28-03-2020, 10:55
La liberté du Créateur
Les sens plus communs et immédiats de la liberté désignent habituellement un « état d'indépendance, d'autonomie par rapport aux causes extérieures » ou encore l'« état de ce qui ne subit pas de contrainte » (Grand Robert de la Langue Française). Cela s'applique suffisamment bien, dans une première approche, à l'Unique, [emphase]« l'Artiste suprême et l'Auteur de la Réalité »[/emphase] (Lettres, n°89 p.149), [emphase]« seule Volonté, seul Agent qui soit totalement libre »[/emphase] (Lettres, n°156 p.291).
La création est elle-même expression de la liberté d'Eru (ainsi que de Son autorité et de Sa bonté). Les Valar, en effet, [emphase]« sont, devrions-nous dire, des puissances angéliques, dont la fonction est d'exercer l'autorité qui leur est déléguée dans leurs domaines (pour diriger et gouverner, non pour créer, former ou re-former) »[/emphase] (Lettres, n°131 p.211) et, [emphase]« bien que ce soient de puissants “subcréateurs” [...] ils ne peuvent modifier de leur propre volonté quelque disposition fondamentale »[/emphase] (Lettres, n°153 p.276). Eru fait usage de sa liberté à chacune des étapes de la Création, ainsi que le Commentaire de l'Athrabeth le précise :
[citation=HoMe X, p.336]a. La création des Ainur.
b. La communication par Eru de son Dessein aux Ainur.
c. La Grande Musique, qui était comme une répétition (rehearsal), et demeurait à l’étape de la pensée ou de l’imagination.
d. La “Vision” d’Eru laquelle à nouveau n’était qu’une préfiguration (foreshowing) des possibles, et qui était incomplète.
e. L’Accomplissement (Achievement), qui se poursuit encore.
Les Eldar soutenaient qu'Eru était libre à toutes les étapes. [/citation]
Le fait que l'Accomplissement du Dessein d'Eru se poursuive encore renvoie à l'[emphase]« Oienkarmë Eruo (l'ouvrage perpétuel de l'Unique), que l'on pourrait rendre par “La divine direction du Drame” »[/emphase] (HoMe X, p.329), et donc, en lien avec ce que nous avons vu plus haut, au Destin (fate) Umbar du Monde Ambar, lequel est finalisé par cet Accomplissement qui se poursuit encore. Le fait que le Conte d'Arda soit finalisé apparaît régulièrement, depuis l'Ainulindalë qui souligne que par l'opération des Hommes [emphase]« le monde serait alors achevé en forme et en acte, et toutes les choses accomplies des plus grandes aux plus petites »[/emphase] (HoMe X, p.36), jusqu'à l'Athrabeth où les Hommes apparaissent comme [emphase]« les garants d’un accomplissement intégral »[/emphase] (HoMe, p.318), en passant par le Quenta Silmarillion, où les Eldar réfléchissent à [emphase]« l'accomplissement d'“Arda Guérie” »[/emphase] (HoMe X, p.251).
Ce faisant, on voit qu'Eru fixe à la fois la possibilité et les limites (ou les conditions, ou encore la nature) de la liberté de ses créatures. D'une part, parce que la réalité du monde et des êtres du monde suppose qu'il y ait en leur sein [emphase]« la Flamme Impérissable »[/emphase], c'est-à-dire [emphase]« l'activité Créatrice d'Eru [...] par laquelle les choses pouvaient recevoir une existence “réelle” et indépendante (bien que dérivée et créée). [...] Cela renvoie [...] au mystère de la “condition d'auteur” (authorship), par laquelle l'auteur, tout en demeurant “au dehors” et indépendant de son œuvre, y “habite” aussi, sur son plan dérivé, [...] comme la source et la garantie de son être (being) »[/emphase] (HoMe X, p.345). Cela renvoie aussi à la doctrine de saint Thomas d'après laquelle l'effet de réalité, « Dieu le produit dans les choses non seulement quand elles commencent à être, mais aussi longtemps qu’elles sont maintenues dans l’être » (Somme Théologique, Ia pars, q.8, a.1). D'autre part, parce que la liberté des êtres créés s'inscrira à l'intérieur du Dessein dont ils vont dépendre. Eru est [emphase]« l'Autorité qui a décrété (ordained) les Règles »[/emphase] (Lettres, n°156, p.288). Ainsi qu'il l'a dit au plus puissant des Ainur : [emphase]« on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, [et] nul ne peut changer la musique malgré moi. Celui qui le tente n'est que mon instrument pour concevoir des merveilles qu'il n'aurait pas imaginées lui-même ! »[/emphase] (SCLI, p.10, trad. modifiée). Et c'est pourquoi — on y reviendra dans la partie sur la liberté des subcréateurs — [emphase]« le libre arbitre ne procède pas de nous et ne fonctionne que dans certaines circonstances ; mais afin qu'il puisse exister, il est nécessaire que l'Auteur s'en porte garant, quoi qu'il advienne [:] il n'arrête pas les péchés en actes et leurs conséquences, ni ne les frappe d'“irréalité” »[/emphase] (Lettres, n°153 p.278). Là encore, on retrouve la doctrine de l'Aquinate : « puisque la volonté de Dieu est cause universelle à l’égard de toutes choses, il est impossible que la volonté de Dieu n’obtienne pas son effet. C’est pourquoi, ce qui semble s’écarter de la divine volonté dans un certain ordre y retombe dans un autre » (Somme Théologique, Ia pars, q.19, a.6) [small](*)[/small].
Voilà pourquoi le Conte d’Arda manifeste une harmonie, qui se déploie depuis les [emphase]« les Halles Intemporelles »[/emphase] (HoMe X, p.14) d’Eru, et qui, à l’intérieur du Temps, s’exprime dans certains hasards — [emphase]« si hasard tu l’appelles »[/emphase] (SdA, I.7) — ou dans ces [emphase]« étranges exceptions à toutes les règles et ordonnances qui semblent surgir dans l’Histoire de l’Univers, et montrent le Doigt de Dieu, seule Volonté, seul Agent qui soit totalement libre »[/emphase] (Lettres, n°156, p.291). Il en résulte une dépendance des Incarnés comme des Puissances Angéliques au Dessein de l’Unique, dépendance qui, toutefois, n’est pas servitude : si la partition est fixée de toute éternité, son exécution dépend des protagonistes du Conte, pour reprendre l'image de Stéphanie. Là encore, on y reviendra dans la partie suivante. Mais, d'emblée, il suffit de se rappeler des moments cruciaux de la Quête de l'Anneau. Elrond, s’adressant au Conseil, estime [emphase]« qu’on a voulu que ce soit nous, qui siégeons ici, et nuls autres que nous, qui devions chercher conseil face au péril du monde »[/emphase] (SdA, II.12), tout comme Gandalf, s’adressant à Frodo, estime qu’[emphase]« on a voulu que Bilbo trouve l’Anneau […]. Auquel cas, on a voulu aussi que vous l’ayez. Et c’est peut-être là une pensée encourageante »[/emphase] (SdA, I.2). Et lorsque, à la Fin de ce Conseil [emphase]« appelé »[/emphase] à [emphase]« méditer »[/emphase] une [emphase]« destinée »[/emphase], Frodo prononce une [emphase]« sentence (doom) qu’il avait longtemps pressentie »[/emphase], il le fait [emphase]« étonné d’entendre ses propres mots, comme si quelque autre volonté se servit de sa petite voix »[/emphase] (SdA, II.12). Gandalf l'avait dit juste avant en réponse à Bilbo : [emphase]« nul ne saurait prétendre commencer quoi que ce soit, comme vous le savez fort bien à présent »[/emphase] (ibid.).
Dans cette [emphase]« mythologie monothéiste mais “sub-créative” »[/emphase] (Lettres, n°181 p.334) :
[citation=Lettres, n°181 p.334]L'Unique conserve l'autorité ultime et (ou cela paraît tel, lorsqu'on le voit dans le temps sériel) se réserve le droit de faire intervenir le doigt de Dieu dans l’histoire : c'est-à-dire, de produire des réalités que l’on ne pourrait déduire même à partir d’une connaissance exhaustive du passé qui les a précédées, mais qui étant réelles deviennent à partir de ce moment-là partie intégrante du passé réel (définition possible du « miracle »). Selon la fable, les Elfes et les Hommes ont été les premières de ces interventions, effectuées en effet alors que « l’histoire » n'était encore qu'une histoire et non encore « réalisée » ; par conséquent, ils n'ont été en aucune manière conçus ou créés par les dieux, les Valar, mais étaient appelés les Eruhíni, ou « Enfants de Dieu », et représentaient pour les Valar un élément imprévisible : c’est-à-dire qu’ils étaient des créatures rationnelles dotées d’un libre arbitre en relation avec Dieu, du même rang historique que les Valar, bien que d’un pouvoir spirituel et intellectuel, et d’un statut, nettement moindres.[/citation]
La suite du passage du Commentaire de l'Athrabeth donné supra vient en écho :
[citation=HoMe X, p.336]Il montra cette liberté dans la Musique lorsqu’Il introduisit, après la survenue des discordes de Melkor, les deux nouveaux thèmes, qui représentaient la venue des Elfes et des Hommes, lesquels n’étaient pas dans sa première Communication. Ainsi, Il peut très bien, dans l’étape 5, introduire directement des choses qui n’avaient pas leur place dans la Musique et qui, de ce fait, ne seront pas réalisés par le biais des Valar. Cela étant, il est généralement correct de considérer Eä comme étant réalisé à travers leur médiation.[/citation]
Mais toujours, bien sûr, la liberté d'Eru exprime son Dessein :
[citation=HoMe X, p.336]Cependant, les ajouts d’Eru ne sont pas « étrangers » mais s’adaptent à la nature et aux caractéristiques d’Eä et de ceux qui y demeurent ; ils pourront rehausser le passé et en enrichir le but et le sens, mais ils le contiendront et ne le détruiront pas.[/citation]
L'Athrabeth et son Commentaire en donnent une illustration : la modification du destin (de la condition) de Beren et Lúthien, qui furent tous deux renvoyés en Beleriand en tant que mortels, alors que le premier était tué et la seconde de race elfique, une chose [emphase]« qui doit avoir été faite à la permission expresse d'Eru »[/emphase], et même faire partie de ces [emphase]« exceptions (à cause de la “liberté d'Eru”) »[/emphase] (HoMe X, p.340), lesquelles exceptions ont précisément à voir avec l'accomplissement de [emphase]« quelque but précis du Destin (Doom) »[/emphase] (HoMe X, p.324) — celui-là même dont Thingol [emphase]« perçut [qu'il] ne pourrait être contrarié par aucun pouvoir en ce monde »[/emphase] (SCLI, p.186) : [emphase]« le fait que le sang elfique entre dan l'Humanité est présenté comme une partie du Plan Divin d'ennoblissement du Peuple Humain, destiné depuis l'origine à remplacer les Elfes »[/emphase] (Lettres, n°153 p.277).
Si nous revenons au début de la Quête de l'Anneau, la prédiction de Gandalf rassemble à la fois la liberté d'Eru d'accomplir son Dessein, le sort (fate) des Incarnés, et leur libre arbitre :
[citation=SdA, I.2]Car même les plus sages ne peuvent percevoir toutes les fins. J'ai peu d'espoir que Gollum puisse être guéri avant sa mort, mais cela n'est pas exclu. Et son sort (fate) est lié à celui de l'Anneau. Mon cœur me dit qu'il lui reste encore un rôle à jouer, pour le meilleur ou pour le pire, avant la fin ; et quand la fin viendra, la pitié de Bilbo pourrait décider du [sort] (may rule the fate) d'un très grand nombre — à commencer par le vôtre.[/citation]
Car [emphase]« le pouvoir de miséricorde ne nous est que délégué et est toujours exercé, avec ou sans notre coopération, par l'Autorité Suprême » [/emphase](Lettres, n°113 p.186) ; c'est bien [emphase]« en raison d’une “grâce” »[/emphase] que [emphase]« le “salut” du monde et le propre “salut” de Frodo sont permis par la pitié et le pardon qu’il avait précédemment accordés »[/emphase] (Lettres, n°181 p.332).
Nous pourrions prendre bien d'autres exemples. Ainsi de Gandalf, notamment lorsqu'il périt par [emphase]« sacrifice »[/emphase] : [emphase]« c'était faire preuve d'humilité et d'abnégation, en conformité avec les “Règles” [:] il s'en remettait à l'Autorité qui avait décrété (ordained) les Règles, et renonçait à son espoir personnel de succès »[/emphase]. Or, c'était là [emphase]« ce que [...] l'Autorité désirait »[/emphase] : [emphase]« Gandalf s'est donc sacrifié, a été accepté et rendu plus fort, et il est revenu »[/emphase]. Tandis que son envoi en Terre du Milieu correspondait à [emphase]« un plan dicté par la simple prudence des Valar angéliques, [...] l'Autorité avait repris ce plan, et l'avait développé au moment où il avait échoué »[/emphase] (Lettres, n°156 pp.288-289).
Ce que l'on observe, c'est que la liberté d'Eru exprime son Dessein. Elle en constitue sa garantie.
Le mystère est alors que la liberté d'Eru constitue à la fois la garantie de son Dessein et la garantie de la liberté des Incarnés : qu'il s'agisse de celle de Frodo ou de celles de Gandalf ou de Beren et Lúthien, ceux-ci s'accordent librement au Dessein d'Eru.
Bien sûr, la liberté de ces subcréateurs, qui rencontre la liberté du Créateur, tout en lui étant apparentée, n'est pas du même ordre.
Une réflexion de Finrod peut en donner un aperçu, où le roi eldarin réfléchit à la surprise et à l'émerveillement gardés en réserve par Eru pour ses Enfants :
[citation=HoMe X, p.319]Ou encore, puisque Eru est libre pour toujours, peut-être n’a-t-il point conçu de Musique ni montré de Vision au-delà d’un certain point. Au-delà de ce point, nous ne pouvons voir ou savoir, sinon en y arrivant par nos propres chemins, que nous soyons Valar, Eldar, ou Hommes.
Comme un maître dans l’art de conter peut tenir secret, jusqu’à ce qu’il survienne en temps voulu, le dénouement suprême. En fait, ce dénouement peut, dans une certaine mesure, être deviné par ceux d’entre nous qui auront écouter de tout leur cœur et de tout leur esprit ; et c’est du reste ce que le conteur souhaiterait. En aucun cas donc la surprise et l’émerveillement produits par son art ne seront-ils diminués, car ainsi nous participons, en quelque sorte, à sa condition d’auteur (authorship). Alors qu’il n’en serait pas ainsi si tout nous était raconté dans une préface, avant même que nous pénétrions dans l’histoire.[/citation]
Ce qui permet de faire le lien avec la suite ...
[small](quel talent
)[/small]
_________________________________________
(*) Je suis ici débiteur du travail impressionnant réalisé par Jonathan S. MacIntosh, que j'avais évoqué plus haut.
Les sens plus communs et immédiats de la liberté désignent habituellement un « état d'indépendance, d'autonomie par rapport aux causes extérieures » ou encore l'« état de ce qui ne subit pas de contrainte » (Grand Robert de la Langue Française). Cela s'applique suffisamment bien, dans une première approche, à l'Unique, [emphase]« l'Artiste suprême et l'Auteur de la Réalité »[/emphase] (Lettres, n°89 p.149), [emphase]« seule Volonté, seul Agent qui soit totalement libre »[/emphase] (Lettres, n°156 p.291).
La création est elle-même expression de la liberté d'Eru (ainsi que de Son autorité et de Sa bonté). Les Valar, en effet, [emphase]« sont, devrions-nous dire, des puissances angéliques, dont la fonction est d'exercer l'autorité qui leur est déléguée dans leurs domaines (pour diriger et gouverner, non pour créer, former ou re-former) »[/emphase] (Lettres, n°131 p.211) et, [emphase]« bien que ce soient de puissants “subcréateurs” [...] ils ne peuvent modifier de leur propre volonté quelque disposition fondamentale »[/emphase] (Lettres, n°153 p.276). Eru fait usage de sa liberté à chacune des étapes de la Création, ainsi que le Commentaire de l'Athrabeth le précise :
[citation=HoMe X, p.336]a. La création des Ainur.
b. La communication par Eru de son Dessein aux Ainur.
c. La Grande Musique, qui était comme une répétition (rehearsal), et demeurait à l’étape de la pensée ou de l’imagination.
d. La “Vision” d’Eru laquelle à nouveau n’était qu’une préfiguration (foreshowing) des possibles, et qui était incomplète.
e. L’Accomplissement (Achievement), qui se poursuit encore.
Les Eldar soutenaient qu'Eru était libre à toutes les étapes. [/citation]
Le fait que l'Accomplissement du Dessein d'Eru se poursuive encore renvoie à l'[emphase]« Oienkarmë Eruo (l'ouvrage perpétuel de l'Unique), que l'on pourrait rendre par “La divine direction du Drame” »[/emphase] (HoMe X, p.329), et donc, en lien avec ce que nous avons vu plus haut, au Destin (fate) Umbar du Monde Ambar, lequel est finalisé par cet Accomplissement qui se poursuit encore. Le fait que le Conte d'Arda soit finalisé apparaît régulièrement, depuis l'Ainulindalë qui souligne que par l'opération des Hommes [emphase]« le monde serait alors achevé en forme et en acte, et toutes les choses accomplies des plus grandes aux plus petites »[/emphase] (HoMe X, p.36), jusqu'à l'Athrabeth où les Hommes apparaissent comme [emphase]« les garants d’un accomplissement intégral »[/emphase] (HoMe, p.318), en passant par le Quenta Silmarillion, où les Eldar réfléchissent à [emphase]« l'accomplissement d'“Arda Guérie” »[/emphase] (HoMe X, p.251).
Ce faisant, on voit qu'Eru fixe à la fois la possibilité et les limites (ou les conditions, ou encore la nature) de la liberté de ses créatures. D'une part, parce que la réalité du monde et des êtres du monde suppose qu'il y ait en leur sein [emphase]« la Flamme Impérissable »[/emphase], c'est-à-dire [emphase]« l'activité Créatrice d'Eru [...] par laquelle les choses pouvaient recevoir une existence “réelle” et indépendante (bien que dérivée et créée). [...] Cela renvoie [...] au mystère de la “condition d'auteur” (authorship), par laquelle l'auteur, tout en demeurant “au dehors” et indépendant de son œuvre, y “habite” aussi, sur son plan dérivé, [...] comme la source et la garantie de son être (being) »[/emphase] (HoMe X, p.345). Cela renvoie aussi à la doctrine de saint Thomas d'après laquelle l'effet de réalité, « Dieu le produit dans les choses non seulement quand elles commencent à être, mais aussi longtemps qu’elles sont maintenues dans l’être » (Somme Théologique, Ia pars, q.8, a.1). D'autre part, parce que la liberté des êtres créés s'inscrira à l'intérieur du Dessein dont ils vont dépendre. Eru est [emphase]« l'Autorité qui a décrété (ordained) les Règles »[/emphase] (Lettres, n°156, p.288). Ainsi qu'il l'a dit au plus puissant des Ainur : [emphase]« on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, [et] nul ne peut changer la musique malgré moi. Celui qui le tente n'est que mon instrument pour concevoir des merveilles qu'il n'aurait pas imaginées lui-même ! »[/emphase] (SCLI, p.10, trad. modifiée). Et c'est pourquoi — on y reviendra dans la partie sur la liberté des subcréateurs — [emphase]« le libre arbitre ne procède pas de nous et ne fonctionne que dans certaines circonstances ; mais afin qu'il puisse exister, il est nécessaire que l'Auteur s'en porte garant, quoi qu'il advienne [:] il n'arrête pas les péchés en actes et leurs conséquences, ni ne les frappe d'“irréalité” »[/emphase] (Lettres, n°153 p.278). Là encore, on retrouve la doctrine de l'Aquinate : « puisque la volonté de Dieu est cause universelle à l’égard de toutes choses, il est impossible que la volonté de Dieu n’obtienne pas son effet. C’est pourquoi, ce qui semble s’écarter de la divine volonté dans un certain ordre y retombe dans un autre » (Somme Théologique, Ia pars, q.19, a.6) [small](*)[/small].
Voilà pourquoi le Conte d’Arda manifeste une harmonie, qui se déploie depuis les [emphase]« les Halles Intemporelles »[/emphase] (HoMe X, p.14) d’Eru, et qui, à l’intérieur du Temps, s’exprime dans certains hasards — [emphase]« si hasard tu l’appelles »[/emphase] (SdA, I.7) — ou dans ces [emphase]« étranges exceptions à toutes les règles et ordonnances qui semblent surgir dans l’Histoire de l’Univers, et montrent le Doigt de Dieu, seule Volonté, seul Agent qui soit totalement libre »[/emphase] (Lettres, n°156, p.291). Il en résulte une dépendance des Incarnés comme des Puissances Angéliques au Dessein de l’Unique, dépendance qui, toutefois, n’est pas servitude : si la partition est fixée de toute éternité, son exécution dépend des protagonistes du Conte, pour reprendre l'image de Stéphanie. Là encore, on y reviendra dans la partie suivante. Mais, d'emblée, il suffit de se rappeler des moments cruciaux de la Quête de l'Anneau. Elrond, s’adressant au Conseil, estime [emphase]« qu’on a voulu que ce soit nous, qui siégeons ici, et nuls autres que nous, qui devions chercher conseil face au péril du monde »[/emphase] (SdA, II.12), tout comme Gandalf, s’adressant à Frodo, estime qu’[emphase]« on a voulu que Bilbo trouve l’Anneau […]. Auquel cas, on a voulu aussi que vous l’ayez. Et c’est peut-être là une pensée encourageante »[/emphase] (SdA, I.2). Et lorsque, à la Fin de ce Conseil [emphase]« appelé »[/emphase] à [emphase]« méditer »[/emphase] une [emphase]« destinée »[/emphase], Frodo prononce une [emphase]« sentence (doom) qu’il avait longtemps pressentie »[/emphase], il le fait [emphase]« étonné d’entendre ses propres mots, comme si quelque autre volonté se servit de sa petite voix »[/emphase] (SdA, II.12). Gandalf l'avait dit juste avant en réponse à Bilbo : [emphase]« nul ne saurait prétendre commencer quoi que ce soit, comme vous le savez fort bien à présent »[/emphase] (ibid.).
Dans cette [emphase]« mythologie monothéiste mais “sub-créative” »[/emphase] (Lettres, n°181 p.334) :
[citation=Lettres, n°181 p.334]L'Unique conserve l'autorité ultime et (ou cela paraît tel, lorsqu'on le voit dans le temps sériel) se réserve le droit de faire intervenir le doigt de Dieu dans l’histoire : c'est-à-dire, de produire des réalités que l’on ne pourrait déduire même à partir d’une connaissance exhaustive du passé qui les a précédées, mais qui étant réelles deviennent à partir de ce moment-là partie intégrante du passé réel (définition possible du « miracle »). Selon la fable, les Elfes et les Hommes ont été les premières de ces interventions, effectuées en effet alors que « l’histoire » n'était encore qu'une histoire et non encore « réalisée » ; par conséquent, ils n'ont été en aucune manière conçus ou créés par les dieux, les Valar, mais étaient appelés les Eruhíni, ou « Enfants de Dieu », et représentaient pour les Valar un élément imprévisible : c’est-à-dire qu’ils étaient des créatures rationnelles dotées d’un libre arbitre en relation avec Dieu, du même rang historique que les Valar, bien que d’un pouvoir spirituel et intellectuel, et d’un statut, nettement moindres.[/citation]
La suite du passage du Commentaire de l'Athrabeth donné supra vient en écho :
[citation=HoMe X, p.336]Il montra cette liberté dans la Musique lorsqu’Il introduisit, après la survenue des discordes de Melkor, les deux nouveaux thèmes, qui représentaient la venue des Elfes et des Hommes, lesquels n’étaient pas dans sa première Communication. Ainsi, Il peut très bien, dans l’étape 5, introduire directement des choses qui n’avaient pas leur place dans la Musique et qui, de ce fait, ne seront pas réalisés par le biais des Valar. Cela étant, il est généralement correct de considérer Eä comme étant réalisé à travers leur médiation.[/citation]
Mais toujours, bien sûr, la liberté d'Eru exprime son Dessein :
[citation=HoMe X, p.336]Cependant, les ajouts d’Eru ne sont pas « étrangers » mais s’adaptent à la nature et aux caractéristiques d’Eä et de ceux qui y demeurent ; ils pourront rehausser le passé et en enrichir le but et le sens, mais ils le contiendront et ne le détruiront pas.[/citation]
L'Athrabeth et son Commentaire en donnent une illustration : la modification du destin (de la condition) de Beren et Lúthien, qui furent tous deux renvoyés en Beleriand en tant que mortels, alors que le premier était tué et la seconde de race elfique, une chose [emphase]« qui doit avoir été faite à la permission expresse d'Eru »[/emphase], et même faire partie de ces [emphase]« exceptions (à cause de la “liberté d'Eru”) »[/emphase] (HoMe X, p.340), lesquelles exceptions ont précisément à voir avec l'accomplissement de [emphase]« quelque but précis du Destin (Doom) »[/emphase] (HoMe X, p.324) — celui-là même dont Thingol [emphase]« perçut [qu'il] ne pourrait être contrarié par aucun pouvoir en ce monde »[/emphase] (SCLI, p.186) : [emphase]« le fait que le sang elfique entre dan l'Humanité est présenté comme une partie du Plan Divin d'ennoblissement du Peuple Humain, destiné depuis l'origine à remplacer les Elfes »[/emphase] (Lettres, n°153 p.277).
Si nous revenons au début de la Quête de l'Anneau, la prédiction de Gandalf rassemble à la fois la liberté d'Eru d'accomplir son Dessein, le sort (fate) des Incarnés, et leur libre arbitre :
[citation=SdA, I.2]Car même les plus sages ne peuvent percevoir toutes les fins. J'ai peu d'espoir que Gollum puisse être guéri avant sa mort, mais cela n'est pas exclu. Et son sort (fate) est lié à celui de l'Anneau. Mon cœur me dit qu'il lui reste encore un rôle à jouer, pour le meilleur ou pour le pire, avant la fin ; et quand la fin viendra, la pitié de Bilbo pourrait décider du [sort] (may rule the fate) d'un très grand nombre — à commencer par le vôtre.[/citation]
Car [emphase]« le pouvoir de miséricorde ne nous est que délégué et est toujours exercé, avec ou sans notre coopération, par l'Autorité Suprême » [/emphase](Lettres, n°113 p.186) ; c'est bien [emphase]« en raison d’une “grâce” »[/emphase] que [emphase]« le “salut” du monde et le propre “salut” de Frodo sont permis par la pitié et le pardon qu’il avait précédemment accordés »[/emphase] (Lettres, n°181 p.332).
Nous pourrions prendre bien d'autres exemples. Ainsi de Gandalf, notamment lorsqu'il périt par [emphase]« sacrifice »[/emphase] : [emphase]« c'était faire preuve d'humilité et d'abnégation, en conformité avec les “Règles” [:] il s'en remettait à l'Autorité qui avait décrété (ordained) les Règles, et renonçait à son espoir personnel de succès »[/emphase]. Or, c'était là [emphase]« ce que [...] l'Autorité désirait »[/emphase] : [emphase]« Gandalf s'est donc sacrifié, a été accepté et rendu plus fort, et il est revenu »[/emphase]. Tandis que son envoi en Terre du Milieu correspondait à [emphase]« un plan dicté par la simple prudence des Valar angéliques, [...] l'Autorité avait repris ce plan, et l'avait développé au moment où il avait échoué »[/emphase] (Lettres, n°156 pp.288-289).
Ce que l'on observe, c'est que la liberté d'Eru exprime son Dessein. Elle en constitue sa garantie.
Le mystère est alors que la liberté d'Eru constitue à la fois la garantie de son Dessein et la garantie de la liberté des Incarnés : qu'il s'agisse de celle de Frodo ou de celles de Gandalf ou de Beren et Lúthien, ceux-ci s'accordent librement au Dessein d'Eru.
Bien sûr, la liberté de ces subcréateurs, qui rencontre la liberté du Créateur, tout en lui étant apparentée, n'est pas du même ordre.
Une réflexion de Finrod peut en donner un aperçu, où le roi eldarin réfléchit à la surprise et à l'émerveillement gardés en réserve par Eru pour ses Enfants :
[citation=HoMe X, p.319]Ou encore, puisque Eru est libre pour toujours, peut-être n’a-t-il point conçu de Musique ni montré de Vision au-delà d’un certain point. Au-delà de ce point, nous ne pouvons voir ou savoir, sinon en y arrivant par nos propres chemins, que nous soyons Valar, Eldar, ou Hommes.
Comme un maître dans l’art de conter peut tenir secret, jusqu’à ce qu’il survienne en temps voulu, le dénouement suprême. En fait, ce dénouement peut, dans une certaine mesure, être deviné par ceux d’entre nous qui auront écouter de tout leur cœur et de tout leur esprit ; et c’est du reste ce que le conteur souhaiterait. En aucun cas donc la surprise et l’émerveillement produits par son art ne seront-ils diminués, car ainsi nous participons, en quelque sorte, à sa condition d’auteur (authorship). Alors qu’il n’en serait pas ainsi si tout nous était raconté dans une préface, avant même que nous pénétrions dans l’histoire.[/citation]
Ce qui permet de faire le lien avec la suite ...
[small](quel talent
)[/small]_________________________________________
(*) Je suis ici débiteur du travail impressionnant réalisé par Jonathan S. MacIntosh, que j'avais évoqué plus haut.

