« il perçut que leur destin ne pourrait être contrarié par aucun pouvoir en ce monde [;] alors, enfin, il céda (he yielded his will) »[/emphase] (SCLI, p.186) ; de même à la toute fin lorsque c'est à Lúthien de choisir : [emphase]« this doom she chose »[/emphase]) ;
- le Seigneur des Anneaux évoque régulièrement la providence à l'œuvre (le secours inattendu des Elfes, l'arrivée de Grand-Pas [ou celle de Tom Bombadil]) ainsi que la collaboration nécessaire entre elle et le libre arbitre (la décision de Frodo d'emporter l'Anneau, les décisions de Gollum/Sméagol), collaboration soutenue par la grâce (dénouement du Mont Destin) ; mais il s'agit là de ces [emphase]« questions les plus élevées, décelables seulement par les plus attentifs »[/emphase] (Lettres n°156 p.287) ; et l'échec de Frodo qui [emphase]« ne choisi[t plus] de faire ce pour quoi [il est] venu »[/emphase] (SdA, VI.3) montre non pas l'inexistence du libre arbitre mais ses limites ;
- si bien que, même si les choses sont présentées différemment entre le Silmarillion et le Seigneur des Anneaux...

[citation=Tolkien and Modernity, pp.202-203]... les motifs (patterns) sont les mêmes, à savoir que la Providence existe en Terre du Milieu et que cela stimule davantage que cela dénie la liberté individuelle. La Providence est la volonté d'Ilúvatar et il a le pouvoir d'employer les libres décisions des protagonistes à ses propres fins sans pour autant limiter leur liberté.

[small][écho à Joseph Ratzinger, Salz der Erde, 2000, p.44.][/small][/citation]

L'auteur conclut en disant que la conception plus ou moins traditionnelle du libre arbitre chez Tolkien n'entre pas nécessairement en conflit avec « des conceptions modernes (a-thées) de la liberté » mais que le conflit survient « quant à l'origine de la liberté (et, à partir de là, quant à la question de l'usage approprié qui en est fait) » (p.203) ; toutefois, la contradiction est franche « avec les positions naturalistes » (p.204)[small] — l'auteur précisant que, pour sa part, il préfère prendre plaisir à lire Tolkien à cause de ses qualités plutôt qu'à cause de simples processus biochimiques Wink[/small].

Mention spéciale pour Thomas Fornet-Ponse : c'est du niveau de JRRVF Wink.
Je pense toutefois discuter sa conclusion car, d'après moi, la conception tolkienienne du libre arbitre entre nécessairement en conflit avec les conceptions modernes de la liberté, si l'on entend par là le pouvoir de choisir indépendamment de l'origine du libre arbitre : comme Vincent l'a montré, il semble que plus les protagonistes de la Guerre de l'Anneau font le bien, plus ils ont le choix, tandis qu'à l'inverse ceux qui usent du libre arbitre pour le mal voient leur liberté de choix se restreindre ... Mais on anticipe ici sur le débat entre les conceptions thomiste et nominaliste du libre arbitre ...

[small]PS : ce nouveau passage par Beren et Lúthien me fait tomber sur ce passage où, après avoir été sans nouvelles de sa fille, [emphase]« Thingol s'était retourné vers Melian mais elle lui avait refusé tout conseil, disant que la voie fatale qu'il avait choisie (the doom that he had devised) devait être suivie jusqu'au bout et qu'il lui fallait attendre »[/emphase] (SCLI, p.185) : on retrouve le destin que l'on tisse ... mais aussi ce clin d'œil, à nouveau, vers la partition conjugale entre l'autorité masculine et la sagesse féminine, ici lorsque la première ne s'inspire pas de la seconde ...[/small]
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