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La question du Libre Arbitre
#71
La liberté du subcréateur (3/3) : son épanouissement

Toujours dans HoMe X, j'ai observé que la liberté était la clé d'un accomplissement en deux lieux bien particuliers : le mariage et la mort.

En ce qui concerne le mariage, tout d'abord, celui-ci est accompli par un acte à la fois objectif et libre devant l'Unique :

[citation=HoMe X, pp.210-212]Les Eldar se mariaient une fois pour toute dans leur vie, par amour ou en tout cas librement (by free will) de part et d’autre. Même quand, dans les temps qui vinrent ensuite, comme on le voit dans les histoires, bien des Eldar en terre du Milieu devinrent corrompus et leurs cœurs obscurcis par l’ombre qui s’étendait sur Arda, bien rares sont les contes qui rapportent des actes de convoitise (deeds of lust) entre eux. [...] [Les] cérémonies ne constituaient pas des rites nécessaires au mariage. Elles ne constituaient qu’une manière courtoise pour les parents de manifester leur amour, et l’union ainsi reconnue unissait ensemble non seulement les fiancés mais encore leurs deux maisons. C’était l’union corporelle qui accomplissait le mariage, après quoi l’indissolubilité du lien était parachevée. Dans les jours heureux et aux époques paisibles, il eût été discourtois et méprisant de renoncer aux cérémonies. Mais il fut de tout temps légitime pour aucuns des Eldar, si tous deux n’étaient pas déjà mariés, de se marier ainsi par un libre consentement (of free consent) donné l’un à l’autre sans cérémonie ni témoin (pourvu que les bénédictions soient échangées et le Nom [de l'Unique] nommé) ; une telle union ainsi établie était tout autant indissoluble. Dans les jours de jadis, en des temps troublés, dans la fuite, l’exil et l’errance, de tels mariages eurent souvent lieu.[/citation]

L'engagement, libre, entier (indissolubilité du mariage) et devant Dieu, manifeste le don total des époux l'un à l'autre.

En ce qui concerne le rapport à la mort, la volonté libre, c'est-à-dire le libre arbitre, est mentionnée lors du passage par-delà la Mer d'un Mortel et, incidemment, pour la mort d'Aragorn :

[citation=HoMe X, p.341 (cf. Lettres, n°154 p.283, n°325 p.574 ; voir aussi Bëor l'Ancien, HoMe XI, p.225)]C'était en tous les cas une grâce spéciale. Une opportunité de mourir conformément au plan originel des Hommes prélapsaires (the unfallen) : ils atteignaient un état dans lequel ils pouvaient acquérir une meilleure connaissance et la paix de l'âme et, une fois guéris de toutes leurs blessures, aussi bien physiques que psychiques, ils pouvaient enfin s'abandonner eux-mêmes (surrender themselves) : mourir librement (of free will), dans l'estel — une chose qu'Aragorn réussit sans une telle aide.[/citation]

Cet abandon est un double don : pour recevoir le Don de l'Unique (la libération des Cercles du Monde), il faut remettre le don (la vie en leur sein). Il s'agit bien d'une acceptation et d'un dessaisissement de soi-même, et non d'une « mort volontaire » en refus de la vie. Alors que le premier manifeste la paix et la liberté de l'âme, la seconde manifesterait au contraire une déficience (de la liberté) du fëa :

[citation=HoMe X, p.341]Les Elfes pouvaient mourir, et [certains] moururent, de par leur volonté (by their will) ; par exemple à cause d'une grande affliction ou deuil, ou à cause de la frustration de leurs désirs et de leur principale raison d'être. Cette mort volontaire n'était pas perçue comme odieuse (wicked), mais c'était une faute qui impliquait quelque déficience ou déchéance (defect or taint) du fëa, et ceux qui arrivaient à Mandos par ce biais pouvaient se voir refuser une vie incarnée ultérieure.[/citation]

Qu'il s'agisse du mariage ou de la mort, la liberté en acte se conjugue à la transcendance et au don de soi.

Ces deux lieux se réunissent d'ailleurs dans l'histoire d'une elfe endormie sous un arbre, où le débat des Valar autour de la situation singulière de Finwë et Míriel interroge la liberté des deux Incarnés et des « déficiences » qui furent les leurs. Ainsi Míriel est partie, certes malgré elle, mais aussi [emphase]« dans la volonté de ne pas revenir »[/emphase], tandis que Finwë [emphase]« céda [très rapidement] au désespoir »[/emphase] : l'un et l'autre, par ce [emphase]« manquement à l’Espérance »[/emphase], qui fut aussi un [emphase]« manquement au plein amour »[/emphase], s'empêchèrent de guérir ce qui pouvait l'être (HoMe X, pp.242-243). À l'inverse, l'épilogue de cette même séparation montre à la fois un regain de liberté et une promesse de guérison. Mandos, qui rappelait que le libre arbitre ne doit jamais être forcé (HoMe X, p.246), déclarera à Finwë, quand ce dernier s'offrira pour rester dans les Cavernes à la place de Míriel : [emphase]« Il est bon que tu ne désires point de retour, car cela, je l’aurais défendu, jusqu’à ce que les présentes peines soient depuis longtemps passées. Mais il est encore meilleur que tu aies fait cette offre pour renoncer à toi-même, librement (of thy free will), et par pitié pour quelqu’un d’autre. Il s’agit là d’un avis porteur de guérison, d'où pourra croître du bien »[/emphase] (HoMe X, p.249).

La pitié permet le déploiement de la liberté. Et la liberté participe au déploiement, à la croissance du bien. On retrouve ici « la racine première » de l'agir libre. L'on repense à Bilbo, Frodo, Aragorn, Gandalf, etc. : tous ceux qui sont particulièrement libres sont ceux-là mêmes qui sont particulièrement miséricordieux sont ceux-là mêmes qui « accomplissent » les choses. Parmi les éléments que nous avions déjà rassemblés :

Quote:[Dans une affaire de volonté] l'élection de Frodo (ses hasards, ses songes) renvoie à celle d'un peuple, de prophètes et de disciples ; dans le SdA comme dans la Bible, les qualités morales et spirituelles des élus tendent au don total de soi — cf. « la sainteté d'ensemble (et l'humilité, la miséricorde) de l'individu sacrificiel » (Lettres, n°191) : « Frodo est cette personne sacrificielle par excellence du SdA » (Sosryko).

Dans le Conte d'Arda, [...] on attend un [emphase]« accomplissement »[/emphase] [et] ledit accomplissement [...] y est produit par la pitié, c'est-à-dire, par [emphase]« le pouvoir de miséricorde [qui] ne nous est que délégué et est toujours exercé, avec ou sans notre coopération, par l'Autorité Suprême »[/emphase] (Lettres, n°113 p.186) : on pourrait y lire mot pour mot le Docteur Angélique qui, concluant sur la sagesse qui caractérise la puissance de Dieu, termine en disant qu'[emphase]« en toute œuvre de Dieu apparaît donc, comme sa racine première, la miséricorde. La vertu de ce principe se retrouve dans tout ce qui en dérive, et même là elle agit plus fortement, comme la cause première a une influence plus forte que la cause seconde »[/emphase] (ST Ia.21.4).

[C'est ainsi] [emphase]« en raison d’une “grâce” »[/emphase] que [emphase]« le “salut” du monde et le propre “salut” de Frodo sont permis par la pitié et le pardon qu’il avait précédemment accordés »[/emphase] (Lettres, n°181 p.332).

Dit encore autrement, la liberté s'épanouit dans le don de soi — un thème qui a déjà été étudié en ces lieux.

Dans la Narration dans l'Ainulindalë, Soryko et moi relevions :
Quote:Tous ces efforts des Valar étaient destinés aux seuls Enfants d’Ilúvatar. L'accomplissement, l'« achèvement » d'une œuvre, c’est-à-dire, en suivant le Petit Robert, ce qui la conduit à la perfection, [s'effectue par le labeur de] l’amour ; car seul l’amour pousse à la perfection, et l’amour seul est « accomplissement » (Ro 13:10 : [emphase]« L’amour ne fait pas de mal au prochain : l’amour est donc l’accomplissement de la loi »[/emphase]).

Quote:Les Valar se sont donnés [...] entièrement, sans compter, par l'Amour d'Eru, et pour l'Amour de Ses Enfants. [...] La Charité, qui commence par l'acte créateur suprême d'Eru, se poursuit ensuite, dans le Monde, par l'exercice de la Liberté à choisir la « petite voie », la voie passive, celle du serviteur humble qui se laisse inspirer par Eru, qui se fait son instrument, comme les Valar l'ont fait à la Création d'Arda [...]. Quelle émotion par exemple à suivre le roi bien-aimé de Nargothrond se dessaisir lui-même de sa royauté, de son royaume, et de sa vie, pour l'Amour des Hommes en général, et de Beren en particulier. Frodo aussi, dans son abandon, ce « lâcher prise », se laisse conduire, et à la fin véritablement porter. Dans cet abandon, naît un discernement et une puissance de générosité qui le gardent longtemps de l'Anneau. Dans cet abandon naît aussi la compassion. On ne peut pas ne pas penser aussi à ses compagnons, qui tous, font l'expérience parfois douloureuse mais toujours victorieuse, de la Charité, lorsque s'engageant sur la petite voie du service, de l'abandon, et de la Confiance : Merry et Pippin écuyers de Theoden et Denethor ; Aragorn, dans le secret en parcourant si longtemps en serviteur la Terre du Milieu, et, la Guerre de l'Anneau venue, non seulement dans le don de soi, bravant tous les périls à la tête de ses hommes quand l’Ennemi poussait devant lui ses esclaves en furie, mais aussi dans la perfection du don, qui est le pardon (Chemins des Morts, col de Cirith Ungol). Quelle lumière encore dans le dernier don du fier et vaillant Boromir, lorsqu'il s'abandonne enfin à être serviteur et offre sa vie pour sauver celle des hobbits, après avoir tant et tant cherché à vaincre activement dans sa vie — et donc finalement et naturellement à (se faire) posséder (par) l'Anneau.

Dans son essai (cité par ailleurs), Fangorn montrait :

[citation=Sébastien Mallet, « L'anneau de Barahir », in Tolkien, les racines du légendaire : La Feuille de la Compagnie n°2, pp.343-344, 351-352, 358-359][...] L'anneau de Barahir [...] n'a pas de don, il est un don. Il n'a « aucun pouvoir », si ce n'est celui d'être donné en gage d'amitié. [...] Parce qu'il est inutile [small](*)[/small], l'anneau de Barahir prend toute sa valeur symbolique. Voilà pourquoi nous préférons voir dans l'Anneau sans pouvoir, plutôt que dans les Palantíri ou les rejetons de l'Arbre, le principal symbole de l'amitié entre les Eldar et les Edain. [...] Le donateur de l'anneau de Barahir, lui, ne conserve rien. En revanche, son possesseur est riche de l'amitié de la seule personne qui le lui a donné. [...]

[small][ (*) Cf. Luc XVII.10 : « Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. » ][/small]

[...] En le passant au doigt, Arwen a alors choisi sa destinée : elle épousera un mortel et sera mortelle [...]. Accepter cet Anneau représente ici un don plus grand que de l'offrir, car il exige un changement radical. Il ne faut pas s'étonner de son rôle discret dans la Guerre de l'Anneau : cette histoire n'est pas la sienne. Les hauts faits des Peuples libres ne peuvent rivaliser avec l'éclat du choix d'Arwen, car il s'agit d'une liberté d'une toute autre nature [:] Arwen ne risque pas sa vie [...], elle la donne en acceptant le don d'Ilúvatar par amour. [...]

[...] Il s'agit de contempler le monde en mettant entre parenthèses toute notion de propriété individuelle. C'est la leçon de Finrod : créer et posséder de belles choses, tout en sachant les abandonner pour ne pas se perdre. [...] En recevant l'anneau de Barahir, les hommes s'engagent, à leur tour, à accepter leur place et à ne pas se tromper de désir.[/citation]

Et dans mon propre essai :

[citation=« Estel Eruhínion » II.3.b]L’amour en tant que don de soi [...] est le principe d’Arda Immarrie — dans sa Création comme dans sa Recréation. Et l’on comprend alors pourquoi la Guérison ultime, passant logiquement par le don ultime de soi, est liée aux Hommes : la mort est ce don total qui ne garde rien pour soi-même. Mais alors, les Hommes ayant chuté, Eru seul pourra, dans son Incarnation mortelle donc (HoMe X, p.335), vraiment aimer c’est-à-dire se donner, et donc guérir totalement Arda (HoMe X, p.321).

Cet Avènement, les plus belles figures du Conte d’Arda vont l’anticiper. L’un des exemples les plus hauts est donné par le prince Finrod. L’esprit le plus sage des Exilés (HoMe X, p.305) fut aussi le plus généreux. Celui qui parle de s’en remettre, dans l’espérance, à la volonté d’Eru, est aussi celui qui, dans la patience et n’exigeant rien, s’offre lui-même. Lui qui ne se maria point en prévision de son sacrifice (HoMe X, pp.242-243), lui qui fut dès le début « l’Ami des Hommes » (HoMe X, p.305) empli d’amour et de compassion pour eux, ira pour eux jusqu’à déposer de lui-même sa vie et son royaume — et nul, dans le Conte d’Arda comme dans notre propre histoire, « n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jean XV.13). Les Neufs Marcheurs pendant la Guerre de l’Anneau donneront de semblables témoignages, eux qui, petit à petit, devront s’abandonner dans une aventure dont l’issue ne leur appartient plus, et qui, à mesure de cet abandon, se donnent eux-mêmes de plus en plus entièrement, sans plus compter ni leur force ni leur peine ni leur vie. Tous font l’expérience parfois douloureuse mais toujours victorieuse de la Charité, lorsqu’ils parviennent à s’engager sur la petite voie du service et de la confiance.

Frodo exprime bien le sacrifice par lequel doivent passer les guérisons, grandes et petites : « Il doit souvent en être ainsi, Sam, quand les choses sont en danger : quelqu’un doit y renoncer, les perdre de façon que d’autres puissent les conserver » (SdA, VI.9). Le cas particulier de Frodo, qui prend pitié de Gollum et qui lui pardonne, nous amène alors à considérer l’incarnation particulière et parfaite de l’Amour de Guérison dans la miséricorde et le pardon — perfection du don (jusque dans l’étymologie) et donc de la guérison.[/citation]

Nouvel écho, nouveaux échos, à l'Évangile, en ce qu'il a de plus radical :

[citation=Marc VIII.36, Jean XII.24-25]Quel avantage, en effet, un homme a-t-il à gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie ?

Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.
Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle.[/citation]

Jérôme

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Note : Alors que je rédigeais ce billet, je découvrais une conférence de carême de celui qui deviendrait mon évêque. Il méditait sur le paradoxe de notre condition humaine : d'un côté, nous sentons être faits pour gagner le monde ; de l'autre, nous ne déployons notre liberté qu'en étant capables de renoncer à ce que nous possédons. Nous sommes ainsi appelés, d'un côté à développer nos talents, de l'autre à ne rien rapporter à nous-mêmes : la liberté se déploie non dans la thésaurisation mais dans la fécondité. D'où la qualification de la vie chrétienne par ce que la tradition appelle les « conseils évangéliques » : pauvreté, chasteté, obéissance. Non pas privation, abstention, et soumission, mais les voies du libre épanouissement de sa nature. La pauvreté est relation libre envers les biens matériels, que l'on recueille avec joie, avec un esprit de partage et sans les accaparer. La chasteté (qui n'est pas l'abstinence) est le secret de la relation entre homme et femme qui ne soit pas la recherche narcissique de chacun par lui-même, mais la découverte et la réception de l'autre en tant qu'autre. L’obéissance est la garantie de la liberté, personne ne devenant soi-même qu'à partir de soi, mais en s'ouvrant à plus grand que soi. Le conférencier, prenant l'exemple de saint Louis, terminait par l'image du roi chrétien comme celle de l'homme libre par excellence :

[citation=Éric de Moulins-Beaufort, 30 mars 2014]Un saint roi éclaire pour nous ce qu’est être libre, ce qu’est la liberté chrétienne, la liberté royale reçue dans le baptême. [...] Un roi possède toutes choses. Seulement, ne nous trompons pas de possession [:] Lorsque je visite un château ou que j’aperçois un jardin qui ne m’appartient pas ni ne m’appartiendra jamais, je puis ou bien me laisser gagner par la jalousie, ou bien cultiver l’illusion de m’en emparer un jour, ou bien en recevoir le charme comme une promesse pour la vie éternelle, en enrichir mon monde intérieur, et ainsi, il est à moi, sans que j’aie besoin de le posséder aux yeux des hommes et sans que j’en sois possédé.[/citation]

Nul besoin de disserter sur la figure du (saint) roi chez Tolkien qui correspond parfaitement à cette description, de Manwë à Aragorn en passant par Finrod Felagund et Tom Bombadil.

— Du coup, j'ai même parlé un peu de l'obéissance ;)
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