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La question du Libre Arbitre
#56
Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:Tout cela me semble triste, gris, froid... et ce quels que soient les « faits » que l'on pourrait m'opposer, reflets d'une réalité humaine toujours plus mouvante et complexe qu'on ne l'imagine, entre nature et culture, entre individualité et société, entre matériel et spirituel...

À te lire, on pourrait croire que c'est toi qui négligerait volontairement la réalité (les « faits », taxés au passage d'irréalité par un usage significatif des guillemets) au profit d'une théorie de ton cru, qui, si elle n'est pas formellement sceptique, affirme du moins l'impossibilité de formuler, voire de penser, la complexité de la réalité.

En fin de compte, ma position est globalement en miroir de la tienne : sans négliger la complexité gigantesque du réel, qui nous dépasse effectivement de très loin, je crois à l'utilité de la langue pour le formuler d'une façon qui nous le rende (plus) accessible. Cette représentation échouera toujours, bien sûr (je renvoie à ce propos à la Critique de la raison pure, s'il en était besoin), de même que la carte ne modélisera jamais parfaitement la géographie réelle. Elle constituera toutefois un progrès certain par rapport au renoncement a priori à tout effort en la matière, qui ne serait que stagnation à mes yeux. Et bien sûr, plus il y aura de théorisations différentes, plus nous aurons des chances de cerner la réalité d'un peu plus près, en partant de points de vue qui peuvent in fine s'avérer complémentaires.

Il n'est donc pas surprenant que je trouve ladite citation gaie, colorée, dynamique..., car comme souvent, les paradoxes énoncés par Chesterton ne me paraissent aucunement vouloir constituer des analyses exhaustives et définitives du monde qui nous entoure, mais être des incitations à voir le réel avec des yeux neufs et à l'interroger d'une manière différente de celle suivie par les chemins battus de la pensée. On rejoins évidemment là l'approche prônée par Tolkien dans « Du conte de fées », mais appliquée de manière plus systématique encore. Chose qui peut occasionnellement être encourageante face aux difficultés de la vie, d'ailleurs. ;)

Quelques précisions nécessaires m'obligent à rouvrir la parenthèse. ^^'

Je ne néglige évidemment pas la réalité : j'entends simplement être prudent pour l'interpréter, et surtout interpréter le regard que d'autres peuvent y porter, notamment lorsque le réel semble leur donner raison quand il ne fait, parfois, que donner apparemment simplement raison aux conformistes. L'usage que je fait des guillemets quant aux « faits » n'est pas destiné à « taxer d'irréalité » ceux-ci, mais renvoie simplement à tes propres habitudes de rhétorique, basées sur un goût pour le maniement du réel comme argument suprême d'autorité par rapport à ton propre discours, inévitablement subjectif mais pas toujours explicitement assumé comme tel. ;-) Quant à laisser penser, mine de rien, qu'au fond, ton interlocuteur (moi en l'occurrence) se laisserait aller à l'irrationalité ou à la paresse intellectuelle, a fortiori donc en invoquant des « faits » s'ils ne font, au fond, qu'arranger une posture... disons que, compte tenu de notre « passif » en matière d'échanges, je veux bien croire que cela n'était pas intentionnel de ta part, vu que tu parles de miroir par ailleurs. ^^' Voila, en tout cas, pour ce qu'il en est du sens exact de mes modestes guillemets. :-)

J'ai plusieurs fois, par la passé, en divers endroits du présent forum, évoqué le fait qu'à mes yeux une pensée digne de ce nom est une pensée en mouvement, le contraire étant ce que j'ai appelé le « lithisme ». Je n'affirme donc pas « l'impossibilité de formuler, voire de penser, la complexité de la réalité », je dis simplement que — du moins jusqu'à preuve du contraire depuis que le monde est monde — l'appréhension du réel est à l'aune de la constatation de sa complexité effectivement gigantesque : une tâche à l'échelle de toute une vie et qui la dépasse même. Ce n'est pas une théorie de mon cru, vu que chacun, face au réel, peut en convenir depuis la nuit des temps, du moins à ce qu'il me semble et à condition de ne pas se contenter d'une pensée arrivée, propre de la bêtise dont j'ai déjà parlé ailleurs. La langue est utile pour aider à appréhender le réel, mais il ne faut simplement pas oublier sa dimension conventionnelle, ni la confondre avec la parole individuelle (ni d'ailleurs avec le langage). De mon point de vue, le problème n'est pas l'outil (ici de communication), mais celui qui le manie dans un contexte donné. Ce que j'apprécie, de façon générale, c'est la prudence et l'humilité dont on peut faire preuve quant à la question de nommer et définir le réel, sachant que le nommer et le définir ne signifie pas forcément le « maîtriser » de toute façon, qui plus est dans une perspective générale censée toutes et tous nous concerner : à cette aune, je continue d'apprécier la réflexion de Philippe Borgeaud sur le fait qu'un universel peut exister, mais qu'il ne faut pas essayer de le définir si l'on ne veut pas tomber dans les certitudes idéologiques (et religieuses).

Quant au cas de G. K. Chesterton, je connais le texte dans lequel tu as puisé ta citation. Pris dans son contexte, l'auteur se veut effectivement, comme c'est souvent le cas de sa part, le moteur d'une pensée stimulante et novatrice vis-à-vis de questions souvent étouffées par les habitudes. Son opinion, ici en l'occurrence sur la famille et le mariage, n'en reste pas moins prisonnière de son époque, sachant qu'il est rare, de toute façon, que l'on y échappe. Que dit-il, au fond, par delà son goût pour les métaphores, les représentations imagées, et la polémique de presse ? Que la famille semble être un invariant de la condition humaine : grande découverte. Qu'il ne faut pas se plaindre de la famille et du mariage dans la mesure où ils comportent inévitablement des contraintes, lesquelles n'empêchent pas forcément le bonheur : encore une grande découverte. Qu'il faut d'autant moins se plaindre que, selon lui, les hommes et les femmes sont de toute façon « incompatibles » : quelle « belle » conclusion, littéralement sexiste. Si l'on ajoute à cela le fait que Chesterton est un inlassable promoteur du mariage chrétien, le tableau victorien est complet, quand bien même Chesterton passait en son temps pour un esprit vif et original. Bien sûr, là, c'est moi qui interprète, mais je ne crois pas que mon regard soit moins rationnel ou « stagnant » que le tien.

Tu trouves cette citation « gaie, colorée, dynamique », en partant de l'impression que le réel te donnerait raison, aujourd'hui comme hier. Personnellement, comme je l'ai écrit, malgré le souci chestertonien d'être vif et chaleureusement coloré dans sa rhétorique, je trouve cette citation triste, grise, et froide, tout comme les propos de Tolkien sur la famille, le couple et le mariage dans sa correspondance privée (Lettres 43, 49...), type de propos dont on pourra toujours me dire que je ne peux pas les « comprendre », parce que je ne serais pas assez religieux (pour le dire vite), n'ayant pas assez de « sensibilité » (dans quel sens ?), ou je-ne-sais quoi d'autre. Pour s'en tenir au rationnel, en quoi ce genre de discours « familiaux », sur les hommes, les femmes, le sexe, les enfants, etc., n'ont-ils pas de prétentions désespéramment normatives, a fortiori face à la complexité du réel ? À qui ces discours peuvent-ils parler, sinon à ceux qui, encore aujourd'hui, font référence à une « norme » familiale qu'ils pensent universelle mais qui ne font en fait qu'exprimer par là des représentations qui leur appartiennent, représentations à la source de tout un discours socialement normatif qui ne fait que plaire aux « angoissés moraux » adeptes d'une idéologie conservatrice ? Nous avons déjà parlé ailleurs de la question du référentiel, et je t'ai déjà dit que, selon moi, si référentiel il doit y avoir, il ne peut être ni tout fixe, ni tout mobile, ni tout « lithique », ni tout « liquide »... face à une réalité complexe qui, qu'on le veuille ou non, se transforme, et notamment en ce qui concerne les conditions féminine et masculine, le couple, la famille, le désir d'enfant, etc.

« Voir le réel avec des yeux neufs et [...] l'interroger d'une manière différente de celle suivie par les chemins battus de la pensée » suppose donc, de mon point de vue, une grande souplesse d'esprit, une pensée en mouvement précisément, jusqu'à être capable de penser contre soi-même, a fortiori quand on entend axer sa vie sur des certitudes absolues, ici évidemment religieuses. Il ne s'agit pas de cesser de « croire » : nos vies sont faites de toutes sortes de croyances, ainsi que nous en avons déjà parlé ailleurs. Il s'agit de ne pas s'enfermer dans un esprit de système, quelles que soient ses croyances et les régimes de croyances qui y correspondent, car c'est le prix à payer pour rester ouvert sur la condition d'autrui, celui qui n'est pas soi, et qui ne le sera jamais. Malgré toute sa volonté en matière d'agilité d'esprit, Chesterton n'échappe pas à la grisaille victorienne de son temps, pas plus que Tolkien... une grisaille banale, en somme, qui n'épargne pas leurs propres horizons en matière de raisons d'espérer. Tous deux peuvent inciter à voir le monde différemment, être éventuellement stimulants pour certains, dans certains sens, selon certains points de vue. Mais cela en soi ne fait pas des adeptes de leurs citations, ni des gens réfléchis, ni des gens ouverts, car tout dépend de l'esprit dans lequel on sollicite le propos d'autrui, ce qui se fait souvent dans un sens qui évidemment nous arrange, ou du moins nous parle, à nous, individus.

Bref, pour toutes ces raisons et quelques autres, Chesterton n'est pas ma tasse de thé, a fortiori en matière de discours sur la nécessité d'une pensée « non définitive » (discours dont il n'a clairement pas le monopole). Au-delà de son cas, note bien cependant que je ne te reproche pas d'avoir choisi une citation à l'appui d'un moment te semblant approprié. Les mariages, les enterrements, se prêtent à ce genre d'usage, et c'est quelque-chose qu'il m'est moi-même arrivé de faire (en citant d'autres auteurs). Face aux faits, il y a des choix que l'on fait, plus ou moins librement. N'est-ce pas censé être, du reste, le propre du libre-arbitre ?

Fin, à nouveau, de la parenthèse pour ma part, sans chercher à avoir le dernier mot.

Sur ce, je vous laisse : il est déjà tard, et j'ai encore beaucoup de choses à faire en cuisine, avant de pouvoir dîner comme il se doit. ;-)

B.

EDIT (3 avril 2020): menues corrections diverses (orthographiques, typographiques, syntaxiques...).
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