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La question du Libre Arbitre
#68
La liberté du subcréateur (2/3) : conscience et délibération

[citation=S. T. Pinckaers, Les sources de la morale chrétienne, 2012 (1985), pp.335-336]La liberté prend place au cœur de notre existence, au centre de notre expérience, à la source de nos vouloirs et de nos actes. Elle est nous-même dans ce que nous avons de plus personnel. Aussi pourrait-on penser que rien ne nous doive être plus connu. À nous écouter parler de la liberté, à nous l’entendre revendiquer sans cesse, elle paraît nous être familière à tous comme un héritage de naissance, comme une propriété inaliénable. Et cependant quand nous nous interrogeons sur la nature de la liberté humaine, quand nous essayons de la saisir, de la décrire, de la définir, nous constatons qu’elle échappe toujours à nos prises, que nous n’en atteignons jamais que des traces et des reflets.[/citation]

J'avais relevé en amont :

Quote:Enfin et surtout (pour la question que je me pose), dans cette discussion, Nikita a la grâce de poser la question de notre conception du libre arbitre :
- D'un côté, et en particulier « pour l’homme moderne », « la liberté équivaut à l’absence de toute influence et de hiérarchie » (cf. Mircea Eliade) ;
- De l'autre, la chose est impossible et la liberté consisterait plutôt, dans ce langage, à assumer telle ou telle influence : « Sois libre et choisis ton maître ».
[...]
Cela renvoie à un débat théologico-philosophique, sur lequel je reviendrai certainement.

J'y reviens maintenant.

Pour saint Thomas et pour les doctrines qui l’ont précédé, la liberté procède de nos facultés spirituelles : l’intelligence et la volonté. Ces dernières sont elles-mêmes finalisées par (respectivement) la vérité et la béatitude — c’est-à-dire par Dieu. L’intelligence est finalisée par la recherche de la vérité, à l’aune de laquelle elle peut chercher à connaître. La volonté est finalisée par la recherche de la béatitude, à l’aune à laquelle elle peut chercher à se mouvoir. La liberté est le produit de cette inclination naturelle de l’intelligence et de la volonté à la vérité et au bien : elle consiste dans la capacité à délibérer et choisir des moyens personnels et singuliers susceptibles de satisfaire cette inclination universelle. Le choix est ainsi un acte de la volonté « informée » par l’intelligence. Il est un acte de volonté en tant qu’il a pour objet direct un certain bien en vue d’une fin voulue. Il est informé par l’intelligence en tant qu’il est formé par une recherche et un jugement de la raison. Le choix est donc un acte décisif mais non primitif. Sa liberté s’enracine dans nos inclinations naturelles à la vérité et au bien universels. Il a pour objet les voies et les moyens (bien partiels), en vue de la fin ultime (bien absolu : la béatitude, Dieu). Cette fin ultime est voulue purement et simplement, nécessairement : elle ne peut tomber sous le choix, c’est-à-dire que la liberté ne peut atteindre l’inclination naturelle au bonheur qui est sa racine, sa cause et son orientation. C’est parce qu’elle est ainsi animée par le désir du bien ultime que la volonté peut être libre à l’égard des biens partiels et singuliers, avec le concours de la raison qui nous en fait discerner la nature, la qualité, et les limites. Autrement dit, la liberté suppose une délibération, ce qui nécessite une référence ultime. Dans cette perspective, la disposition naturelle au vrai et au bien fonde notre liberté.

Pour Occam en revanche, la liberté précède nos facultés spirituelles. Le libre arbitre devient la faculté première qui se tient dans une indétermination foncière entre les contraires, entre le oui et le non, dans une indifférence originelle de la volonté qui lui permet de ne se déterminer dans le choix qu’à partir d’elle-même, indépendamment de toute cause autre qu’elle-même. Ainsi comprise, la liberté réside tout entière dans le pouvoir d’autodétermination de la volonté. Elle s’identifie pratiquement à la volonté, comme source des vouloirs et des actes et en vient à constituer, par elle seule, l’être de l’homme et l’origine de ses actes (cf. Sartre). Le choix libre n’a alors d’autre cause que ce pouvoir d’auto-détermination. Chaque acte libre est un acte volontaire et singulier sans lien nécessaire avec une finalité universelle et l’agir humain sera constitué par une suite d’actes finalement indépendants entre eux. Les inclinations naturelles sont rejetées en dehors du noyau de l’acte libre : [emphase]« Pour saint Thomas […], nous étions libres non pas malgré, mais à cause de ces inclinations naturelles [au bien, au bonheur, à l’être, à la vérité]. Pour Occam, en revanche, la liberté domine les inclinations naturelles et les précède du fait de son indétermination radicale et par son pouvoir d’un choix contraire à leur égard. Dans cette perspective, on pourrait dire que la liberté se manifeste le mieux quand elle résiste aux inclinations naturelles »[/emphase] (Les sources de la morale chrétienne, p.255). Cette conception de la liberté est solidaire de la théologie d’Occam, qui insistait sur la toute-puissance divine, en tant que pouvoir absolu et arbitraire : ce que Dieu veut est juste et bon parce que et uniquement parce qu’il le veut (cf. notre excursus : la toute-puissance du Créateur). Occam se refusait dès lors à concevoir l’existence d’un ordre naturel des choses, doté d’une nécessité et d’une intelligibilité propres, qui, selon lui, aurait assigné des limites à la toute puissance divine. [small](S’ensuit le nominalisme : ce que nous tenons pour universel n’a de valeur que « nominale » : nos concepts ne sont qu’une simple appellation commode pour désigner l’impression laissée dans notre esprit par la répétition d’expériences similaires toutes singulières.)[/small] L’idée d’une nature sensée et finalisée, que nous tirons du réel, est récusée. Le sens et la finalité des êtres naturels sont en Dieu seul et le monde n’est à considérer que d’un point de vue causal, sous l’angle de processus matériels non finalisés, tandis que les êtres humains sont à même de s’ordonner eux-mêmes en vue de fins décidées par eux-mêmes. Dans cette perspective, une éventuelle disposition naturelle entrave la liberté. La compréhension de nature passe d'une conception métaphysique à une conception empirique : [emphase]« n’étant plus comprises dans l’acte volontaire, les inclinations naturelles tomberont en dessous de la liberté et formeront une zone inférieure à l’univers moral, de l’ordre de l’instinct, de la sensibilité, du biologique »[/emphase] (ibid.).

Qu'en est-il dans la mythopoésie tolkienienne ?
Damien avait avancé le travail :

Elendil Wrote:Au passage, puisqu'on parle désormais beaucoup de volonté (et quoi de plus logique en matière de libre-arbitre ?), je pense qu'il serait fort utile de s'intéresser de près au vocabulaire quenya pour le caractère, la volonté, la décision : le rapport entre ces termes, leur étymologie et le contexte dans lequel ils apparaissent en diront long, je pense, sur les conceptions de Tolkien en la matière. On pourrait commencer par sanar « mind, thinker, reflector » < SAN « think, use mind; (trans.) ponder, consider in thought » (VT41, p. 13–14, 16 : un texte majeur) et indo « (state of) mind, (inner) thought, mood ; will, resolve », diversement dérivé de NID « force, press(ure), thrust; will » (PE 22, p. 165 ; VT 41, p. 17) ou de IN(ID) « mind, (inner) thought, inmost heart, inner senses » (PE 17, p. 155, 189). Ce dernier terme serait évidemment à mettre en regard de son parent indómë « settled character ; will of Eru », dont les deux significations vont typiquement dans le sens de la conception thomiste exposée ici, me semble-t-il.

Yyr Wrote:Le fait que l'esprit soit essentiellement défini à partir de la faculté de l'intelligence (cf. sanar) tandis que la volonté se rapporte davantage à un état arrêté de l'esprit (cf. indo) est on ne peut plus thomiste, surtout pour ce qui concerne le libre arbitre. En revanche, la diversité des racines à l'origine d'indo [...] témoigne du débat métaphysique lui-même quant à la compréhension de la volonté individuelle [...] : IN(ID) [...] en faveur d'une compréhension thomiste (la volonté reliée à l'intériorité [...]), NID [...] en faveur d'une compréhension occamiste (la volonté comme force et pression [...]). Toutefois, rien n'empêche d'intégrer [...] NID [...] à une compréhension thomiste (qui intègre cette compréhension de la volonté) alors que ce serait plus difficile d'intégrer IN(ID) [...] à la métaphysique ultra-volontariste d'Occam. Sur ce plan, j'ajouterai une autre référence, tirée des Notes on Órë, qui renforce encore davantage la correspondance avec saint Thomas. Mais c'est prévu pour le chapitre suivant, sur la liberté du subcréateur. [small]— Quel suspense ! quel talent ! :)[/small]

Eh bien, voici enfin venu le moment de soulager une attente qui ne pouvait plus durer :).
On lit, au détour des « Notes sur Óre », comment s'enchaînent la délibération, la résolution, puis l'action :

[citation=VT n°41 p.13]sanwe ‘thought’ > nāma ‘a judgement or desire’ > indo ‘resolve’ or ‘will’ > action[/citation]

Cette séquence, en lien avec les éléments produits par Damien, notamment la volonté comme un état arrêté de l'esprit, en lien avec ce qui se situe au plus profond du cœur (inmost heart), s'intègre tout de même très bien dans la métaphysique de saint Thomas, avec le travail de l'intelligence qui informe une volonté elle-même « située » là où elle sera reliée à son inclination.

La cohérence entre Tolkien et saint Thomas s'approfondit donc encore.
Nous avions vu que la mythopoésie d'Arda s'inscrivait volontiers dans la théologie de la puissance divine de l'Aquinate, une puissance de sagesse, non arbitraire.
Nous venons de voir que le subcréateur ne peut rien faire de véritable sans s'inscrire dans l'ordre de cette sagesse et de bonté qui caractérise la Création.
Nous voyons maintenant que le libre arbitre des Incarnés en Arda est mis en œuvre par le travail conjoint de la raison et de la volonté, elle-même enracinée (étymologiquement et spirituellement) dans le lieu des inclinations de la personne. Inclinations naturelles à l'ordre de la Création, autrement dit à ce qui est vrai et bon.

Et c'est bien ce que l'on constate, en effet, dans le Conte d'Arda : lorsque une créature douée de libre arbitre se détermine à agir dans un sens ou dans un autre, elle ne le fait pas en vertu d'une auto-détermination, d'une volonté auto-référentielle, mais d'une délibération en vue de ce qui est vrai et sain :

[citation=SdA III, 11]« Je voudrais bien avoir su tout cela plus tôt, dit Pippin. Je n'avais aucune idée de ce que je faisais. »

« Oh, que si ! Vous saviez agir mal et stupidement (wrongly and foolishly) ; et vous vous l'êtes dit, encore que sans écouter. [...] »[/citation]

Dans une perspective thomiste, on dirait que Pippin a ici choisi un bien partiel (inférieur mais immédiat et plus facile) au détriment du bien absolu (meilleur mais qui demandait un renoncement). Mais son être, sa nature, sa conscience, savait que, ce faisant, il s'écartait du bien absolu auquel il est lui-même naturellement ordonné — et qui lui sert de référence absolue : son intelligence et sa volonté sont naturellement inclinées à la vérité et à la béatitude (le bien absolu : Dieu) à l'aune desquelles elles peuvent juger et désirer la qualité des biens partiels qui se présentent à elles. J'ai employé ici spontanément le mot de conscience. On rejoint effectivement ici la question d'« agir en conscience ». Rappelons que la tradition médiévale distinguait et reliait ensemble deux niveaux dans la conscience : non seulement la notion de conscientia, qui désignait « l'acte de conscience » (la seule qui a perduré dans la Modernité), mais encore la notion de synderesis, que l'on traduira (à la suite de Joseph Ratzinger) par « l'anamnèse », et qui constitue la base ontologique de la conscience. Elle est l'enracinement de l'intelligence et de la volonté dans une référence absolue qui leur permet de raisonner et se mouvoir : car [emphase]« il ne nous serait pas possible de juger en disant que l'un est mieux que l'autre si une notion fondamentale du bien n'avait pas été gravée en nous »[/emphase] (saint Augustin, De Trinitæ VIII.3.4) [small](*)[/small].

Dans cette perspective, le libre arbitre n’est pas indéterminé à l’égard du bien et du mal : il est par soi ordonné au bien, et ne tend au mal que par déficience. Choisir entre diverses choses conformément à l’ordre de la Création relève de la perfection de la liberté ; choisir une chose en s’écartant de cet ordre relève d’une déficience de la liberté. Une déficience pour ainsi dire inscrite dans notre « seconde nature » depuis la Chute, quand le bien le plus parfait en vient à ne plus coïncider entièrement, à nos yeux, avec notre idée du bonheur, et à prendre pour nous une apparence d’imperfection : nous prenons alors des biens partiels comme référence ultime dans nos choix. Cet état est ce que saint Thomas appelle, depuis saint Augustin, la concupiscence : le foyer de tendances et de convoitises, la source d’inclination vers un mauvais usage de nos facultés — le mauvais usage effectif étant le péché [small](**)[/small]. Ce foyer de tendances et de convoitises, dans le Légendaire, a été thématisé : il s'agit du Marrissement d'Arda : la tendance au Mal, c'est-à-dire à l'écartement, au dévoiement, de l'ordre de sagesse et de bonté du Créateur (cf. « Le Marrissement d'Arda » et « Estel Eruhínion »).

Ainsi, Tolkien renoue avec une conception de la liberté comme pouvoir de choisir ce qui accomplit l'être, et donc le bien, quand nous aurions plutôt tendance aujourd'hui à nous représenter la liberté comme le pouvoir de choisir indépendamment voire au-delà du bien et du mal.[small] [Édit: L'idée d'une liberté ainsi déterminée par une inclination naturelle au bien n'est certainement pas très évidente à appréhender à notre époque où l’on a l’habitude d’opposer la nature et la liberté, en se représentant ce qui est naturel comme ce qui est d’avance déterminé d’une façon nécessaire, et ce qui est libre comme dépendant uniquement de notre décision volontaire. Mais c’est parce que les catégories nominalistes se sont inscrites dans notre esprit à tel point qu’elles nous semblent aller de soi. La tension nécessaire de nos facultés spirituelles vers un au-delà d’elles-mêmes ne les limite pas davantage que l’attirance nécessaire de nos facultés sensibles, comme la faim et la soif, vers ce qui procure la croissance du corps. C’est précisément l’inclination nécessaire à la vérité et au bonheur qui nous confère le pouvoir de dépasser toute limitation et nous oriente vers une liberté plus parfaite : l’inclination spirituelle de notre nature est une détermination intime qui rend libre.][/small] [small](***)[/small].

__________________________________________________

(*) Chez saint Paul, saint Basile, et Joseph Ratzinger :

[citation=Romains II.9-15]Oui, détresse et angoisse pour tout homme qui commet le mal, le Juif d’abord, et le païen.
Mais gloire, honneur et paix pour quiconque fait le bien, le Juif d’abord, et le païen.
Car Dieu est impartial.
En effet, tous ceux qui ont péché sans la loi de Moïse périront aussi sans la Loi ; et tous ceux qui ont péché en ayant la Loi seront jugés au moyen de la Loi.
Car ce n’est pas ceux qui écoutent la Loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui pratiquent la Loi, ceux-là seront justifiés.
Quand des païens qui n’ont pas la Loi pratiquent spontanément ce que prescrit la Loi, eux qui n’ont pas la Loi sont à eux-mêmes leur propre loi.
Ils montrent ainsi que la façon d’agir prescrite par la Loi est inscrite dans leur cœur, et leur conscience en témoigne, ainsi que les arguments par lesquels ils se condamnent ou s’approuvent les uns les autres.[/citation]

[citation=Basile de Césarée, Grande règle monastique, q.2] L'amour de Dieu ne s'enseigne pas. Personne ne nous a appris à jouir de la lumière ni à tenir à la vie par-dessus tout ; personne non plus ne nous a enseigné à aimer ceux qui nous ont mis au monde ou nous ont élevés. De la même façon, ou plutôt à plus forte raison, ce n'est pas un enseignement extérieur qui nous apprend à aimer Dieu. Dans la nature même de l'être vivant, je veux dire de l'homme, se trouve inséré comme un germe qui contient en lui le principe de cette aptitude à aimer. [...] J'approuve votre zèle, il est indispensable au but ; nous-même, autant que le saint Esprit nous en donnera le pouvoir, nous nous efforcerons, avec l'aide de Dieu et de vos prières, d'exciter l'étincelle de l'amour divin caché en vous. [...] Posons d'abord cette prémisse : nous avons reçu de Dieu la tendance naturelle de faire ce qu'il commande et nous ne pouvons donc nous insurger comme s'il nous demandait une chose tout à fait extraordinaire, ni nous enorgueillir comme si nous apportions plus que ce qui nous est donné. C'est en usant loyalement et convenablement de ces forces que nous vivons saintement dans la vertu ; en les détournant de leur fin, que nous sommes au contraire emportés vers le mal. [...] Cela étant, nous dirons la même chose de la charité. En recevant de Dieu le commandement de l'amour, nous avons aussitôt, dès notre origine, possédé la faculté naturelle d'aimer. Ce n'est pas du dehors que nous en sommes informé ; chacun peut s'en rendre compte par lui-même et en lui même, car nous cherchons naturellement ce qui est beau, bien que la notion de beauté diffère pour l'un et pour l'autre ; nous aimons sans qu'on nous l'apprenne, ceux qui nous sont apparentés par le sang ou par l'alliance ; nous manifestons enfin volontiers notre bienveillance à nos bienfaiteurs.[/citation]

[citation=J. Ratzinger, Valeurs pour un temps de crise, 2005, pp.74-75]Ce que l'on pourrait appeler la première couche ontologique du phénomène de la conscience réside dans le fait que quelque chose qui s'apparente à un souvenir originel du bien et du vrai (les deux étant identiques) a été gravé en nous ; de l'intérieur de son être, l'homme créé à l'image de Dieu tend vers ce qui est conforme à Dieu. Son être même est, de par son origine, à l'unisson avec l'un et en contradiction avec l'autre. Cette anamnèse de l’origine qui résulte de la constitution conforme de notre être à Dieu n'est pas un savoir conceptuellement articulé [...]. Elle est pour ainsi dire un sens intérieur, une capacité à reconnaître, de sorte que l’être humain qui se sent appelé et ne se cache pas à l'intérieur de lui en reconnaît l'écho. Il constate : c’est la direction que mon être indique et c’est là qu’il veut aller.[/citation]

(**) Chez saint Thomas et saint Paul :

[citation=Commentaire des Sentences, II.25.1.1]Il n’appartient pas à la nature du libre arbitre d’être indéterminé vis-à-vis du bien ou du mal, car, de soi, le libre arbitre est ordonné au bien, puisque le bien est l’objet de la volonté ; il ne tend au mal qu’en raison d’une carence, du fait que celui-ci est perçu comme un bien, puisqu’il n’y a de choix que de ce qui est bon ou de ce qui a l’apparence de la bonté.[/citation]

[citation=Somme Théologique, Ia.62.8]Le libre arbitre se trouve à l’égard des moyens qui mènent à la fin, dans le même rapport que l’intelligence à l’égard des conclusions. Or, l’intelligence peut, selon les principes donnés, déduire diverses conclusions ; mais elle commet une faute lorsque, pour parvenir à une conclusion, elle ne tient pas compte de l’ordre imposé par les principes. De même, que le libre arbitre puisse choisir divers moyens, du moment qu’ils sont ordonnés à la fin, cela relève en lui de cette perfection qu’est la liberté ; mais qu’il opère un choix en se soustrayant à l’ordre de la fin, ce qui est pécher, cela relève de ce qu’il y a de déficient dans sa liberté.[/citation]

[citation=Somme théologique IaIIæ.91.6]La loi de l'homme qu'il reçoit de l'ordonnance divine, adaptée à la condition qui lui est propre, est qu'il agisse selon la raison. Cette loi fut si puissante dans l'état originel que rien ne pouvait surprendre l'homme, qui échappât à sa raison ou lui fût contraire. Mais quand l'homme s'est éloigné de Dieu, il est tombé en cet état où il est emporté par la fougue de sa sensualité ; et cela arrive à chacun d'entre nous en particulier dans la mesure où il ne suit plus la raison [...]. [Cette] inclination de la sensualité, que l'on appelle foyer de convoitise [...] n'a pas raison de loi chez les hommes ; ce serait plutôt une déviation de la loi de raison. [/citation]

[citation=Romains VII.14-24]Nous savons bien que la Loi est une réalité spirituelle : mais moi, je suis un homme charnel, vendu au péché.
En effet, ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais.
Or, si je ne veux pas le mal que je fais, je suis d’accord avec la Loi : je reconnais qu’elle est bonne.
Mais en fait, ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché, lui qui habite en moi.
Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans l’être de chair que je suis. En effet, ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir.
Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas.
Si je fais le mal que je ne voudrais pas, alors ce n’est plus moi qui agis ainsi, mais c’est le péché, lui qui habite en moi.
Moi qui voudrais faire le bien, je constate donc, en moi, cette loi : ce qui est à ma portée, c’est le mal.
Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu.
Mais, dans les membres de mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché présente dans mon corps.
Malheureux homme que je suis ! Qui donc me délivrera de ce corps qui m’entraîne à la mort ?[/citation]

(***) Servais Théodore Pinckærs parle de « liberté de qualité » pour désigner la première, issue de la tradition, et de « liberté d'indifférence » pour désigner la seconde, issue du nominalisme. Moi qui avais du mal à me « libérer » de la compréhension nominaliste de la liberté, j'ai trouvé éclairantes trois images qu'il propose — dans l'art, dans la langue, et dans le domaine moral — pour faire saisir la différence entre les deux :

[citation=Les sources de la morale chrétienne, pp.361-362]Nous savons tous comment on apprend la musique à un enfant, à jouer du piano, par exemple. Il faut d’abord que l'enfant possède certaines prédispositions à la musique. S’il n’y a aucune inclination ou s’il n’a pas d'oreille, on perd son temps à vouloir la lui apprendre. Mais s’il est doué, il vaut la peine de requérir pour lui un professeur de musique qui lui enseignera les règles de son art, qui les lui inculquera par des exercices nombreux et réguliers. Au début, l'élève, malgré son désir d’apprendre, éprouvera souvent les leçons et les exercices comme une contrainte imposée à sa liberté et à ses attraits du moment. Il faudra maintes fois l’obliger à se mettre au piano. Mais s’il s'applique et persévère, l'enfant doué fera bientôt des progrès sensibles et parviendra à jouer avec justesse et mesure, avec une certaine aisance, les morceaux même difficiles qu’on lui propose. Son goût et son talent se développeront. Bientôt il ne se contentera plus des exercices imposés, mais il en ajoutera d'initiative propre et prendra plaisir à improviser. Son jeu deviendra alors plus personnel. S'il a l'étoffe nécessaire et s’il peut poursuivre ses études, il pourra devenir un artiste, capable d’exécuter avec maîtrise les œuvres qu’on lui demande, d’une façon à la fois fidèle et originale, pour la joie de ceux qui l’écoutent. Il créera aussi des œuvres nouvelles dont la qualité manifestera l’épanouissement de son talent et révélera sa personnalité musicale.

Dans cet exemple très simple, nous voyons clairement apparaître une nouvelle forme de liberté. Chacun de nous est certes libre de frapper à sa guise sur chaque note du piano indifféremment. Mais cette liberté est rudimentaire, sauvage, en quelque sorte ; elle cache l’incapacité de jouer convenablement des morceaux même faciles et d'éviter les fautes. En revanche, celui qui possède l’art du piano a réellement acquis une liberté neuve : la capacité de jouer convenablement toutes les pièces qu’il veut et d'en composer de nouvelles. Sa liberté, au plan musical, peut se définir comme un pouvoir lentement acquis d'exécuter avec perfection les œuvres qu'il veut. Elle repose sur des dispositions naturelles, sur un talent devenu ferme et stable par l'exercice régulier et progressif, soit proprement un habitus.[/citation]

[citation=Ibid., p.362]Prenons l’exemple de l’étude d’une langue étrangère. La meilleure méthode est sans doute de commencer par suivre des cours où l’on apprend le vocabulaire et les règles de la grammaire, et d’y ajouter un séjour dans le pays ou dans un milieu où on parle uniquement cette langue. Ici encore il faut un minimum de dispositions au départ, la persévérance dans l’effort et la pratique des règles qui sont les contraintes propres à une langue. Mais peu à peu on parvient à s'exprimer correctement et à mieux comprendre ce qu’on entend et ce qu’on lit. Bientôt viendra l’aisance, puis le plaisir de parler, enfin la maîtrise de la langue qui confère le pouvoir de comprendre et de dire tout ce que l’on veut, avec facilité et avec exactitude.

Ici se manifeste de nouveau une forme de liberté bien différente du choix entre les contraires qui nous permettrait de disposer à notre guise les mots dans la phrase. C’est une liberté soumise à la contrainte des règles sans doute, mais elle est beaucoup plus réelle et s’appuie sur ces règles mêmes pour se déployer. Elle ne se confond pas avec la liberté de faire des fautes impliquée par le choix des contraires, mais elle réside plutôt dans le pouvoir de les éviter sans même devoir y songer. C’est proprement une liberté de qualité, car elle nous fait comprendre et parler à la perfection.[/citation]

[citation=Ibid., p.363]Formé en nous progressivement par l’application d’une discipline de vie, d’abord reçue, puis devenue personnelle, le courage nous rend capables de poursuivre efficacement des desseins qui ont qualité et valeur pour nous et pour d’autres, malgré les résistances, les obstacles et les contrariétés, extérieurs et intérieurs, d’agir ainsi quand et comme nous voulons, jusqu’à tirer profit des épreuves même qui auraient pu abattre notre volonté et mettre en échec nos projets. L’homme de faible courage peut certes revendiquer la liberté de faire ce qui lui plaît, s’affirmer entre autres en rejetant les règles et les lois. En réalité, même s’il en parle beaucoup, il ne possède qu’une liberté infirme, proche de la servitude, car il ne saurait accéder à une volonté ferme, durable, assez forte pour se dégager de la pression des circonstances ou des sentiments et pour leur imposer sa maîtrise, comme il convient.[/citation]
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